Le Monde selon l’IA : une exposition entre arts, sciences et société
#ZOOM SUR...
Chargée de recherche CNRS au laboratoire Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité (THALIM, UMR7172, CNRS / Université Sorbonne Nouvelle), Ada Ackerman s’intéresse aux imaginaires de l’intelligence artificielle ainsi qu’aux articulations entre agentivités humaines et non-humaines. Elle est commissaire associée de l’exposition Le Monde selon l’IA, présentée au Jeu de Paume, à Paris, jusqu’au 21 septembre.
L’exposition Le Monde selon l’IA, qui se déploie dans tous les espaces du Jeu de Paume, s’appuie sur un ensemble de recherches issues de deux projets scientifiques : porté par Alexandre Gefen, directeur de recherche CNRS au laboratoire Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité, le projet ANR « Une histoire culturelle de l’intelligence artificielle » (CulturIA, (2022-2025) se propose, d’une part, d’écrire une histoire culturelle de l’intelligence artificielle, à la fois de façon transversale, transculturelle et transhistorique ; le projet IUF (2023-2027) d’Antonio Somaini, professeur à l’université Sorbonne Nouvelle et membre senior de l’Institut universitaire de France, porte d’autre part sur les transformations induites par l’IA dans le domaine de la culture visuelle et dans notre relation aux images.
Alors que les commissaires de l’exposition1 avaient échangé avec un grand nombre d’artistes et chercheurs, exploré leurs travaux, alors qu’ils avaient rassemblé un ensemble considérable de matériaux, il leur semblait indispensable de pouvoir traduire le résultat de ces rencontres et recherches sous la forme d’une exposition, de façon d’une part à faire dialoguer des productions extrêmement variées et à obtenir, à partir de ces agencements, des significations nouvelles, et d’autre part, à partager leurs questionnements et réflexions avec un public élargi. Que signifie, aujourd’hui, faire l’expérience du monde selon l’IA ? Et quels mondes le recours à l’IA permet-il de susciter, d’imaginer ? L’espace du musée, par le déplacement des corps qu’il appelle, permet de déployer des modalités de pensée différentes de celles que suscitent la lecture, l’écoute de conférences. On s’engage dans un parcours, on va à la rencontre d’œuvres, on cherche, activement, à les comprendre, à en faire le tour. Dans un contexte où le développement des IA suscite un nombre croissant de questionnements, les artistes peuvent jouer un rôle décisif dans la mise en forme de ces interrogations au sein de l’espace public, et contribuer ainsi à l’avancement de la réflexion collective et citoyenne. Notamment, ils peuvent traduire en images, en manifestations visibles, des processus ou des composantes invisibles des IA, et permettre ainsi de mieux les connaître et, partant, de les comprendre. Alors que la sphère d’action des IA est largement dominée par le paradigme de la boîte noire, en tant que lieu d’innombrables opérations discrètes et souvent opaques, les enjeux de visibilité apparaissent plus que jamais cruciaux. Une part importante de l’exposition est ainsi consacrée à démystifier l’IA, à mettre à mal certaines idées reçues, à mettre en lumière certains de ses aspects les moins connus ; en somme, à déconstruire l’acronyme d’IA et à inviter à cultiver une certaine distance critique à son égard. Différents travaux présents dans l’exposition constituent ainsi une invitation à la réflexion sur les IA, sur tout ce qu’elles impliquent, en termes environnementaux, sociaux, politiques, économiques, éthiques…, dans la lignée notamment des recherches menées par Kate Crawford, autrice de Contre-Atlas de l’intelligence artificielle2, qui collabore régulièrement avec des musées et centres d’art pour traduire ses résultats sous forme d’installations. Le Monde selon l’IA comprend d’ailleurs deux de ses œuvres, qui s’apparentent à des tentatives de cartographier les infrastructures liées à l’IA, dans le temps comme dans l’espace.
