Le CNRS, détecteur de projets multi-acteurs face à l’enjeu de conciliation entre tourisme et environnement
#VALORISATION
La collaboration des Pôles « Innovation, valorisation et partenariats industriels » de l’Institut des sciences de l'ingénierie et des systèmes (INSIS) et l’Institut des sciences humaines et sociales (InSHS), initiée en juin 2021 à Montpellier, a permis de constituer plusieurs groupes de réflexion autour de sujets convoquant les expertises de l’ingénierie et des SHS. Le sujet sur lequel il a été choisi de se concentrer est celui de la conciliation entre tourisme et protection de l’environnement, en raison de son fort caractère interdisciplinaire et des enjeux sociétaux qu’il implique. Des réflexions scientifiques s’attachant à cette problématique sont menées depuis plusieurs mois dans le cadre du groupe de travail « Fonctionnement des écosystèmes : attentes et impacts du tourisme ».
Une journée d’étude croisant les expertises et en dialogue direct avec les acteurs de terrain
Les membres du groupe de travail et d’autres acteurs ont été invités à une journée d’échanges et de réflexion le 3 octobre 2022, au Palais des congrès de La Grande Motte. Cette journée a été organisée par les Pôles valorisation de l’INSIS et de l’InSHS, avec le concours de Jérôme Arnaud, directeur de la station balnéaire de La Grande Motte et membre du groupe de travail.
Les échanges se sont structurés autour de temps dédiés à des interventions multithématiques. Celles-ci ont porté sur les enjeux économiques, sociaux et environnementaux des interactions entre le tourisme et les écosystèmes, sur les outils de mesure et d’observation nécessaires à l’appréhension de la problématique dans son ensemble et, enfin, sur la question de la gestion des flux en lien avec la protection de l’environnement.
Les temps d’échanges qui ont suivi les interventions ont constitué des sujets de discussion sur lesquels sont intervenus tous les participants, générant ainsi une réflexion croisant de nombreux regards.
La rencontre a permis de rassembler une quarantaine de scientifiques d’horizons variés, la plupart déjà membres du groupe de travail. Celui-ci est majoritairement composé de chercheurs et chercheuses de différentes disciplines, telles que l’écologie, la géographie, l’anthropologie, l’informatique, l’ingénierie, l’économie ou encore le droit. Certains de ces chercheurs et chercheuses sont rattachés à quatre des instituts du CNRS : l’Institut des sciences de l'information et de leurs interactions (INS2I) l’Institut écologie et environnement (INEE), et l’InSHS et l’INSIS déjà cités. D’autres sont issus d’organismes de recherche comme l’IRD, le Muséum national d'Histoire naturelle (MNHN) et l’Inrae, d’universités, ou encore de l’Observatoire Hommes Milieux « Littoral Méditerranéen ». Plusieurs acteurs territoriaux directement confrontés à la problématique se sont joints à la discussion, parmi lesquels le directeur de la station balnéaire de la Grande Motte, le directeur du Comité régional du tourisme et des loisirs d’Occitanie, le directeur du Parc national de Port-Cros et Porquerolles, ainsi que des chargés de mission du Parc naturel régional des Baronnies provençales et du Parc naturel marin du Golfe du Lion.
Interaction du tourisme avec les écosystèmes
La journée a débuté par une introduction sur le phénomène de tourisme de masse vu par le directeur de la station balnéaire de la Grande Motte, laquelle fut créée dans le cadre de la « Mission Racine » de 1963. L’expression « tourisme de masse » désigne ainsi le type de tourisme encadré par de grandes infrastructures logistiquement conçues pour absorber un flux important de visiteurs en réponse à une ambition politique de développement de l’économie touristique. Pour autant, elle peut être perçue de manière négative. Les concepts de « sur-fréquentation » ou de « sur-tourisme » peuvent être préférés car se référant à la capacité d'accueil d'un site ou d’une destination, en fonction de ses caractéristiques actuelles.
