Transformer l’édition scientifique
#NOUVELLES DE L’INSTITUT
Les 3 et 4 décembre 2024, à la Maison des Sciences humaines et sociales (MSH) Paris-Nord, le pôle Science ouverte de CNRS Sciences humaines & sociales, accompagné de plusieurs agents de pôles éditoriaux et de services d’appui à l’édition scientifique ouverte (SAESO), a organisé deux jours d’action nationale de formation (ANF) à destination de binômes rédacteurs en chefs et agents CNRS en charge de la production des revues qu’il soutient1.

C’était sans doute la première fois qu’un tel exercice était proposé. Une cinquantaine de personnes ont répondu présentes, désireuses de comprendre les liens complexes qui se tissent autour de la chaîne opératoire de la production d’une revue. Si les agents CNRS ingénieures et techniciennes (IT) sont de plus en plus des profils professionnels de la filière livre, les rédacteurs/rédactrices en chef (ou directeurs/directrices de revue), quant à eux, reçoivent rarement une formation dédiée dans ce domaine. Ils n’ont pas réellement de lieu où échanger quant à ces pratiques et où les questionner entre pairs, avec les professionnels avec lesquels ils travaillent main dans la main. Pas de lieu non plus où dialoguer pour envisager une édition interdisciplinaire.
Fort de la structuration menée à bien depuis plusieurs années, l’institut agit dans la position d’une entité qui, au sein du premier organisme public de recherche en France, est au service de la qualité scientifique. Rappelons que l’un des objectifs d’Antoine Petit en 2017 était d’atteindre 100 % d’accès ouvert des publications. Cet objectif s’inscrit dans un environnement où il deviendrait presque banal de faire payer les auteurs pour conditionner l’ouverture de leurs contenus via des frais spéciaux appelés « Article Processing Charges » (APC) de l’accès ouvert « Gold ». Les sciences humaines et sociales n’échappent pas à cette tendance - ce type de frais y gagnent significativement du terrain, comme l’a rappelé Irini Paltani-Sargologos2 en ouverture des journées. En cohérence avec l’objectif énoncé par Antoine Petit, l’institut encourage quant à lui un autre modèle, celui de l’accès ouvert « Diamant »3.
Si l’action de l’institut a parfois pu être confondue avec celle d’un éditeur, c’est que les moyens qu’il dédie à l’édition s’inscrivent sur le temps long, sur une échelle hexagonale et sur une large gamme disciplinaire. L’approche de l’institut a participé d’une professionnalisation grandissante de son dispositif via les pôles éditoriaux et les SAESO passés de trois à sept en l’espace de quatre ans. Avec les soixante-dix équivalents temps plein (ETP) en 2024 (contre quarante en 2004) que l’institut dédie à la production de revues, l’apport de CNRS Sciences humaines & sociales est sans équivalent en termes de masse critique de personnel dédié à l’édition scientifique hexagonale. Par leur nombre, ces revues produites « avec le soutien de l’institut » produisent ensemble un effet de masse, très proche de l’effet catalogue dans une maison d’édition.
Le programme de l’ANF a été rythmé par des séances plénières et des sessions de discussions en petits groupes qui ont fait œuvre collective. Trois axes de travail ont pu être dégagés dans une réflexion amorcée dès l’ouverture.
Johan Rooryck4 a rappelé qu’une revue qui perdure est une revue qui se transmet. Elle n’appartient pas à ceux qui l’animent et doit pouvoir être reprise. Les revues ne sont pas des projets de recherche, mais bien des éléments de stabilité qui structurent les champs et les communautés. Cet objectif est donc important car le point d’équilibre est souvent difficile à trouver entre une revue « personnifiée » par son directeur et/ou dont l’ingénierie est complexe… ou standard au point de ressembler à toutes les autres. La division du travail appelle une approche singulière. Chaque revue est une sorte d’artefact et doit être abordée comme telle. Les équilibres des apports sont à chaque fois particuliers (apports scientifiques, économiques, de provenance privée et/ou publique). Les façons de fonctionner également. Ce qui rend l’objet intellectuel revue si difficile à cerner.
Quant aux modèles économiques, une approche sincère a unanimement été recommandée par les interlocuteurs présents. Par imprégnation ou par conviction, l’accès ouvert immédiat et complet peut occasionner la négociation avec un éditeur, un changement d’éditeur, l’abandon du papier. Aucune option n’est à négliger en ce sens. La levée de la barrière mobile est souvent un moment de révélation et/ou de compréhension des apports des uns et des autres, dans des rédactions où les archives et la mémoire sont parfois… orales et lacunaires. C’est également un moment important de prise de conscience. L’« illusion » du tout-numérique-gratuit (ou du robinet à contenus prépayés) ne doit pas faire oublier l’essentiel : l’édition a un coût et ce coût ne baisse pas forcément en passant en accès ouvert. Béatrice Boulu-Reshef5 et David Margolis6, accompagnés du comité de la Revue économique, ont appliqué les principes de la théorie des jeux et cherché, par un équilibre de Nash, le minimum soutenable entre tous les interlocuteurs parties prenantes de la décision d’ouvrir la revue. À l’aide d’arbres de décision, de schémas et de résolutions collectives, cette réflexion a permis de faire certes baisser quelques coûts à la marge, mais surtout, sur un laps de temps donné, de choisir collectivement d’ouvrir la revue plus sereinement. Ajoutons que cela a replacé les instances scientifiques comme le comité de rédaction au centre des décisions éditoriales.
Autour des questions de renouvellement des instances des comités, Denis Pelletier7 a entre autres rappelé que les réflexions générales autour des revues cristallisent diverses échelles de réflexion et que l’équilibre d’une revue doit pouvoir suivre les transmissions entre générations, dans une accélération générale de la science. Un bureau se charge par exemple de cette coordination toute spéciale au sein des Archives des sciences sociales des religions. Ce travail sur l’échelle questionne la façon dont on rationnalise le travail et permet à la réflexion scientifique de rester nodale. Rédiger un règlement intérieur assez fourni objective un fonctionnement et permet de partir d’un constat formalisé (comme dans la revue Gallia – Archéologie des Gaules). Comme l’a rappelé Stéphane Tirard8, pour la Revue d’histoire des sciences, l’une des clefs est parfois de restreindre le nombre de personnes parties prenantes d’une décision éditoriale, notamment sur l’enjeu de l’acceptation, avec ou sans révision, ou du rejet, de l’article soumis à publication.
Ces journées riches en débats et en partages d’expériences entre traditions d’écriture ont fait apparaître, s’il fallait le rappeler, combien la science se fait avec des moyens tangibles et des personnes bien réelles. Bonnes pratiques, professionnalisations et outils sont cruciaux. Mais ils ne suffisent pas à produire une science qualitative. Des enjeux de reconnaissance de carrière, mais aussi d’investissement des personnels de recherche aux emplois du temps combles interrogent la soutenabilité d’un modèle aux revues toujours plus foisonnantes. Les apports d’un peu plus de 12 millions d’euros du Fonds national pour la Science ouverte (2019-2021), mais également les mécanismes de soutien de l’Agence bibliographique de l’enseignement supérieur (ABES), du consortium Couperin et du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (MESR) sont nouveaux et participent de la complémentarité de moyens publics. En matière de participation à cette émulation, CNRS Sciences humaines & sociales s’emploie à favoriser la mise en place d’une production éditoriale qui fasse l’objet d’un suivi fin au niveau local, en positionnant des chefs de service qui encadrent les activités et remontent auprès de l’institut les besoins à anticiper. À l’aide de ce maillage éditorial et territorial, l’institut veille à maintenir cet équilibre entre prescription et suivi d’initiatives porteuses, au plus près de la recherche et de ceux qui la font. Car l’essentiel de sa force consiste en cette synergie qu’il entretient en temps réel avec les dynamiques des communautés. Dans la vaste gamme des possibles éditoriaux, c’est ainsi que l’institut envisage de poursuivre efficacement son action de soutien.
Lionel Maurel, directeur adjoint scientifique science ouverte, édition scientifique et données de recherche ; Astrid Aschehoug, chargée du soutien à l’édition scientifique et du développement de l’accès ouvert
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Contact
Notes
- L’institut tient à remercier : la MSH Paris-Nord pour son accueil ; Chloé Beaucamp, Raphaëlle Chossenot, Cécilia Monteiro et David Rochefort pour leur implication, ainsi qu’Astrid Appert et Isabelle di Stefano pour leur accompagnement. Il exprime également ses remerciements les plus chaleureux à l’ensemble des intervenants et formateurs présents, ainsi qu’aux participants.
- Chargée d’études à la direction des données ouvertes de la recherche (DDOR) du CNRS.
- Modèle où le lecteur ne paye pas pour lire, ni l’auteur pour être publié.
- Directeur exécutif de la cOAlition S, professeur à l’université de Leiden.
- Présidente de l'Association Revue économique et directrice de la publication, professeur de sciences économiques à l’université d’Orléans (Laboratoire d’économie d’Orléans).
- Rédacteur en chef de la Revue économique, directeur de recherche CNRS au laboratoire Paris Jourdan Sciences économiques (PJSE, UMR8545, CNRS / École des ponts / EHESS / ENS-PSL / Inrae / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), et professeur à l'École d'économie de Paris (PSE).
- Ancien directeur de la rédaction des Archives sciences sociales des religions, ancien président de l’École pratique des hautes études (EPHE).
- Rédacteur en chef de la Revue d’histoire des sciences, professeur à l’université de Nantes.