Enfin et surtout, à un moment où les notions mêmes d’image, de photographie, de réalisme, d’authenticité pour ne citer qu’elles, sont mises en crise par le développement des IA, une exposition d’art contemporain s’imposait pour offrir un panorama des mutations et transformations que connaissent aujourd’hui les processus de création, production, diffusion et réception des images. À cet égard, les commissaires de l’exposition ont eu à cœur d’articuler leur propos autour de la notion, qui leur paraît devoir jouer un rôle croissant dans la culture visuelle contemporaine et à venir, d’espace latent, comme le souligne le sous-titre du catalogue accompagnant l’exposition : Explorer les espaces latents. En effet, il est impossible de réfléchir aux IA et à leurs effets sans ce concept-clé, qui désigne la matrice à multiples dimensions dans laquelle sont encodées et compressées, sous forme de vecteurs, les données fournies aux IA pour les entraîner (images, textes, sons…) et dans laquelle des opérations mathématiques d’une grande complexité sont effectuées pour générer de nouveaux contenus. Les espaces latents — car il faut en parler au pluriel dans la mesure où il existe autant d’espaces latents que de modèles entraînés — forment de nouveaux objets dont les artistes peuvent s’emparer, selon de très nombreuses modalités et stratégies que les commissaires ont cherché à mettre en scène dans l’exposition. Car c’est dans ces gestes autour et avec les espaces latents que se loge la potentielle créativité avec l’IA (et non celle de l’IA !) dont on parle tant ; une myriade de démarches sont en effet possibles, qu’il s’agisse d’explorer, négocier ou ruser avec les espaces latents des principaux modèles d’IA analytique et générative disponibles actuellement, de se constituer son propre espace latent, de repeupler les espaces latents déjà existants, ou encore d’influer le contenu et la composition de futurs espaces latents. Cette variété d’approches, sur laquelle les chercheurs continuent à enquêter dans la mesure où ces technologies évoluent à toute vitesse, explique aussi que le parcours n’a pas été conçu en amont, mais a résulté, de façon horizontale, de leurs échanges, tout au long du projet, avec les artistes et chercheurs mobilisés. Cette constante évolution a aussi représenté un défi pour eux puisqu’il faut boucler le parcours d’une exposition et son catalogue quelques mois avant son ouverture. Or, en matière d’IA, plusieurs mois peuvent être synonymes de grands changements, tant du point de vue technologique que des usages de ces technologies. Il faut préciser à cet égard que cette exposition est pensée comme une exposition d’art contemporain et non comme une exposition sociétale (même si évidemment certaines des œuvres montrées comportent une dimension sociétale), d’où l’absence, par exemple d’images réalisées avec IA et ayant trait à l’information — ou plutôt à la désinformation : non par désintérêt pour ce type d’imagerie, bien au contraire, mais parce qu’il semblait important de mettre en avant la richesse et l’inventivité de certaines créations artistiques avec l’IA, qui déjouent l’accusation souvent hâtive d’une production stéréotypée, kitsch et paresseuse, qui ne saurait que recycler de l’existant, qui ne saurait, autrement dit, faire art. La sélection s’est montrée exigeante, sous-tendue par le désir de faire découvrir des artistes à la démarche esthétique et intellectuelle pointue, à mille lieux des sirènes du paradigme du tout-immersif et du sensationnel qui accompagne trop souvent les expositions consacrées à l’IA. Ce qui se traduit dans le parcours par la présence de dix œuvres inédites, dont certaines conçues spécialement pour l’exposition.
Et parce que l’IA est trop souvent pensée à travers le seul prisme du contemporain, les commissaires ont souhaité proposer tout au long du parcours différentes incursions généalogiques et historiques, afin de rappeler que bien des phénomènes associés à l’IA doivent être compris selon une perspective temporelle élargie : ainsi de la reconnaissance faciale automatisée, de l’aspiration à produire des textes de façon mécanique, du désir de mettre au point un regard machinique, délié de l’œil humain ou encore du souhait de déléguer à une machine l’acte de peindre. Différentes vitrines, nommées « capsules temporelles », suggèrent ainsi ces retours en arrière, ces entrelacs de disciplines, à partir d’objets historiques dont certains remontent jusqu’à des temps très anciens. Les commissaires ont pu mobiliser, pour ces prêts, des fonds provenant d’institutions plus ou moins attendues pour un sujet comme l’IA : le Conservatoire national des arts et des métiers notamment, mais aussi l’Académie nationale de médecine, ou encore l’École nationale supérieure de la Police de Saint-Cyr. Ils se sont aussi risqués à des hypothèses : il reste par exemple à écrire l’archéologie de la pratique du prompt ; dans l’exposition, les commissaires suggèrent une filiation entre les prompts et tout un pan de l’art conceptuel, qui accorde une place centrale aux instructions et au protocole, qu’il revient au destinataire d’exécuter.
Plutôt que de privilégier une esthétique et un imaginaire futuriste, quelque peu attendus pour une exposition sur un tel sujet, ils ont décidé de mettre en avant des œuvres qui emploient l’IA pour questionner et revisiter le patrimoine culturel passé, l’histoire de l’art. Différents artistes considèrent en effet les IA génératives comme un médium particulièrement approprié pour explorer des possibles non advenus de l’histoire des images, des promesses demeurées à l’état de virtualité, de pure latence : ainsi par exemple du vaste champ des films « invisibles », des films demeurés à l’état de seuls projets, dont il est possible, à l’aide de l’IA, de proposer une visualisation, sans pour autant, bien entendu, prétendre à une substitution ou à une quelconque « reconstitution ». Le cinéaste Alexander Kluge, qui a embrassé les potentiels des IA génératives à plus de 95 ans, estime ainsi que l’IA lui permet d’instaurer un « conditionnel des images ». Couplé à une approche dite génétique des processus de création — ce qui en passe par l’étude des archives et documents permettant de retracer la genèse d’une œuvre —, le recours à l’IA générative peut, dans le cadre de projets artistiques, offrir une nouvelle forme de visibilité à des rêves et utopies demeurés jusque-là enfouis dans le tissu de l’Histoire.
Contact
Notes
Commissaire général : Antonio Somaini, commissaires associés : Ada Ackerman, Alexandre Gefen, Pia Viewing.
Crawford K. 2024, Contre-Atlas de l’intelligence artificielle, Éditions Zulma.