Le genre grammatical influence-t-il notre pensée ?

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Dans un TED Talk visionné plus de 15 millions de fois, la chercheuse américaine Lera Boroditsky dresse un bilan de ce que l’on sait au sujet de l’influence de la langue que nous parlons sur notre pensée. L’un des traits linguistiques dont elle parle est le genre grammatical. Par exemple, le mot pont est masculin en espagnol (el puente) et féminin en allemand (die Brücke) ; les locuteurs espagnols décriraient les ponts plutôt comme étant longs et forts, des mots stéréotypiquement masculins, tandis que les locuteurs allemands les décriraient plutôt comme étant jolis et élégants, des mots stéréotypiquement féminins. Aucune étude attestant de cet effet n’ayant cependant été publiée, une équipe de recherche a examiné le lien potentiel entre genre grammatical et conceptualisation mentale dans trois expériences. Les résultats viennent de paraître dans le journal Cognitive Science.

Dirigée par Sharon Peperkamp, directrice de recherche au Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique (LSCP, UMR8554, CNRS / ENS-PSL / EHESS), et Brent Strickland, chargé de recherche à l’Institut Jean-Nicod (IJN, UMR8129, CNRS / EHESS / ENS-PSL), cette étude a été réalisée en ligne auprès de plusieurs centaines de participantes et participants. Dans chaque expérience, un premier groupe de participantes et participants décrivait des noms d’objet avec trois adjectifs, tandis qu’un deuxième groupe jugeait si ces adjectifs semblaient aller de pair avec des traits féminins vs masculins. 

Dans la première expérience, menée avec des locuteurs et des locutrices françaises, des paires de mots sémantiquement reliés mais s’opposant par le genre grammatical (par exemple, la roue / le pneu) ont été utilisées. Les résultats ne montraient aucun effet du genre grammatical sur la pensée. 

Dans la deuxième expérience, avec des locutrices et locuteurs français et allemands, les scientifiques ont utilisé des mots masculins dans une langue et féminins dans l’autre (par exemple, le pont / die Brücke, la montagne / der Berg). Les résultats ne montraient à nouveau pas d’effet du genre grammatical sur la pensée pour le français. Pour l’allemand, en revanche, il y avait un petit effet : les adjectifs étaient jugés comme correspondant plutôt à des traits féminins pour des noms grammaticalement féminins et à des traits masculins pour des noms grammaticalement masculins.

Dans la troisième expérience, avec des locutrices et locuteurs allemands, les mêmes noms ont été utilisés, mais ont été présentés au pluriel, de façon à ce que l’article n’indique plus le genre grammatical (die Brücken, die Berge). Là encore, les résultats montraient le même effet. Cet effet était néanmoins bien plus petit que celui de la catégorie sémantique : les adjectifs utilisés pour décrire des artefacts — comme pont — avaient tendance à être associés à des traits masculins, et ceux utilisés pour décrire des éléments naturels — comme montagne — à des traits féminins. Ces associations artefact-masculin et nature-féminin sont bien connues et ont déjà été observées dans plusieurs autres langues.

La question de l’influence du langage sur la pensée est vieille de presque un siècle. Si la forme radicale de l’hypothèse whorfienne, selon laquelle la langue que nous parlons détermine strictement notre pensée, n’est plus soutenue aujourd’hui, des expériences en sciences cognitives ont permis de mettre en lumière des cas où le langage façonne la pensée de manière subtile. Située au cœur du débat actuel, cette étude montre que si les locutrices et locuteurs allemands semblent être légèrement sensibles au genre grammatical par leur façon d’imaginer des objets, ce n’est pas le cas des locutrices et locuteurs français, même lorsque le genre grammatical est mis en évidence par la présence de l’article (le ou la). En dépit de ce qui a été diffusé comme fait établi à portée universelle au grand public, l’effet du genre grammatical sur la conceptualisation mentale est faible et dépend de la langue.

Référence

Xiao H., Cremers A., Straboni C., Strickland B., Peperkamp S. 2026, The Influence of Grammatical Gender on Object Conceptualization Is Weak and Language-Dependent, Cognitive Science

Contact

Sharon Peperkamp
Directrice de recherche CNRS, Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique