Le care, théories et pratiques

La Lettre Sociologie

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Directrice de recherche CNRS au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (CRESPPA, UMR7217, CNRS / Université Paris Nanterre / Université Paris 8), Helena Hirata est spécialiste de la sociologie du travail et du genre. Elle est l'auteure de plusieurs livres sur le féminisme, la maternité et la division sexuelle du travail, parmi lesquels l’ouvrage Le care, théories et pratiques1 dans lequel elle montre la diversité des réflexions sur le care, et des expériences, pratiques et conditions de travail des travailleuses et travailleurs du care

Le care recouvre un domaine large, complexe, pluridisciplinaire et s’y intéresser conduit à prendre en compte un ensemble de débats, voire de controverses (oppositions ou contradictions morales, éthiques de la justice, autonomie/dépendance, vulnérabilités, inégalités, responsabilités), et d’expériences émotionnelles et relationnelles.

Le care est un rapport social sexué, rémunéré ou non-remunéré. L’analyse fait ici se limite aux rapports sociaux de travail entre pourvoyeurs et bénéficiaires du care, en proposant de réfléchir à partir d’une approche comparative internationale.

 

Définir le care

Les femmes de ménage ou employées de maison entrent dans la définition restreinte, stricte du care. Dans la définition large sont inclus les métiers plus qualifiés (médecins, psychologues, etc.) et les coiffeuses, esthéticiennes mais celles-ci représentent des pourcentages très faibles du total des femmes en emploi, en France notamment.

Dans les métiers dédiés aux soins corporels aux particuliers, il n’y a pas un rapport exclusivement de care avec les clients pour des professionnelles qui veillent au bien-être des bénéficiaires des soins.

Par extension, les métiers dédiés aux hommes, comme par exemple les « hostess » de bar, étudiées par Rachel Salazar Parreñas, sont tournés vers des hommes considérés comme « dépendants » et « fragiles », qui font partie des classes économiquement privilégiées et dans un rapport impérialiste avec l’« hostess » : ici, il y a domination, oppression, exploitation.

À partir de ces différentes considérations autour des métiers du care, une définition a été adoptée collectivement lors du colloque « Théories et pratiques du care : comparaisons internationales »,  organisé en 2013 :

« Un travail matériel, technique et émotionnel qui est façonné par des rapports sociaux de sexe, de classe, de ‘race’/ethnie, entre différents protagonistes : les pourvoyeur-euse-s et les bénéficiaires du care, ainsi que tous ceux qui encadrent, supervisent ou prescrivent le travail. Le care n’est pas seulement une attitude attentionnée, il recouvre un ensemble d’activités matérielles et de relations consistant à apporter une réponse concrète aux besoins des autres. On peut aussi le définir comme un rapport de service, de soutien et d’assistance, rémunéré ou pas, impliquant un sens de la responsabilité vis-à-vis de la vie et du bien-être d’autrui ».

Parce qu'il y a des points communs entre conceptualisations européennes (France) et américaines (États-Unis), et même si les rapports sociaux ne sont pas comparables entre ces deux pays, il est intéressant de comparer la définition ci-dessus à une autre, adoptée par Mignon Duffy dans l’ouvrage Making care count2 :

Care : feelings of affection and responsibility combined with actions that provide responsively for an individual’s personal needs or well-being, in a face-to-face relationship.

(« Care : sentiments d’affection et de responsabilité combinés avec des actions qui pourvoient de manière réactive aux besoins personnels d’un individu ou à son bien-être, dans un rapport face à face (traduction d’Helena Hirata) »3.

À cette définition, il est, selon la chercheuse, nécessaire d’ajouter l’indissociabilité dans le care des dimensions du travail, de l’éthique et de la politique, comme le fait Pascale Molinier dans son ouvrage Le travail du care4.

