Langues et grammaires du monde dans l'espace francophone : la diversité linguistique au service de l'enseignement du français

La Lettre Sciences du langage

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Elena Soare s'intéresse au fonctionnement du langage humain. Ses travaux portent notamment sur la syntaxe et la morphosyntaxe des langues romanes, et sur les langues d'héritage. Anne Zribi-Hertz étudie la morphosyntaxe des langues naturelles. Ses recherches les plus récentes portent en particulier sur la morphosyntaxe des créoles à base française, spécialement l’haïtien et le martiniquais. Toutes deux sont linguistes, professeures à l’université Paris 8  Vincennes - Saint-Denis et membres du laboratoire Structures formelles du langage (SFL, UMR7023, CNRS / Université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis).

Le projet Langues et grammaires du monde dans l'espace francophone (LGMEF), qui fête en 2026 sa douzième année d'existence, est né au laboratoire Structures formelles du langage d'une rencontre entre un groupe de linguistes-grammairiens et des professeurs de français travaillant au sein d’unités pédagogiques pour élèves allophones arrivants (UPE2A), ces classes de collège spécialisées dans l'accueil et l'intégration des élèves allophones. Les linguistes — certains rattachés au laboratoire SFL susmentionné, d'autres ailleurs1 — souhaitaient mettre leurs compétences au service d'un public large en montant une archive documentaire sur « les langues qui nous entourent ». Les professeurs d'UPE2A, représentés par Dominique Levet, responsable de leur formation à la Direction académique de Seine-Saint-Denis, étaient, justement, preneurs d'informations sur les langues parlées par leurs élèves allophones, devenues de plus en plus nombreuses dans l'Hexagone au gré des mouvements migratoires des années 2010. Chez les enseignants, l'idée faisait lentement son chemin que la didactique du Français Langue Seconde (FLS) n'a pas pour finalité de remplacer la langue de l'élève par une autre (le français), mais d'ajouter une langue (le français) à sa compétence linguistique initiale, comme l'argumente Michel Launey2 pour le contexte spécifique de l'Outre-mer. Cette nouvelle attitude didactique repose sur l'hypothèse largement démontrée que le cerveau humain sait naturellement gérer le bi- ou plurilinguisme, et que le plurilinguisme est favorable (et non pas défavorable) au développement cognitif de l'enfant3.

Comment faire évoluer sa pratique didactique en s'appuyant sur la compétence linguistique initiale des élèves quand on est un professeur de collège francophone chargé de groupes multilingues périodiquement renouvelés ?

Le projet LGMEF s'est structuré d'emblée autour de cette problématique spécifique. 

Il est clairement exclu de demander aux enseignants d'UPE2A d'« apprendre » toutes les langues de leurs élèves, très nombreuses et fluctuant d'un groupe-classe à l'autre. On devrait toutefois pouvoir leur fournir une quantité limitée d'informations utiles sur ces langues : leur nature, leur extension, leurs locuteurs, leur sonorité ou visualité, leur écriture, leur grammaire, leurs convergences et divergences avec le français — informations dont ils puissent se servir dans leur pratique pédagogique. Cette hypothèse a conduit au modèle des fiches-langues LGMEF que l'on trouve regroupées sur une page dédiée (Image 1).

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Exemple de fiche-langue : le Pendjabi

Les fiches-langues sont rédigées en français par des linguistes généralistes ou spécialistes de certaines langues, parfois associés à des consultants locuteurs des langues décrites. Le nombre et la diversité des langues traitées implique de nombreuses collaborations, tant en France qu'à l'étranger. Les textes ont une longueur limitée à 4 pages, permettant leur impression sur les deux faces d'un feuillet A4. Mais chaque fiche a un contenu informatif relativement riche : présentation générale de la langue, éléments de phonologie, lexique, éléments de grammaire (verbe et phrase, domaine nominal), crucialement présentés dans une optique contrastive Langue/Français et illustrés par des exemples concrets de formes linguistiques. Les exemples-phrases sont rendus transparents pour tout lecteur grâce à une double traduction (glose mot-à-mot + traduction française). Le style du commentaire aspire à rester accessible à des enseignants francophones non linguistes. 