Plusieurs interventions présentant l’état des interactions tourisme-environnement ont permis de préciser que la sur-fréquentation a de larges impacts, influant sur la richesse spécifique, l'abondance des espèces, la chaîne trophique, et la qualité des milieux. Sur les interactions entre tourisme et espaces naturels classés ou inscrits à forte notoriété, on observe une difficile articulation entre des objectifs de protection et de valorisation économique, dans des contextes souvent contraints par d’éventuelles pressions locales pour urbaniser ou équiper le site, et soumis à des conflits d’usage entre les acteurs pouvant contester les mesures de protection de l’environnement. L’enjeu de compréhension des impacts touristiques et de recherche de voies de conciliation est pourtant d’autant plus important que des espaces naturels sur lesquels s’exerce une pression forte et continue peuvent perdre en attractivité touristique.
Les outils d’observation et de mesure mobilisables
Les modèles, outils d’observation et de mesure ont été questionnés dans leur capacité à être mobilisés dans le cadre des diagnostics écologiques et sociologiques, et de recherche de solutions de gestion de sites.
La mesure des effets écologiques
Les effets du tourisme sur les écosystèmes sont complexes et différenciés selon les milieux, les espèces et les pressions exercées. Concevoir des mesures de gestion adaptées à un site implique d’allouer les moyens suffisants à la caractérisation et à la compréhension fines des impacts. Mais en pratique, il s’avère que les études écologiques locales sont peu financées. Elles peuvent s’appuyer sur des données issues du milieu naturel collectées dans le cadre de dispositifs issus des sciences participatives. Un sujet de discussion a émergé au sujet du calcul du seuil d’irréversibilité des dommages occasionnés sur les écosystèmes et de la capacité de charge touristique maximale, une information utile dans le choix de mesures de gestion des flux et de protection. Plusieurs personnes, dont des experts en écologie, ont convenu de la difficulté de qualifier un tel seuil, du fait de l’aspect complexe, mais aussi dynamique et non binaire des réponses des écosystèmes. En synthèse, il a été soulevé que le calcul, l’interprétation et l’application de tels seuils reposent avant tout sur les acteurs locaux.
La mesure de la fréquentation
La mesure ou l’observation de la fréquentation et de la pratique touristiques est généralement appréhendée à travers une approche « fixiste » s’appuyant sur des données plutôt quantitatives très employées par les gestionnaires de sites touristiques notamment. L’ensemble des participants à la journée d’étude a cependant valorisé une approche qualitative, centrée sur le ressenti et l’expérience vécue du touriste. Les acteurs touristiques ont indiqué que ce sont des éléments quantitatifs qui sont examinés dans la sphère politique territoriale pour caractériser le succès ou non d’une saison touristique. L’emploi d’indicateurs renseignant sur la qualité de l’expérience touristique permettrait une évaluation sur la base de plusieurs paramètres.
Cette approche permet de dégager le « seuil d’acceptabilité sociale du tourisme » ou la « LICA » (Limite de Changement Acceptable), des outils d’aide à la définition de mesures de protection des espaces naturels socialement optimales, considérant le ressenti et la satisfaction de l’usager. Une intervention de deux informaticiens a par ailleurs montré les apports substantiels de la modélisation dans l’aide à la décision. Leur proposition de modèle possibiliste permet de visualiser les différentes trajectoires qu’un socio-écosystème donné peut emprunter en fonction de variables prédéfinies, et donc d’explorer des « voies de cohabitation » entre les ressources et le tourisme. En outre, un géographe membre du groupe de travail coordonne la Fondation Geomanum (sous égide de la Fondation du CNRS), qui dispose de plusieurs outils permettant d’évaluer et d’anticiper l’impact des sociétés humaines sur le climat et l’environnement via la mobilisation des systèmes d'information géographique.
Les mesures de gestion et de protection des espaces naturels
La journée s’est conclue sur les méthodes et outils à l’usage des gestionnaires de sites face à la problématique des impacts touristiques sur les espaces naturels.
Panel des outils pour concilier tourisme et protection des écosystèmes
Du point de vue juridique, plusieurs types d’espaces naturels bénéficient d’une protection réglementaire conformément au code de l’environnement. La loi « Climat et résilience » du 22 août 2021 a en outre permis d’étendre les capacités d’action des maires sur les espaces naturels. Ils peuvent désormais prendre des arrêtés pour interdire ou réglementer leur accès, non plus seulement pour les véhicules terrestres, mais également pour les piétons et les bateaux.
