Cinquante ans après la destruction khmère rouge du Cambodge. Victimes impuissantes ou survivants créatifs ?
#ANTHROPOLOGIE EN PARTAGE
Le 17 avril 1975, les combattants communistes cambodgiens, ceux que l’on surnomme les Khmers Rouges, entraient victorieux dans Phnom Penh, soutenus par leurs alliés vietnamiens. Ils mettaient fin en vainqueurs à une longue guerre faite de bombardements étatsuniens intenses sur les zones de camouflage vietminh en territoire khmer, et de combats violents avec les troupes du régime de Lon Nol, massivement financés par les États-Unis. Quinze jours plus tard, Saigon et Vientiane devenaient communistes à leur tour.
Totalitarisme à pratiques génocidaires
L’ascension de Pol Pot et d’un petit comité dirigeant a accompagné l’installation de la terreur au sein d’un appareil révolutionnaire assez pluriel au départ. Cette confiscation du pouvoir a été rendue possible par des purges incessantes et massives dont le centre de détention S-21 a été le cœur, à côté de nombreuses autres prisons dans les provinces. Elle a ouvert sur la maoïsation forcenée de la politique économique. De grands chantiers agricoles, souvent menés à mains nues par les travailleurs et travailleuses forcées sous-alimentées, ont constitué l’alpha et l’oméga de la puissance du pays soutenu inconditionnellement par la Chine. La révolution communiste s’est transformée en régime totalitaire à pratiques génocidaires, sous l’effet de divers facteurs : la rééducation — d’une brutalité extrême — des classes urbaines et commerçantes déportées vers des coopératives rurales dans l’improvisation totale ; les soupçons pesant sur toute personne à la peau claire, marquant l’appartenance à la classe bourgeoise ; le racisme anti-Vietnamien ; la destruction de toutes les infrastructures « capitalistes » remplacées par des structures « révolutionnaires » — bancales la plupart du temps (comme les infirmeries dénuées de presque tout moyen de traitement) — et, enfin, la toute-puissance des petits cadres locaux formés à l’idée que la vie du « Peuple nouveau » (les non révolutionnaires) ne valait rien de plus que sa force de travail… Tous ces éléments conjugués ont contribué à la disparition de plus d’un 1,7 million (un million sept cent mille) personnes entre avril 1975 et décembre 1978 : soit un quart de la population, par exécution, famines, maladies et mauvais traitements. Les Chambres extraordinaires auprès des tribunaux cambodgiens sous tutelle onusienne ont condamné trois anciens dirigeants à la prison à perpétuité, l’un pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité en 2012 (Duch), deux autres pour crimes contre l’humanité en 2016 et crime de génocide en 2018 (Nuon Chea et Khieu Samphan).
Expressions singulières de la souffrance
Si la connaissance des mécanismes mortifères du totalitarisme cambodgien a beaucoup progressé, l’« après » s’est révélé plus délicat à saisir par les sciences sociales car deux régimes de vérité se sont imposés, bloquant toute possibilité de renouveler les analyses. En effet, pendant plus de vingt ans (décennies 1980 et 1990), la représentation du Cambodge en terme exclusif d’urgence humanitaire a pétrifié celui-ci dans un statut de victime impuissante. Puis dans les deux décennies suivantes (2000-2010), la lecture traumatique qui s’est imposée à son tour a conforté l’image postcoloniale de Cambodgiens profondément et unanimement blessés psychiquement, incapable de se relever, tendant la main vers une aide humanitaire occidentale salvatrice.
Il n’est bien entendu pas question ici de remettre en cause la profondeur des destructions et des deuils endurés par les Cambodgiens, ni les troubles dont souffrent certains d’entre eux, plus fréquemment lorsqu’ils sont en exil probablement. Les anthropologues, pratiquant généralement l’enquête en immersion de longue durée, en sont d’ailleurs les premiers témoins. Il s’agit plutôt de mettre au jour un cadre de pensée (et une idéologie) du temps et de la souffrance que les Occidentaux ont appliqué à toutes les destructions humaines. Or, par-delà les évidences, les preuves statistiques de l’efficacité humanitaire (dans son ensemble) comme de la prévalence massive du syndrome de stress post-traumatique sont loin d’être concluantes s’agissant du Cambodge.
