L’espace collaboratif « Croiser les savoirs avec tou·te·s », lauréat du prix de la recherche participative de l’Inrae

La Lettre

#SCIENCES PARTAGÉES

Le Prix de la recherche participative, intégré dans la Loi de Programmation de la Recherche 2021-2030, valorise l’engagement des acteurs de la recherche dans les liens entre science et société. Pour le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, l’Inrae a pour mission d’organiser la remise de ce Prix. Pour sa deuxième édition en 2023, trois projets ont été distingués dans les domaines de l’environnement, de la santé et de la justice sociale1 . L’espace collaboratif « Croiser les savoirs avec tou.te.s » est l’un des trois projets lauréats, dans la catégorie « Co-construction ».

  • 1Le comité de pilotage était composé de représentants d’Inrae, du CNRS, de l’Inserm, du CEA, d’Inria et de France Universités.
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Le prix de la recherche participative Inrae 2023 © Marion Carrel

À la suite d’un séminaire épistémologique puis d’un colloque organisé au CNRS en 20172 , trois entités — le CNRS, ATD Quart Monde et le Cnam — ont signé une convention en 2019 pour la mise en place de cet espace collaboratif. L’objectif est d’approfondir collectivement la réflexion sur les questions d’ordre épistémologique, éthique et méthodologique que soulèvent les recherches participatives incluant les savoirs des personnes ayant l’expérience de la pauvreté et/ou de l’exclusion. À l’heure où les recherches participatives se développent, autour de quels questionnements, principes et avancées une communauté de pratiques d’une forme exigeante, voire radicale, de recherche participative, s’accorde-t-elle ? Les résultats de cette enquête apparaissent comme autant de connaissances, de repères méthodologiques et de points de vigilance sur les recherches participatives.

Cette démarche s’inscrit dans les recherches sur les injustices épistémiques, dans le sillage de Miranda Fricker et des épistémologies féministes et postcoloniales, qui mettent en exergue la façon dont les savoirs des plus vulnérables sont systématiquement discrédités, selon un processus de méconnaissance que José Medina nomme « l’ignorance active »3 . De fait, les recherches participatives qui s’inscrivent dans l’espace collaboratif luttent radicalement contre ces injustices, et ceci à deux titres. Sur le plan des connaissances d’abord, les personnes ayant l’expérience de la pauvreté participent, à l’instar des praticiennes du social et des chercheurs et chercheuses académiques, à chaque étape de la recherche, de la définition de la question de recherche jusqu’à l’écriture, en passant par la collecte de matériaux, l’analyse et la diffusion des résultats. Sur le plan des retombées politiques et sociales ensuite, ces recherches visent la transformation sociale, le changement de pratiques et de politiques publiques pour réduire les inégalités sociales4 .

Concrètement, l’équipe projet a mené pendant quatre années une recherche sur les manières dont les recherches participatives fonctionnent. Pour le faire, elle a utilisé des méthodes et des outils qui permettent que des savoirs différents, dont celui des personnes ayant l'expérience de la pauvreté et/ou de l'exclusion, puissent se croiser et s'enrichir mutuellement. L’espace collaboratif mobilise une cinquantaine de personnes, co-chercheuses et co-chercheurs, organisées en trois groupes de pairs. Le groupe des personnes ayant l’expérience de la pauvreté est constitué de militantes Quart Monde et d’habitantes du Centre Social des Trois Cités à Poitiers. Toutes font donc partie d’une association citoyenne et militante. Le groupe des praticiennes — toutes des femmes — regroupe des professionnelles et formatrices de l’action sociale. Le groupe des chercheurs et chercheuses est composé de personnes de divers statuts et disciplines. La démarche alterne des temps de travail en groupe de pairs et des temps en plénière.

La question centrale posée était : « comment, à quelles conditions et dans quelle visée est-ce possible de croiser les savoirs académiques, professionnels et d’expériences ? ». Les résultats montrent l’importance d’alterner les temps de travail entre pairs et les discussions collectives. L’espace collaboratif a également permis d’identifier des repères éthiques et méthodologiques pour la co-production et de définir des critères de « co-validation » de la production de connaissances au-delà de valorisations scientifiques classiques. Trois questions ont particulièrement été travaillées, sur lesquelles l’équipe projet a communiqué et discuté ses résultats, en novembre 2022, lors de Rencontres ayant regroupé 150 personnes, venues majoritairement en groupe (d’action ou de recherche) mixte, non seulement de différents territoires en France mais aussi de Belgique, de Suisse et du Québec5 .

