ARTEX : rendre tangibles les systèmes complexes à travers la médiation scientifique et l’art

La Lettre Autres

#SCIENCES PARTAGÉES

Depuis sa création, l’Institut des Systèmes Complexes de Paris Île-de-France (ISC-PIF, UAR3611, CNRS) s’engage dans la dissémination des résultats de la recherche sur les systèmes complexes. L’une de ses initiatives, lancée en 2014, est un événement art et science dédié aux systèmes complexes. Devenu biennal sous le nom d’ARTEX, il permet à tout un chacun d’explorer les concepts et les résultats de ce domaine scientifique, autant à travers des conférences grand public que des performances artistiques. Les 20 ans de l’ISC-PIF offrent l’occasion de revenir sur la genèse et les motivations de cette biennale.

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L’œuvre Verything is fine, de Louis-Paul Caron, a donné le titre à l’exposition organisée par Artpoint et l’ISC-PIF lors d’ARTEX 2025. Inspiré par le travail de David Chavalarias, le titre de cette oeuvre fait référence à une faute d’orthographe générée par une IA à partir de la phrase “Everything is fine”, glissement anodin en apparence, mais qui symbolise la manière dont notre réalité  peut se transformer subtilement, jusqu’à devenir méconnaissable © Louis-Paul Caron

Pourquoi est-il important de transmettre les concepts relatifs aux systèmes complexes ?

De 1942 à 1953, les conférences Macy (New York)1 ont mis sur le devant de la scène la question de la compréhension des systèmes auto-organisés. Y ont participé des pionniers des sciences contemporaines tels que Norbert Wiener, John von Neumann, Heinz von Foerster ou Claude Shannon dont les découvertes ont été déterminantes pour le développement de l’informatique, de l’IA ou des biotechnologies.

L’idée que des comportements originaux et surprenants peuvent résulter de la composition d’interactions décentralisées entre un grand nombre d’entités, et que leur compréhension exige des concepts spécifiques et de nouveaux outils, est donc relativement nouvelle et a été résumée en 1972, dans un article fondateur2 intitulé More is Different. Le futur prix Nobel de physique Philip Anderson y écrivait : « Notre capacité à réduire chaque chose à de simples lois fondamentales n’implique pas la capacité à reconstruire l’univers à partir de ces lois ». Le tout est différent de la somme de ses parties.

Cette manière de penser s’est développée en France au début des années 1970 grâce au Groupe des dix, un cercle de réflexion pluridisciplinaire dont ont fait partie de grandes figures des systèmes complexes telles qu’Edgar Morin, Henri Atlan ou Jean-Pierre Dupuy. Ce dernier fondera, en 1982, à l’École polytechnique, le Centre de recherche en épistémologie et autonomie (CRÉA) qui, sous la direction de Paul Bourgine, donna lui-même naissance à l’ISC-PIF en 2005.

Au fil des décennies, les approches systèmes complexes se sont étendues à de nombreux champs disciplinaires et ont été distinguées par plusieurs prix Nobel. Elles s’appliquent aux assemblées de neurones (mémoire, conscience), aux vols d’étourneaux, aux crises économiques, à l’effondrement des écosystèmes, aux mouvements sociaux…, autant de sujets qui touchent directement la société et la planète.

« Ayant baigné dans cette culture scientifique, je suis convaincu que cette science et ses concepts — qui permettent de penser l’articulation entre individus et collectif — sont essentiels pour comprendre le monde et affronter les grands défis sociaux, environnementaux et économiques contemporains. Ils concernent autant les citoyens que les décideurs. C’est pourquoi cette science doit être vulgarisée ». ARTEX est né de cette conviction, exprimée par le directeur de l’ISC-PIF David Chavalarias, et a été rendu possible grâce à l’installation dans ses locaux d’un espace dédié à la culture scientifique au sens large nommé TOTEM, dans le cadre d’un partenariat avec la Ville de Paris et la Région Île-de-France.


