Repenser les mesures d’accompagnement liées au développement du covoiturage : une nécessité pour maximiser les bénéfices environnementaux

Résultats scientifiques Economie/gestion

En l’absence de mesures d’accompagnement, 50 à 75 % des bénéfices environnementaux liés au développement du covoiturage pourraient être annulés par un changement de comportement des usagers. À partir d’une modélisation originale, des chercheurs démontrent qu’il est nécessaire d’inscrire le covoiturage dans des politiques plus larges de réduction des émissions de CO2. Plus généralement, ils illustrent comment des mesures visant à réduire l’impact environnemental de l’activité humaine peuvent avoir des effets complexes et inattendus. Les résultats de leurs travaux ont été publiés dans la revue Transportation Research Part D : Transport and Environment.

D’après AirParif (association de surveillance de la qualité de l'air en Île-de-France), le trafic routier représente actuellement 32 % des émissions de gaz à effet de serre dans la région. Cinq chercheurs issus du Centre International de Recherche sur l'Environnement et le Développement (Cired)1 et du Laboratoire Ville Mobilité Transport (LVMT)2 ont développé, avec l’aide de la Direction régionale et interdépartementale de l'Équipement et de l'Aménagement Île-de-France (DRIEA-IF), un modèle numérique original pour représenter la mobilité dans cette région. À partir d’hypothèses sur la population et l’emploi régional, sur le coût des différents modes de transport et la propension à faire du covoiturage, le modèle indique combien de déplacements sont réalisés chaque jour par les Franciliens, par quels moyens et quelles sont les distances parcourues. Les chercheurs ont ainsi pu évaluer l’effet de plusieurs scénarios de développement du covoiturage sur le trafic routier et sur les émissions de gaz à effet de serre.

Les politiques en faveur du covoiturage visent à réduire le nombre de véhicules sur la route. Le covoiturage a plusieurs avantages : il diminue le coût individuel du déplacement en voiture, puisque les frais sont partagés, et il contribue à réduire les embouteillages (ou congestions routières). Paradoxalement, il génère des changements de comportements des usagers vis-à-vis de la voiture.

La modélisation montre que le développement du covoiturage est susceptible d’entraîner un report du mode de transport : la voiture serait ainsi privilégiée au détriment des transports en commun, de la marche ou du vélo. On observe de plus un allongement des distances parcourues en voiture, une relocalisation des ménages plus loin des centres d’emploi afin de bénéficier de prix immobiliers plus faibles, etc. La modélisation met en évidence l’ampleur de ces effets rebonds : ils atténueraient de 50 à 75 % les bénéfices environnementaux initialement attendus du développement du covoiturage, en ce qui concerne la réduction des émissions de CO2.

Face à ce constat, les chercheurs ont voulu tester l’efficacité des politiques de développement du covoiturage visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. La modélisation révèle ainsi qu’accompagner des politiques de covoiturage par une amélioration de l’offre de transports en commun s’avérerait contreproductif du point de vue de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, les deux mesures se concurrençant l’une l’autre pour attirer des usagers. À l’inverse, une réduction de la capacité routière (retirer des voies de circulation) serait bénéfique au covoiturage car elle limiterait les effets rebonds liés à la réduction de la congestion routière.

Ces résultats suggèrent que le covoiturage urbain ne se traduira par une baisse significative des émissions de CO2 qu’à condition que des mesures d’accompagnement soient adoptées pour en limiter les effets rebonds. Parmi les mesures testées à ce stade exploratoire de l’étude, celles touchant à la capacité routière avec, par exemple, conversion de voies routières en voies dédiées aux transports en commun, au covoiturage ou aux modes doux (vélo et marche) semblent les plus à même de maximiser les gains environnementaux associés au covoiturage3.

Plus généralement, ces travaux illustrent comment des mesures visant à réduire l’impact environnemental de l’activité humaine peuvent avoir des effets complexes et inattendus. Il apparaît donc nécessaire de penser ces mesures de manière plus globale si l’on veut atteindre les objectifs fixés pour une réduction des émissions de CO2.

  • 1. UMR8568, CNRS / École des Ponts ParisTech/ EHESS / AgroParisTech-ENGREF / Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad).
  • 2. École des Ponts ParisTech / IFSTTAR / Université Paris-Est Marne-la-Vallée.
  • 3. De telles mesures sont envisagées dans les travaux de la consultation internationale « Routes du futur du Grand Paris » sur le devenir des principales routes et autoroutes en Île-de-France, travaux actuellement exposés au Pavillon de l’Arsenal.

Référence

Coulombel N., Boutueil V., Liu, L., Viguié, V., & Yin, B. (2019). Substantial rebound effects in urban ridesharing: Simulating travel decisions in Paris, France, Transportation Research Part D: Transport and Environment, 71 : 110-126.

Contact

Estelle Carciofi
Chargée de communication et de médiation scientifique, Centre International de Recherche sur l'Environnement et le Développement (Cired)