Adèle BlazquezAnthropologie politique de la violence

Médaille de bronze du CNRS

Chargée de recherche au CNRS depuis 2022, Adèle Blazquez est membre du Laboratoire d’anthropologie politique (CNRS / EHESS) et affectée depuis 2024 au Centre d’études mexicaines et centraméricaines1  à Mexico. Docteure de l’École des hautes études en sciences sociales (2019), elle développe une anthropologie politique attentive aux expériences ordinaires de la violence. Ses enquêtes au long cours au Mexique interrogent l’articulation entre économies domestiques, dynamiques capitalistes et violence armée, en déplaçant le regard des figures spectaculaires et médiatisées du crime organisé vers les vies qui s’organisent dans leur ombre — celles des « 99,9 % ».

  • 1Le Centre d’études mexicaines et centraméricaines (CEMCA) est une unité mixte des instituts français de recherche à l’étranger. C’est une composante de l’unité Amérique latine (CNRS / MEAE).
« Je mène une ethnographie des contextes violents qui déplace le regard des acteurs criminels vers les personnes invisibilisées qui subissent cette violence, en décrivant au ras du sol leurs expériences ordinaires. »

Sa première recherche, menée dans la commune de Badiraguato (Sinaloa, Mexique), connu comme le fief du cartel de Sinaloa, rompt avec la « fresque criminelle ». Par une ethnographie sensible et un travail historique sur l’économie du pavot, elle montre comment la violence produit avant tout de l’incertitude, et comment les habitants élaborent des stratégies de dissimulation, de protection et d’adaptation. Loin de la complicité ou de l’apathie, elle restitue des trajectoires familiales progressivement prises dans des rapports asymétriques, bénéficiant aux grands trafiquants.

Dans le prolongement de ce terrain, elle a élargi son enquête à des sites de production légaux inscrits dans ce contexte de violence, notamment dans le couloir pétrochimique d’Altamira, au sud du Tamaulipas. Elle y analyse la coexistence de secteurs florissants dans un environnement marqué par l’incertitude. À rebours de l’idée selon laquelle l’expansion capitaliste supposerait stabilité et prédictibilité, ses travaux interrogent l’inégale répartition des risques et des profits.

Son approche s’inscrit dans une perspective féministe matérialiste, attentive au lien entre production et reproduction. En partant des économies domestiques, de l’habitat et des mobilités contraintes, elle éclaire l’exposition genrée aux violences armées et environnementales. Ce double mouvement — ancrage ethnographique précis et élargissement vers des dynamiques globales — nourrit une anthropologie des formes plurielles de domination et des façons, elles aussi multiples, de composer avec elles.

« Ma recherche est nourrie par une idée de Jean Bazin : l’anthropologie ne sert pas à célébrer l’altérité, mais à rendre familier ce que font les autres. Par exemple, les producteurs de pavot et les trafiquants sont pris dans des dynamiques qui ne sont pas si éloignées de celles des travailleurs des plateformes, chez Uber ou Amazon. »

Les travaux d’Adèle Blazquez, publiés en anglais et en espagnol — et en particulier son livre L’aube s’est levée sur un mort — font dialoguer anthropologie, économie politique et études de genre. Investie dans des collaborations internationales, elle développe actuellement un projet comparatif consacré à cette coexistence paradoxale entre essor et violence.

« Cette reconnaissance me touche beaucoup. Elle m’encourage à poursuivre un travail d’enquête attentif à des expériences ordinaires, ambivalentes, irréductibles aux figures les plus valorisées de la résistance et à défendre la pertinence d’une anthropologie résolument descriptive. »