 

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Image du Sociopics des interactions entre Gilets jaunes et comptes étrangers, sonifié par les prises de parole des partis politiques sur le mouvement des Gilets jaunes. Source : David Chavalarias 2022, 22th Berlin Biennale for Contemporary Art, http://sociopics.org, Données : ISC-PIF/Multivac/Politoscope © David Chavalarias

En quoi l’art facilite-t-il l’accès à la science ?

Le sensible et le rationnel sont deux façons d’accéder au monde. Alors que le rationnel perd du terrain à l’ère de la post-vérité et des réseaux sociaux, qui exploitent nos émotions et nous arrachent aux faits, approcher la science par le sensible est un détour qui permet à certains de retrouver une curiosité pour la démarche scientifique, et à d’autres de découvrir tout simplement des chemins de connaissance qu’ils n’auraient peut-être jamais empruntés.

L’alchimie s’est révélée être une évidence : le TOTEM, conçu par l’architecte Christian de Portzamparc, est constitué de deux cubes superposés, légèrement décalés. Le premier abrite l’ISC-PIF et le second neuf ateliers d’artistes de la Ville de Paris. Depuis 2014, ARTEX explore autant cette base commune que ce décalage à partir d’appels à projets arts et sciences. Lors de ce festival, installations, spectacles et expositions artistiques côtoient conférences scientifiques grand public, ateliers, présentation des plateformes de l’ISC-PIF et projections-débats.

Certains artistes du TOTEM en profitent pour ouvrir leurs ateliers ou monter des projets avec les scientifiques. C’est le cas, par exemple, de la collaboration entre l’artiste Sylvie Lobato et la chercheuse Salma Mesmoudi3, créatrice de la plateforme d’exploration des données cérébrales LinkRBrain ; ou de la rencontre entre l’équipe OpenMole, plateforme d’exploration de modèles, et l’artiste Laurent Bolognini autour de son œuvre Electra.

L’édition 2017 a accueilli Stalagmèmes, créée pour le Palais de Tokyo, une œuvre connectée aux bases de données sociales de l’ISC-PIF et issue d’une collaboration entre David Chavalarias et des artistes du Fresnoy.

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Memories, gaze et bois, 30x40 cm, ARTEX 2021. OEuvre de Sylvie Lobato réalisée en collaboration avec Salma Mesmoudi (ISC-PIF, Université de Paris1 Panthéon-Sorbonne), responsable scientifique de la plateforme LinkRbrain. Cette plateforme a inspiré plusieurs travaux de Sylvie Lobato autour de la mémoire © Sylvie Lobato

L’édition 2021 inaugure la série des Sociopics de David Chavalarias, qui a été exposée dans plusieurs musées et qui sonorise les dynamiques sociales, générant des mélodies caractéristiques de moments politiques.

Au fil des années, la programmation s’enrichit grâce à des partenariats fructueux avec l’École Estienne, le Fresnoy, l’École des Arts Décoratifs de Paris, le festival PariscienceUniverscience, le Théâtre aux Mains Nues, ainsi qu’avec d’autres unités du CNRS, comme le laboratoire Appui à la recherche et à la diffusion des savoirs (Ardis, UAR2259, CNRS) ou le laboratoire Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité (Thalim, UMR7172, CNRS / Université Sorbonne Nouvelle).

Progressivement, ARTEX cherche à soutenir la création de projets originaux autour des systèmes complexes, notamment grâce à des financements de la Région Île-de-France et du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace (MESRE).