Une enquête ethnographique de longue haleine (2007-2018) menée essentiellement dans la région de Pursat donne à voir une toute autre réalité. Dans cette région qui a particulièrement souffert, se profile un Cambodge qui s’est, au contraire, largement remis seul en mettant en place ou en prenant appui sur des dispositifs sociaux, symboliques, rituels lui permettant d’absorber les effets délétères du génocide, et de reconstruire un monde plus ou moins apaisé1. Parce que ces formes d’expressions de la douleur et de la perte, de même que les pratiques de reconstruction symbolique et sociale du monde sont très éloignées des formes occidentales, elles sont restées inaudibles et méconnues.
Évoquer le passé douloureux n’est pas tabou, mais les Cambodgiens et Cambodgiennes jugent souvent préférable de le taire. Ainsi répondent-ils sans réticence, mais sans empressement aux questions qui pourraient leur être posées sur cette époque. Il arrive également que le sujet soit simplement effleuré dans les conversations entre amis et parents. Le passé affleure parfois, mais on s’arrange pour qu’il ne soit pas envahissant. Il est des moments (et des lieux) en revanche, où le passé est autorisé à ressurgir massivement.
Soigner les défunts pour le bien-être des vivants
C’est le cas notamment lors de la cérémonie annuelle des défunts. Ce rituel ancien est d’une ampleur unique en Asie du Sud-Est. Il mêle des éléments originels hindouistes, réinterprétés par la pensée animiste khmère2 et exprimée dans le cadre bouddhiste actuel. Il consiste en un immense rendez-vous entre vivants et défunts lors de la lune descendante du mois luni-solaire de septembre-octobre. Chaque année, à cette époque, les morts « sortent de leur léthargie »3, et viennent à la rencontre des vivants pendant quinze jours et quinze nuits. Tous les monastères bouddhiques sont ouverts pour accueillir les êtres de toutes conditions qui se croisent à cette occasion. Chaque être, qu’il évolue dans ce monde ou dans un autre, qu’il ait une forme physique ou n’en ait pas (ou n’en ait plus), est invité au partage de nourriture et de bonnes actions bouddhiques destinées à améliorer son karma et à entrer dans le flux des renaissances dans de bonnes conditions. La nuit, avant l’aube, femmes, enfants, jeunes gens excités par l’événement (qui est plutôt gai), se pressent au monastère bouddhique voisin pour confectionner des boulettes de riz qu’ils offriront aux morts errants affamés en quête de nourriture. Les victimes de la faim, nombreuses sous le régime khmer rouge, en font bien entendu partie et viennent, au même titre que les autres, recueillir cette nourriture. La journée voit ensuite arriver des familles entières, sur plusieurs générations, qui font des dons aux moines, en faveur de leurs morts. Ce rituel particulier permet aux moines d’« envoyer des mérites » aux défunts et de leur venir en aide dans le cycle des renaissances. C’est l’occasion d’évoquer les morts familiaux devant les moines qui prêtent une oreille attentive aux expressions de douleur. Certaines familles font de longs trajets pour venir faire des offrandes dans le monastère le plus proche du lieu de disparition de leurs proches.
