Prix du carbone : une solution gagnante pour le climat, l’économie et la justice sociale ?

Résultats scientifiques Economie/gestion

Dans un article paru dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), une équipe de recherche internationale montre comment la tarification du carbone, combinée à de la redistribution, pourrait favoriser la transition énergétique à l'échelle mondiale, tout en améliorant le bien-être et en réduisant les inégalités économiques. Les solutions pour y parvenir seraient d’appliquer un prix du carbone uniforme au niveau mondial associé à des transferts financiers modérés vers les pays les plus pauvres, ou de convenir d’un prix du carbone différencié par pays et d’une redistribution nationale des recettes. 

Une tarification du carbone accompagnée d’une redistribution peut-elle faciliter la transition énergétique et l’action climatique à l’échelle mondiale, tout en augmentant le bien-être et en réduisant les inégalités économiques — un facteur clé pour l’applicabilité des politiques ? C’est le sujet d’un article récemment publié dans la revue PNAS et impliquant notamment des chercheurs du Centre d’économie de la Sorbonne (UMR8174, CNRS / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et du Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CIRED, UMR8568, CNRS / École des Ponts ParisTech / Cirad / AgroParisTech). Selon cette étude, des résultats positifs pourraient être obtenus de deux manières : en uniformisant le prix du carbone au niveau mondial et en l’associant à des transferts financiers modérés vers les pays les plus pauvres ; en appliquant un prix du carbone différencié par pays et combiné à une redistribution domestique des recettes.

Pour parvenir à ces résultats, l’équipe de recherche a développé un nouveau modèle d’évaluation intégrée permettant d’analyser les relations entre l’économie, la distribution des revenus et la politique climatique dans 179 pays. Elle a étudié plusieurs variantes d’un scénario selon lequel les gouvernements du monde entier luttent contre le réchauffement climatique par la tarification du carbone, puis redistribuent les recettes à la population. Cette politique agit sur les revenus par trois canaux : les énergies fossiles deviennent plus chères ; les recettes sont redistribuées ; les dommages climatiques sont réduits à long terme, réduisant le coût du changement climatique. 

Les différentes variantes de scénario se distinguent selon le type de tarification du carbone (uniforme au niveau mondial ou différenciée par pays) et le mode de redistribution des recettes (c’est-à-dire la manière dont les ménages bénéficient de la redistribution de la taxe carbone). Toutes les variantes montrent qu’une tarification du carbone compatible avec l’objectif de limiter le réchauffement climatique à 2°C maximum au-dessus des niveaux préindustriels améliore le bien-être par rapport à un scénario de statu quo sans politique climatique supplémentaire — lequel conduirait à un réchauffement d’environ 2,9°C d’ici 2100. Pour cette évaluation, les chercheurs et chercheuses mesurent le bien-être global par une mesure du revenu par habitant, ajusté pour tenir compte des inégalités économiques.

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Différence nette et décomposée (%) de la consommation par habitant par rapport au scénario de statu quo (BAU) pour une taxe uniforme avec recyclage mondial égal par habitant (U/G-epc) ou avec un fonds pour les pertes et dommages (U/L&D) en 2030. Différence moyenne des déciles de revenu correspondant à un groupe de revenus et de pays. Les variations de la production avant dommages et avant réduction sont omises. Groupes de pays tels que définis par la Banque mondiale

Selon l’étude, le gain de bien-être serait maximal dans un scénario assez irréaliste : le monde entier s’accorderait sur une trajectoire de prix du carbone uniformisée à l’échelle mondiale, et les recettes seraient redistribuées de manière uniforme par habitant à l’échelle globale. Les populations des pays les plus pauvres en bénéficieraient alors fortement : elles émettent moins de CO₂ que celles des pays riches, paient donc moins via la tarification carbone, tout en recevant le même montant redistribué. Cependant, l’analyse montre que la moitié la plus pauvre des populations des pays riches verrait en moyenne ses revenus diminuer dans ce scénario. De plus, d’énormes transferts financiers vers le Sud global seraient nécessaires, ce qui pourrait être difficile à mettre en œuvre.

Une autre variante apparaît donc prometteuse : elle consiste également à définir une trajectoire de prix du carbone uniforme à l’échelle mondiale, mais les transferts financiers vers les pays les plus pauvres sont limités à la compensation des « pertes et dommages » climatiques. Le reste des recettes est redistribué au niveau national sous forme de transferts uniformes par habitant. Dans ce scénario, la moitié la plus pauvre des populations de chaque pays verrait ses revenus augmenter. Les transferts Nord–Sud atteindraient alors environ 100 milliards de dollars en 2030 et 500 milliards de dollars en 2050, soit respectivement 5 % et 15 % des recettes mondiales issues de la tarification carbone. Selon l’étude, une autre alternative pragmatique serait également économiquement viable : une tarification du carbone différenciée par pays, combinée à un recyclage des recettes au niveau national.

Objectifs de Développement Durable

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Cette recherche contribue particulièrement à la réflexion menée autour de l’objectif 13 « Prendre d’urgence des mesures pour lutter contre les changements climatiques et leurs répercussions » et de l’objectif 10 « Réduire les inégalités entre les pays et en leur sein ».

Référence

Young-Brun M., Dennig F., Errickson F., Feindt S., Méjean A., Zuber S. 2025, Within-country inequality and the shaping of a just global climate policy, PNAS 122 (39) e2505239122. 

Contact

Stéphane Zuber
Directeur de recherche CNRS, Centre d’économie de la Sorbonne