L’attente : un outil de sélection sociale des étudiants

Résultats scientifiques Sociologie

Dans un article paru dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences, trois chercheuses en économie et en sciences cognitives explorent la manière dont le temps d’attente dans les procédures d’admission peut accentuer les inégalités sociales. Née d’une hypothèse de psychologie cognitive et d’un accès inédit à des données nationales, leur analyse montre que les étudiants les plus modestes renoncent plus souvent à attendre une meilleure offre. L’étude ouvre de nouvelles pistes pour repenser des systèmes de sélection plus justes et mieux adaptés aux contraintes de tous. 

Dans de nombreux domaines — obtenir une place en crèche, accéder à un logement social, recevoir une offre d’emploi ou encore entrer dans l’enseignement supérieur — il faut souvent patienter pour accéder aux meilleures opportunités. Les files d’attente et les longues périodes d’incertitude paraissent neutres et équitables puisqu’elles ne demandent pas de mobiliser des ressources financières. Au premier abord, nous sommes tous égaux devant l’attente, indépendamment du statut social. 

Pourtant, la recherche en psychologie et en économie suggère qu’il est plus difficile d’attendre pour les personnes qui disposent de moins de ressources. C’est tout particulièrement le cas en ce qui concerne les plateformes d’admissions dans l’enseignement supérieur comme Admission Post-Bac (APB), puis Parcoursup. Ces plateformes s’appuient sur des mécanismes d’affectation qui demandent aux élèves qui ne sont pas acceptés dans leur premier choix d’attendre, parfois plusieurs semaines, dans l’espoir que leur position sur les listes d’attente change et qu’ils puissent rejoindre un programme qu’ils préfèrent. Attendre permet aussi d’accéder à des cursus plus prestigieux, ce qui peut avoir des effets durables sur les trajectoires d’études et sur les revenus futurs.

L’étude cherche donc à répondre à une question essentielle mais jusqu’ici peu étudiée dans des contextes réels : les procédures d’admission qui invitent les candidats à attendre aggravent-elles les inégalités sociales ?

Pour mener à bien leurs travaux, les chercheuses Mélusine Boon-Falleur1 , Elise Huillery2  et Coralie Chevallier3  ont employé une base de données nationale unique qui recense l’ensemble des comportements d’admission enregistrés par la plateforme APB sur trois années, soit 274 316 lycéens ayant eu au moins une offre et au moins une possibilité d’attendre.

Le système APB fonctionnait en trois phases espacées de deux semaines. À chaque phase, un élève pouvait accepter immédiatement son offre (et renoncer aux possibilités futures) ou attendre la phase suivante pour espérer une offre mieux classée parmi ses vœux.

Cette procédure est particulièrement intéressante pour étudier les différences de comportement d’attente :

  • Attendre ne comporte aucun risque puisque, quoi qu’il arrive, on ne perd pas l’offre initiale ;
  • attendre ne comporte aucun coût direct ;
  • les chances d’admission peuvent être estimées objectivement grâce aux rangs des candidats et aux seuils d’admission ;
  • le prestige des formations peut être mesuré de manière standardisée.

L’analyse s’intéresse au comportement d’attente des élèves, en contrôlant systématiquement les différences de performances scolaires entre élèves (notes au bac, filière du lycée), la probabilité réelle d’être admis dans une formation en attente, la valeur du gain potentiel d’attendre (nombre de vœux en attente, prestige des programmes, écart de classement), les éventuels coûts de logement liés à l’éloignement, et même les effets propres au lycée (environnement, informations, pairs). Ceci permet de comparer le comportement d’élèves qui sont en tous points comparables (performance académique, type de programmes dans lesquels ils ont postulés, etc.). 

Pour mesurer l’origine sociale, les chercheuses ont utilisé le statut boursier de l’élève, qui constitue un indicateur objectif et concerne 20 % des élèves appartenant aux familles les plus modestes en France.