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Remise du prix de la recherche participative à l'Espace collaboratif, 26 juin 2023 © Inrae / Nicolas Bertrand

L’apport de la non-mixité dans les recherches participatives est le premier résultat. Les groupes de pairs permettent aux personnes ayant l’expérience de la pauvreté de préparer leur contribution, de marquer un temps de réflexion, parfois initié par des émotions, et de créer un savoir collectif. Les publics faibles deviennent des publics forts en groupe de pairs, pour reprendre les termes de Nancy Fraser6 . Mais la découverte de l’espace collaboratif a été de qualifier cet apport de la non-mixité également pour les chercheurs et chercheuses académiques, très peu socialisées à ce type de pratiques, et pour les professionnelles, plus aguerries. Chaque groupe de pairs a fait l’expérience de l’utilité de ces temps de non-mixité pour mieux croiser les savoirs lors des plénières. C’est bien l’alternance entre temps en non-mixité et en mixité qui apparaît bénéfique au processus de recherche participative, en ce qu’elle favorise la production d’un savoir commun. Les rapports de domination et d’inégalité ne s’évanouissent pas pour autant, non seulement entre les différents groupes mais également au sein des groupes de pairs. Le rôle de l’animation apparaît alors décisif, tout comme celui du temps long et de l’appui des collectifs et associations pour tenir dans l’expression des injustices et la confrontation des idées.

Une série de repères pour co-produire la connaissance jusqu’au bout est le deuxième résultat. Dans les processus de co-production, une attention particulière est portée à la rigueur méthodologique aussi bien qu’à la diversité des supports utilisés. Si le cadre doit être défini ensemble, la possibilité de le faire évoluer au fur et à mesure du processus est indispensable. L’attention aux émotions, en tant que ressources pour la co-production de connaissance, a également été argumentée. Par ailleurs, le « jusqu’au bout » de la démarche de co-construction peut s’incarner à la fois dans la co-écriture, et dans la mise en œuvre des résultats. Dans ce sens, la visée d’une telle recherche doit être non seulement la production de nouvelles connaissances mais aussi l’activation des résultats de la recherche pour l’action comme pour l’amélioration des politiques publiques.

Enfin, l’espace collaboratif a produit des critères de validation spécifiques aux recherches participatives avec des personnes ayant l’expérience de la pauvreté et/ou de l’exclusion, entre critères de scientificité et critères de pertinence sociale. Dans ce sens, neuf critères sont identifiés, en lien avec QUI a participé à la recherche, COMMENT la recherche a été faite et avec quels RÉSULTATS ET EFFETS. Par exemple, le critère de la « présence et égalité de tous les acteurs à toutes les étapes de la recherche » renvoie à la nécessité de mettre en place les conditions, coûteuses en temps et en budget, de la participation tout long du processus de recherche. Ou encore, si le critère principal en matière de résultats et d’effets est de « produire des nouvelles connaissances », il apparait également crucial que s’y joue une « transformation de la société », touchant aux politiques sociales et à la science, ainsi qu’une « transformation de tous les participantes avec un développement du pouvoir d’agir ». Une personne a souligné lors des Rencontres de novembre 2022 l’importance de ce critère : « Je voulais vous remercier d’avoir dit que cela concerne chaque participant, donc pas seulement les personnes en situation de pauvreté (…) Ce sera réussi s’il y a une transformation des chercheurs et des professionnelle». Il s'agit donc en définitive, pour l'espace collaboratif, de solliciter, par le biais de ses travaux de recherche, une prise de conscience « de l'irresponsabilité des privilégiés »7  en matière d'injustices épistémiques.

Marion Carrel (Université de Lille / Gis Démocratie et Participation), Elisabetta Bucolo (Cnam / Lise-CNRS), Bruno Tardieu (ATD Quart Monde), pour le comité pédagogique de l’Espace collaboratif « Croiser les savoirs avec tou.te.s »

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Les rencontres de l'espace collaboratif, 15-16 novembre 2023, à Saint-Denis © Carmen Martos
  • 2Voir à ce sujet : Brun P., Carrel M., Warin P. 2018, Construire les savoirs avec tou.te.s ? Recherches participatives avec les personnes en situation de pauvreté, Lettre de l’InSHS n°53 : 7-8. https://www.inshs.cnrs.fr/sites/institut_inshs/files/download-file/lettre_infoinshs53hd-min.pdf
  • 3Fricker M. 2007, Epistemic Injustice: Power and the ethics of knowing, Oxford University Press ; Médina J. 2012, The Epistemology of Resistance, Oxford University Press.
  • 4Voir à ce sujet : Godrie B., Juan M., Carrel M. 2022, Recherches participatives et épistémologies radicales : un état des lieux, Participations, 2022/1, n° 32 : 11-50
  • 5Les Actes de ces Rencontres sont disponibles en ligne, parmi d’autres informations, sur les sites des trois signataires de la convention : GIS Démocratie et Participation ; Conservatoire national des arts et métiers ; ATD Quart Monde.
  • 6Fraser N. 2003, Repenser l'espace public : une contribution à la critique de la démocratie réellement existante, in Renault E. (dir.), Où en est la théorie critique ?, La Découverte, pp. 103-134.
  • 7Tronto J., 2008, Un monde vulnérable. Pour une politique du care, La Découverte.

Contact

Marion Carrel
Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Lille, GIS Démocratie et Participation