Dans toutes les sociétés, la relation aux défunts forme un aspect essentiel du lien au passé et à sa mémoire. Elle est d’autant plus importante au Cambodge que les corps n’ont jamais pu être restitués aux familles. Celles-ci adressent offrandes et mérites (par l’intermédiaire des moines) à leurs défunts en les faisant appeler par les officiants. Cette immense cérémonie mobilisant toutes les familles et tous les monastères du pays (et les diasporas) est l’acte le plus réparateur qui soit : le bien-être des vivants dépend de celui des morts (qui peuvent s’exprimer par les rêves). On notera qu’il est très important de réinsérer les morts du génocide dans le monde commun des défunts cheminant vers leur nouvelle renaissance, et chacun et chacune s’efforce de la rendre la meilleure possible par l’envoi de mérites bouddhiques. Dans ce cadre, les victimes ne doivent pas constituer un groupe à part. L’énergie négative de la douleur attachée à leur disparition doit être effacée dans leur propre intérêt. Acte mémoriel cyclique, cadre d’expression d’une douleur qui ne doit pas submerger les individus et la société toute entière, la cérémonie annuelle des défunts se termine par un au revoir aux morts. Dans certaines provinces, cet au revoir prend symboliquement la forme d’une barque chargée d’offrandes, invitée à repartir au royaume des morts.
Offrande de boulettes de riz aux morts errants pendant la cérémonie annuelle des défunts, monastère de Bakan, province de Pursat, 2014
© Anne Yvonne Guillou
Des lieux où parler
Il est d’autres formes encore de mémoire, en particulier celle attachée aux lieux. Dans la pensée animiste cambodgienne, certains lieux sont considérés comme puissants. Ils dégagent une énergie particulière faite d’événements passés, de valeurs associées à la royauté et au bouddhisme, de présence d’esprit tutélaire de territoire, de mythes et d’histoires collectives et individuelles. Chacun et chacune, sur le territoire où il/elle vit, associe les propres événements de sa vie à celle du lieu. Certains monastères bouddhiques anciens, certains sites associés à des récits et des personnages mythologiques forment la trame de l’environnement quotidien, pétri de passé autant que de présent. Parler de son histoire personnelle, c’est souvent parler de ces lieux et de ce qu’ils ont enduré (statues brisées, sanctuaires détruits, monastères transformés en porcheries…) avant leur réhabilitation. Réparer les lieux puissants, c’est aussi réparer l’énergie collective qui protège la communauté.
On comprendra que ces pratiques discrètes, mais extrêmement répandues, où le statut de victimes est effacé au profit du bien-être karmique, où le témoignage est rare mais les gestes réparateurs nombreux, où les lieux puissants permettent de parler du passé douloureux, n’ont pas trouvé leur voie d’expression dans la pensée mémorielle telle qu’elle a été forgée en Occident. Pourtant, ces pratiques de résilience se sont révélées d’une extraordinaire efficacité quand les Cambodgiens les ont mobilisées pour reconstruire un monde commun et réapprendre à vivre.
Anne Yvonne Guillou, directrice de recherche CNRS, Laboratoire d'ethnologie et de sociologie comparative (LESC, UMR7186, CNRS / Université Paris Nanterre)
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Aller plus loin
À lire
- Guillou A. Y. 2025, Puissance des lieux, présence des morts. Sur les traces du génocide khmer rouge au Cambodge, Société d’ethnologie.
À voir
- Guillou A. Y. 2022, Untold memories of Cambodia, film documentaire, 48 min, (khmer, anglais), version française.
https://www.sfav.fr/fr/catalogue/film/351
Rendez-vous
- Cinquante ans après le génocide khmer rouge. Journée commémorative à Nanterre, Université de Paris Nanterre (SAPS), La Contemporaine, MSH Mondes, ISP, LESC, 5 mai 2025 (signatures d’ouvrages, lecture performée, documentaires, jeunes réalisateurs asiodescendants…)
Notes
- Il est question ici des bouddhistes cambodgiens, représentant environ 90 % de la population à côté des musulmans, des chrétiens et des animistes (non bouddhistes).
- 90 % de la population du Cambodge environ appartient au groupe sociolinguistique des Khmers.
- San S. 1988, Das Kambodschanische Totenfest, Kambodschanische Kultur, n° 2 : 24-36.