Le résultat principal est très clair : les élèves défavorisés attendent moins. Les élèves boursiers sont, par exemple, moins susceptibles que les autres d’attendre jusqu’à la dernière phase d’admission, alors même qu’ils auraient eu autant à gagner que les autres à attendre. Cette différence persiste même lorsque l’on contrôle leurs chances réelles d’être admis, la valeur des programmes en attente, les coûts potentiels et les effets liés à leur établissement scolaire.

Les gains pour ceux qui attendent sont considérables : les élèves qui patientent augmentent le rang de leur offre finale d’environ 0,5 à 0,6 place en moyenne, sur des listes comportant en moyenne 11 vœux. L’amélioration obtenue en attendant est équivalente pour les élèves favorisés et défavorisés : autrement dit, l’attente est profitable pour tous.

Les inégalités sont donc renforcées par le comportement induit par le système d’admission. Les programmes n’écartent pas davantage les candidats modestes. Ce sont les candidats eux-mêmes, sous l’effet de facteurs psychosociaux (confiance, perception du risque, compréhension du système, rapport au temps), qui adoptent des stratégies différentes.

L’étude montre que le design même des procédures d’admission peut créer ou amplifier des inégalités sociales, même sans discrimination, et même avec un algorithme neutre. Comment pallier ces inégalités ?

Pour rendre plus équitables les procédures, les scientifiques émettent un certain nombre de recommandations susceptibles d’éclairer le débat public :

  1. Réduire les temps d’attente entre les phases : passer de deux semaines d’attente entre chaque phase à quelques jours ou quelques heures pourrait limiter fortement les écarts de comportement entre groupes sociaux.
  2. Faire de l'attente l’option par défaut : actuellement, l’élève doit choisir explicitement d’attendre. En inversant la logique (attente automatique sauf décision contraire), les inégalités se réduiraient très probablement.
  3. Améliorer l'information des élèves, en particulier des milieux modestes : expliquer clairement que l’attente est sans risque ; donner les probabilités d’admission en temps réel ; rassurer sur le fonctionnement de l’algorithme.
  4. Renforcer la confiance dans les institutions d’admission : les élèves de milieu populaire se méfient davantage des institutions ou craignent de tout perdre. Des interventions simples (messages personnalisés, transparence accrue) pourraient atténuer ces craintes.
  5. Au-delà des admissions : repenser les mécanismes d’allocation qui reposent sur l’attente : le phénomène observé concerne aussi les files d’attente pour les logements, emplois, et de nombreux autres services publics. Les politiques fondées sur « celui qui tient le plus longtemps » risquent de pénaliser systématiquement les publics les plus fragiles.
  • 1Mélusine Boon Falleur est assistant professor à Sciences Po, au Centre de recherche sur les inégalités sociales (CRIS, UMR7049, CNRS / Sciences Po). Elle a obtenu une thèse en sciences cognitives en 2024 à l'École normale supérieure et ses travaux de recherche portent sur l'effet de la pauvreté sur le comportement.
  • 2Elise Huillery est professeure d'économie à l'université Paris Dauphine, membre du Laboratoire d’économie de Dauphine (LEDA, UMR8007, CNRS / IRD / Université Paris Dauphine - PSL). Ses travaux portent notamment sur les inégalités d'éducation.
  • 3Coralie Chevallier est chercheuse Inserm en sciences cognitives à l'Institut Jean-Nicod (IJN, UMR8129, CNRS / EHESS / ENS-PSL). Ses travaux portent sur les inégalités de santé et d'éducation.

Objectifs de développement durable

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Cette recherche contribue particulièrement à la réflexion menée autour de l’objectif 10 « Réduire les inégalités entre les pays et en leur sein ».

Référence :

Contact

Mélusine Boon Falleur
Assistant professor à Sciences Po, Centre de recherche sur les inégalités sociales
Elise Huillery
Professeure à l'université Paris Dauphine, Laboratoire d’économie de Dauphine
Coralie Chevallier
Chercheuse Inserm, Institut Jean-Nicod