Depuis le lancement du projet, les fiches-langues LGMEF ont reçu un accueil enthousiaste d'un grand nombre de professeurs et de formateurs de Français Langue Seconde qui, forts de ces nouveaux outils, ont pu ouvrir leur pratique didactique à une réflexion interactive sur le langage, les langues et leurs grammaires, ajustable à chaque groupe-classe.

Les fiches-langues LGMEF ont nourri la rédaction de l'ouvrage de Dominique Levet, Elena Soare et Anne Zribi-Hertz4 destiné aux professeurs de FLS, qui présente en contrepoint la grammaire du français et celles d'un panel de langues diverses, avec des suggestions d'activités pédagogiques sur le français. En 2026, les fiches-langues LGMEF sont à même de documenter des intelligences artificielles capables d'analyser des productions d'élèves et de suggérer des exercices de remédiation en français ajustés individuellement à chaque apprenant.

L'archive LGMEF ne contient pas que ces fiches-langues si appréciées des professeurs de FLS. On y trouve aussi notamment : 

Les langues jusqu'ici documentées dans le site LGMEF se distribuent déjà sur quatre continents (Europe, Amérique, Afrique, Asie) et incluent non seulement de « grosses » langues bien identifiées de tous, mais aussi des langues à tradition orale, des « langues de France» dites  « régionales », une langue signée (la LSF), certaines langues menacées d'extinction. L’approche descriptive place toutes les langues à égalité en interrogeant de la même façon la grammaire de chacune.

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Page Langues du site LGMEF : 121 langues documentées

Le projet LGMEF veut contribuer à une rénovation de la didactique du français par la linguistique-grammaire, en encourageant les enseignants à embrasser la richesse linguistique véhiculée par leurs élèves et leurs familles. Plutôt qu'un lieu de transmission unilatéral d'un savoir (« le français ») passant de l'enseignant vers les élèves, la classe de FLS devient un laboratoire de réflexion sur les langues humaines et leurs grammaires, ciblant pour les apprenants l'acquisition d'une langue supplémentaire : le français. Au-delà des classes pour allophones, la diversité des langues et des grammaires gagnerait aussi à alimenter certains cours de français dans les classes dites « ordinaires », dont les élèves francophones sont bien souvent aussi locuteurs ou héritiers d'autres langues méritant d'être observées, et n'ont de toutes façons pas pour grammaire principale celle du français normé enseigné par l'école. 

Le projet LGMEF est spécifiquement francophone puisqu'il aspire à rénover la didactique du français. Mais l'idée d'une archive documentaire entérinant la diversité linguistique environnante, et l'approche grammaticale qui caractérise ce projet, sont clairement exportables à d'autres pays et adaptables à d'autres langues d'enseignement et d'intégration.

Contact

Elena Soare
SFL
Anne Zribi-Hertz
SFL

Notes

 

  1. Laboratoire de linguistique formelle (LLF, UMR7110, CNRS / Université Paris Cité) ; Laboratoire Dynamique du langage (DDL, UMR5596, CNRS / Université Lumière Lyon 2) ; Inalco.
  2. Launey M. 2014, De la typologie linguistique à sa déclinaison didactique : pour la maîtrise du langage et de la langue française par l'aide au bilinguisme dans les Outre-mer français, in J.F. de Pietro et M. Rispail (dir.), L’enseignement du français à l’heure du plurilinguisme, Presses universitaires de Namur, 2014, pp. 65-79.
  3. À ce sujet, voir : Barc R., Bialystok E. 2011, Cognitive development of bilingual children, Language teaching 44-1 : 36-54 ; Grosjean F. 2015, Parler plusieurs langues : le monde des bilingues, Albin Michel ; Parent S. 2016, Pourquoi nos petits bilingues sont-ils plus agiles mentalement ?, Radio Canada International. https://www.rcinet.ca/fr/2016/02/04/pourquoi-nos-petits-canadiens-bilingues-sont-ils-plus-agiles-mentalement
  4. Levet D., Soare E., Zribi-Hertz A. 2021, Français et langues du monde : comparaison et apprentissage, Hachette.