Les moyens à portée des gestionnaires de sites naturels renvoient quant à eux en majorité aux actions sur le volume des fréquentations, via leur limitation ou leur suppression, et sur leur impact, via l’augmentation de la résistance du site, la régulation ou la modification de la nature de la fréquentation. Les mesures de protection se dégageant des études écologiques peuvent en parallèle cibler des habitats ou des espèces spécifiques. Les actions de protection concernant majoritairement des espèces charismatiques, plusieurs spécialistes encouragent celles qui ciblent « la biodiversité ordinaire ou invisible à l’œil nu, dont l’importance pour l’écosystème peut être significative ».
Le touriste, « acteur du suivi et de la conservation »
Le levier essentiel de diminution de l’impact des fréquentations consiste à changer la nature de celles-ci, en faisant du visiteur un véritable « acteur du suivi et de la conservation », via des dispositifs d’information et de sensibilisation encadrant ses pratiques et pouvant l’orienter vers celles qui seraient les moins dommageables. Dans ce sens, il est utile de rappeler « l’effet transformateur » des dispositifs de sciences participatives, lesquelles peuvent impacter favorablement les comportements, comme l’ont observé des chercheurs et chercheuses investis dans les observatoires du MNHN.
Selon un anthropologue participant à la rencontre, les pratiques touristiques s’inscrivent plus largement dans le rapport problématique de notre société à la nature. Il serait ainsi indispensable de travailler sur les perceptions sociales du rapport avec le non-humain, par exemple via des outils sensibles, des activités responsabilisantes, de réparation et de soin nous connectant au vivant.
Vers un nouveau « contrat social »
Plusieurs participants à la journée ont mentionné le terme de « contrat social », pour désigner le modèle d’interaction et de conciliation entre les parties prenantes à réimaginer. Les acteurs du tourisme ont utilisé ce terme pour évoquer leur devoir de respect face à l’objectif de détente et de plaisir du touriste, et de considération de ses nouvelles attentes et sensibilités sur le plan écologique. Cette préoccupation rejoint le besoin impératif d’intégrer le monde vivant à ce contrat social, à travers la prise en compte du bien-être de ceux qui le composent.
Plusieurs participants ont également souligné l’importance de veiller à ce que les mesures de gestion soient acceptées par les usagers et justes d’un point de vue social, notamment vis-à-vis des publics éloignés de la nature, citadins ou populations précaires. Il est également primordial que les acteurs territoriaux du tourisme y adhèrent. Une collaboration est à construire en facilitant la mise en place de processus et dispositifs de concertation intégrant l’information scientifique et aboutissant à la définition d’une « vision partagée » du site.
Perspectives de travail : vers des projets interdisciplinaires d’aide à la décision
Les réflexions qui ont émergé lors de la rencontre ont laissé entrevoir des pistes à approfondir ou à explorer. Il est ainsi apparu nécessaire d’inviter à se joindre aux échanges plusieurs autres profils tels que des experts en éthique, philosophie des sciences, psychologie, histoire, mais aussi des représentants de la société civile afin de donner la parole aux acteurs territoriaux du tourisme et aux usagers, au centre de la problématique.
La journée d’étude s’est inscrite la continuité naturelle du groupe de travail en offrant un véritable tremplin aux chercheurs et chercheuses, acteurs et actrices soutenus par l’association des différents pôles valorisation du CNRS. L’événement a jeté les bases d’un laboratoire à ciel ouvert aux multiples compétences pour une réponse collective au dilemme de la conciliation du tourisme et de l’environnement. Cette initiative aura la mission prochaine d’identifier et de déployer des projets collaboratifs interdisciplinaires qui pourront associer des acteurs territoriaux en s’appuyant sur des plateformes existantes.
Le groupe de travail est entièrement disposé à accueillir de nouveaux membres intéressés par la problématique. Pour le rejoindre, vous pouvez vous adresser à inshs.innovation@cnrs.fr
Le Pôle valorisation de l’InSHS tient à remercier les participants à la journée d’étude et au groupe de travail grâce auxquels cet article a pu être rédigé.
Marion Le Bouard, Maria Teresa Pontois, Jean-Christophe Villain