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OpenMole permet d’explorer les multiples figures cinétiques générées par l’oeuvre Electra de Laurent Bolognini, un pendule lumineux à sept branches. L’oeuvre permet, en retour, de rendre compréhensible au public les possibilités offertes par OpenMole © David Chavalarias

En 2025, pour ses 20 ans, l’ISC-PIF a conçu une édition spéciale de quatre jours, mêlant ARTEX, deux colloques scientifiques et une exposition internationale d’art numérique montée en collaboration avec l’agence d’art numérique Artpoint. Cette édition a exploré le thème « Intelligence(s) » portée par la Fête de la Science, des problématiques liées au cerveau — système complexe par excellence — aux intelligences collectives animales ou à la place du numérique dans nos sociétés de la connaissance.

Le philosophe Baptiste Morizot4, dans son ouvrage Le regard perdu5, avance l’hypothèse que les premières formes d’art paléolithique pourraient être assimilées au geste du naturaliste moderne : observant les animaux comme des silhouettes fugaces aperçues à travers les feuillages, les premiers humains auraient cherché à en saisir les caractéristiques. Un acte de « saisie du monde » fusionnant démarche artistique et démarche scientifique.

D’un point de vue cognitif, la création artistique et la création scientifique semblent mobiliser des substrats cérébraux au moins partiellement complémentaire6.

Le succès du rapprochement entre arts et sciences réside alors peut-être dans cette expérience multiple, ce jeu de superpositions qui nous rapproche, comme le suggère Morizot, de nos premiers pas dans l’exploration du monde tout en nous éveillant à la complexité qui l’habite.

20 ans de l'ISC-PIF

L’ISC-PIF naît au sein du CRÉA de l’École polytechnique grâce à Paul Bourgine, qui crée en 2005 un groupement d’intérêt scientifique (GIS) réunissant une vingtaine d’établissements pour développer la recherche sur les systèmes complexes et mettre sur pied un système de résidence scientifique. Le GIS reçoit en 2006 le label de Domaine d’intérêt majeur. Sous les directions successives de Paul Bourgine, René Doursat, Arnaud Banos et David Chavalarias, plusieurs plateformes se structurent : Matrice (futur LinkRBrain), BioEmergence (2008), TINA et GarganText pour l’analyse des champs scientifiques et OpenMole pour l’exploration des modèles. En 2014, l’ISC-PIF devient unité CNRS et, en 2015, accueille Multivac, infrastructure Big Data donnant naissance aux observatoires Politoscope et Climatoscope.

Depuis 2014, l’Institut est organisé sur la base du partage : le public au rez-de-chaussée et les résidences scientifiques au troisième. De nombreux projets interdisciplinaires ont émergé avec d’autres établissements. En 2023, l’ISC-PIF participe à la création du Chapitre français de la Complex Systems Society, structurant la communauté nationale et favorisant les collaborations scientifiques.

Contact

Francesca Barbieri
ISC-PIF

Notes

 

  1. Les conférences Macy, organisées à New York par la fondation Macy à l'initiative du neurologue Warren McCulloch, réunirent à intervalles réguliers, de 1942 à 1953, un groupe interdisciplinaire de mathématiciens, logiciens, anthropologues, psychologues et économistes qui s'étaient donné pour objectif d'édifier une science générale du fonctionnement de l'esprit. Elles furent notamment à l'origine du courant cybernétique, des sciences cognitives et des sciences de l'information.
  2. Anderson P. W. 1972, More Is Different, Science, 177 : 393-396. https://www.science.org/doi/10.1126/science.177.4047.393 
  3. Data Scientist et ingénieure de recherche au Centre européen de sociologie et de science politique de la Sorbonne (CESSP, UMR8209, CNRS / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / EHESS).

  4. Maître de conférence à l'université d'Aix-Marseille et membre du Centre Gilles Gaston Granger (CGGG, UMR7304, CNRS / AMU).

  5. Morizot B. 2025, Le regard perdu, Actes Sud.

  6. Shi B., Cao X., Chen Q., Zhuang K., Qiu J. 2017, Different brain structures associated with artistic and scientific creativity: a voxel-based morphometry study. Sci Rep. Feb 21;7:42911. https://www.nature.com/articles/srep42911#citeas