 

L’apport des comparaisons internationales

La comparaison internationale entre la France, le Japon et le Brésil montre qu’il n’y a pas une seule manière de faire du care mais que, dans ces trois pays, le travail des soignantes est partout dévalorisé. Les trajectoires professionnelles des soignantes sont très différentes, et il existe pour elles des configurations très différenciées dans les rapports sociaux de pays à pays. Malgré tout, dans les trois pays étudiés, ce sont toujours les femmes les plus vulnérables qui occupent les postes dans le travail du care

On observe par ailleurs des similitudes dans les changements socio-démographiques, qui révèlent que les changements macro-sociaux ont joué ou vont jouer un rôle important dans le domaine du care, comme notamment :

  • une forte diminution de la fécondité dans les trois pays,

  • le vieillissement accéléré de la population (27,7 % de plus de 65 ans au Japon en 2017 ; 19,6 % de plus de 65 ans en France en 2018 ; 14,3 % de plus de 60 ans au Brésil en 2020),

  • la mise au travail rémunéré des femmes dans les trois pays : celles-ci ne peuvent plus s’occuper chez elles des enfants, des personnes âgées, handicapées, ou malades. De là, on constate une augmentation exponentielle des métiers liés au care, notamment des aides à domicile dans les trois pays (plus de 500 000 en France, 550 000 au Japon, 175 000 au Brésil — beaucoup plus dans ce pays si on comptabilise les travailleuses domestiques qui prennent soin des enfants et des personnes âgées dans les familles). 

La différence macrosociale la plus importante entre les trois pays concerne l’organisation sociale du care : la présence de l’État dans le cas de la France, de la famille dans le cas du Japon, de la communauté et des réseaux de sociabilité et de voisinage en ce qui concerne le Brésil. 

En prenant l’exemple de la prise en charge des personnes âgées, il apparaît que les politiques publiques sont très présentes en France et au Japon dans la prise en charge des personnes âgées (Allocation personnalisée d’autonomie - APA en France depuis 2002, Long Term Care Insurance - LTCI au Japon depuis 2000). Au Brésil, aucun cadre institutionnel structuré n’existe pour la prise en charge des personnes âgées. 

De plus, la prise en charge des personnes avançant en âge a des conséquences sur l’organisation du travail et dans les politiques de gestion de la main d’œuvre. En effet, le nombre de care workers hommes dans les EHPAD japonais présente des différences notables, entre presque 40 % contre 10 % en France et 5 % au Brésil. Cela peut s’expliquer par le rôle que l’État a joué vis-à-vis des chômeurs lors de la faillite de Lehman Brothers en 2008 : la crise qui s’en est suivi a incité les jeunes hommes et femmes à intégrer le secteur du care. S’il y a bien une mixité des fonctions, on remarque cependant toujours une division sexuelle du pouvoir : les hommes occupent davantage des positions de leader et superviseur, de responsables d’équipes. 

Par conséquent, il est difficile de comparer les salaires perçus en EHPAD dans ces trois pays. En effet, il existe au Japon une prime qui est reçue deux fois par an par les travailleurs réguliers (seishain), en juin/juillet et en décembre, et qui peut représenter quatre fois le salaire mensuel. Dans cette lignée, au sujet des usages (dépense ou épargne) de cette prime recueillis dans les entretiens, on constate que les travailleurs et travailleuses se sont étonnées de savoir qu’il n’y avait pas de bonus en France et au Brésil, mais parfois des chèques cadeau ou un treizième mois représentant seulement un salaire mensuel par an.

Une autre différence notable dans le travail du care au Japon est liée à la pratique des heures supplémentaires : il s’agit d’une manière de « rendre service » à l’entreprise et il n’y a pas de  compensation en termes monétaire ou d’heures de repos supplémentaires. Il existe cependant des différences assez importantes entre les établissements japonais d’hébergement pour personnes âgées : si certains se montrent stricts sur le paiement d’heures supplémentaires, la non-rémunération semble constituer une pratique très enracinée dans le monde du travail au Japon. En effet, comme il faut que les heures supplémentaires soient déclarées à la direction de l’établissement pour qu’elles soient rémunérées, il est fréquent que les care workers n’osent pas les déclarer pour ne pas pénaliser l’entreprise. 

L’organisation du travail des aides à domiciles est très différente au Brésil, où celles-ci travaillent du lundi au samedi, comme employées de maison, auprès de la même personne âgée. Elles ont un rapport suivi avec la/le bénéficiaire du care, ce qui n’est pas le cas des aides à domicile en France et au Japon qui visitent cinq à six domiciles par jour pour une heure ou un peu plus de travail. Le niveau de marchandisation du care s’avère alors plus important en France et au Japon, et le rapport bénéficiaires-pourvoyeuses du care n’est pas du même ordre, ce qui a des implications sur le rapport entre les deux et le rapport subjectif au travail. 

On constate malgré tout quelques similarités entre les trois pays : les salaires sont considérés comme étant bas, et le travail comme étant dévalorisé et délétère pour l’état de santé des professionnelles. En effet, les lombalgies, par exemple, dans les EPHAD sont très fréquentes, sans une politique d’entreprise préventive. Une enquête de Fiocruz (Brésil) montre que ces lombalgies touchent aussi les aidants familiaux qui ne bénéficient pas de formations pour éviter des postures pathogènes. Enfin, l’uniformité de l’activité professionnelle et le peu de valorisation non seulement monétaire mais aussi symbolique contrastent avec l’inégalité des profils et des trajectoires des soignants dans les trois pays.

Les trajectoires professionnelles et personnelles sont très inégales : informalité et emplois multiples pour les travailleuses du care au Brésil ; trajectoires migratoires marquées par la déqualification des femmes en France ; chômage et opportunités de reconversion pour les hommes relativement nombreux au Japon. En dépit des différentes configurations des rapports sociaux de sexe, de race et de classe, ce sont les plus vulnérables et précarisées qui se trouvent dans les métiers du care, notamment à domicile. 

 

Conclusion

Plusieurs questions restent à traiter et, pour reprendre Gareau et Le Goff5, « l’enjeu est de savoir ce que signifierait, pour les sociétés contemporaines, le fait de prendre au sérieux et d’intégrer à nos conceptions de la société les valeurs du care qui sont la prévenance, la responsabilité, la compassion ou l’attention aux besoins des autres ». Ce point rejoint la question du caring society avancé dès 2000 par Evelyn Nakano Glenn6, et repris dans le concept de « perspective du care »7.

Dans une société du care, la priorité devrait aller au bien-être des personnes bénéficiaires du care. Cette question des priorités émerge au sein de l’ouvrage Les Fossoyeurs8 qui dénonce les pratiques du groupe Orpéa, qui a priorisé le profit et la rentabilité au détriment de la priorité à la production de la vie, du vivre (care). 

Une autre question est celle de la ségrégation sexuelle, sociale, raciale actuelle du travail du care. Tous ne devraient-ils faire du care, y compris les hommes, de classes favorisées, blancs ?

Enfin, on pourra s’interroger sur la dévalorisation monétaire et symbolique du travail de reproduction ? Le care est un travail essentiel de maintien de la vie — ce travail ne devrait-il par être valorisé à sa juste mesure ? 

Contact

Helena Hirata
CRESPPA

Notes

 

  1. Hirata H. 2021, Le care, théories et pratiques, La Dispute.
  2. Mignon D. 2011, Making Care Count. A Century of Gender, Race and Paid Care Work, Rutgers University Press.
  3. Cancian F., Oliker S. 2000, inCaring and Gendercité par Mignon Duffy dans son ouvrage Making care count, p. 9.
  4. Molinier P. 2020, Le travail du care, La Dispute.
  5. Garreau M., Le Goff A. 2010, Care, justice et dépendance. Introduction aux théories du care, PUF, pp 68-69.
  6. Nakano Glenn E. 2000, Creating a caring society, Contemporary Sociology.
  7. Molinier P., Laugier S., Paperman P. 2009, Qu’est-ce que le care ? Souci des autres, sensibilité, responsabilité, Petite Bibliothèque Payot.
  8. Castanet V. 2022, Les Fossoyeurs, Fayard.