« Les_bosseuses », un compte Instagram pour dénoncer l’exploitation sexuelle des mineurs

La Lettre Droit

#À PROPOS

Juriste et chargée de recherche CNRS au sein du Centre de droit comparé du travail et de la sécurité sociale (COMPTRASEC, UMR5114, CNRS / Université de Bordeaux), Bénédicte Lavaud-Legendre mène des recherches sur la prostitution des mineures. Elle est à l’initiative de la création du compte Instagram Les_bosseuses et du site web lesbosseuses.cnrs.fr.

Ces dernières années, la prostitution de mineures a connu un important développement en France et en Europe. Juridiquement, cette activité désigne, en France, le fait de « se prêter, moyennant une rémunération, à des contacts physiques de quelque nature qu’ils soient, afin de satisfaire les besoins sexuels d’autrui » (18 mai 2022, Cour de cassation, Pourvoi n° 21-82.283, Chambre criminelle). Or, depuis 2007, le droit supra-national la qualifie d’« exploitation sexuelle », mettant ainsi l’accent sur le processus d’instrumentalisation plutôt que sur l’éventuelle implication des protagonistes. Alors que les individus concernés revendiquent, dans bien des cas, la libre disposition de leur corps et banalisent la vente de services sexuels, le droit prohibe le proxénétisme et considère tout mineur en situation de prostitution comme en danger et relevant des dispositifs de protection de l’enfance. S’il est difficile de quantifier l’ampleur de ce phénomène, en 2023, les mineures françaises enregistrées par les services de police et de gendarmerie représentaient 27 % de l’ensemble des victimes de proxénétisme, contre 9,2 % en 20161. Dans ce contexte, le compte Instagram Les_bosseuses vise à apporter, dans une démarche de médiation scientifique, des éléments d’information aux jeunes impliquées dans ces activités ainsi qu’aux adultes et professionnels à leur contact.

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Pour mieux comprendre les pratiques, les formes d’organisation et questionner le cadre juridique associé, Bénédicte Lavaud-Legendre a conduit deux recherches, en collaboration avec des sociologues et des psychologues, à partir de données judiciaires (procédures pénales et de protection de l’enfance).

Dans la première, la juriste a mis en évidence les logiques qui structurent cette activité, qualifiée par les intéressées de « plans »2, ainsi que les processus de dénaturation du réel et de détournements de langage, banalisant ainsi l’activité tout en valorisant la pseudo-liberté des intéressées. Ils créent ainsi l’illusion que celles qui « bossent » vont devenir autonomes et maîtriser les modalités d’exercice d’une « activité professionnelle » prétendument lucrative. 

Pour autant, l’infraction de proxénétisme prohibe notamment le fait de tirer profit de la prostitution d’une personne — a fortiori mineure —, et l’achat de services sexuels est également incriminé. Dans l’un et l’autre cas, l’absence de consentement à l’activité n’a pas à être caractérisée. 

La seconde recherche concerne les parcours de vie des protagonistes3. La plupart sont des adolescentes avec une volonté d’émancipation, de prise de distance avec les parents, une découverte de la sexualité… Mais ces éléments s’inscrivent souvent dans des parcours de vie particulièrement chaotiques, du fait d’un contexte familial carencé ou violent, ou de traumatismes — sexuels notamment — subis préalablement à l’entrée dans la prostitution (dans le cadre familial ou hors de celui-ci). La mise en œuvre d’une sexualisation traumatique, l’incitation à la consommation de substances toxiques, la répétition de violences physiques et sexuelles, l’instauration de relations d’emprise vont s’appuyer sur ces fragilités, voire les créer, et altérer ainsi toute faculté de résistance… Les mineures sexuellement exploitées donnent souvent à voir des signes de mal-être et de souffrance (troubles de l’attention, amnésies, conduites suicidaires, addictions, comportements de dissociation, mises en danger répétées…). 

Enfin, les recherches et les nombreux échanges ont révélé combien les professionnels se trouvent démunis pour accompagner ces jeunes. 

Le terme « Bosseuse », qui a donné son nom au compte Instagram, est utilisé par les protagonistes pour désigner celles qui se prostituent. Or, l’intégralité des jeunes impliquées en tant que victimes dans les dossiers étudiés étaient de sexe féminin — ce qui n’exclut pas que des garçons se prostituent mais probablement au sein d’autres types d’organisations criminelles.

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En haut et au centre : Capture d'écran d'une publication du compte instagram
En bas : Capture d'écran d'un post épinglé

L’information délivrée sur le compte Instagram porte sur trois dimensions : la description des stratégies criminelles, les mécanismes neurologiques et psychologiques conduisant à des processus de sidération, d’amnésie, de dissociation et, enfin, le cadre juridique applicable. Les posts ont été construits à partir de citations extraites des procédures pénales ou, de manière plus marginale, d’extraits de témoignages (livres ou émission TV).

D’un point de vue théorique, la démarche s’inscrit dans une approche psycho-éducative reposant sur une dimension pédagogique (délivrance d’une information), psychologique (écoute, soutien et diminution du fardeau émotionnel) et comportementale (stratégies de modification des comportements). Ce type d’approche, mise en œuvre au Canada dans les années 1940, reposait sur l’intuition qu’il était nécessaire d’allier accompagnement éducatif et psychologique auprès des jeunes délinquants perturbés affectivement4. Des coopérations universitaires ont rapidement permis d’étayer le travail par des éléments théoriques solides et de l’appliquer au secteur de la santé (éducation thérapeutique entre autres…).

Les logiques criminelles, leurs conséquences neuro-psychologiques et l’indispensable implication des jeunes dans la sortie du processus justifient la mise en œuvre d’une approche psycho-éducative avec les jeunes sexuellement exploitées. Les problématiques rencontrées par les intéressées sont étroitement liées à leur histoire, mais ont été largement amplifiées par les pratiques criminelles. Or, les intéressées n’identifient que rarement — au moins dans un premier temps — les logiques qui les aliènent. Rares sont celles qui parviennent à mettre un terme à cette activité, même lorsqu’elles en mesurent les effets délétères.

Le compte Instagram Les_bosseuses apporte des éléments d’information et de compréhension pour aider à identifier les logiques criminelles, déconstruire le discours et repérer les stratégies criminelles. L’enjeu est essentiel non seulement pour rompre l’aliénation et l’emprise, mais également pour sortir de la culpabilité et de l’impuissance qui écrasent celles qui ont eu, durant un temps, le sentiment d’avoir « choisi » cette activité.

Décrire les mécanismes neuro-psychologiques associés aux traumas est un outil favorisant l’anticipation, l’élaboration de stratégies alternatives, la réduction des mises en danger ou l’orientation vers des professionnels du soin.

Enfin, rappeler le cadre juridique oblige à déconstruire le discours qui présente les proxénètes comme des « protecteurs » les assistant « dans la mise en œuvre de leur business ». Cette prise de conscience précède la dénonciation des faits auprès des services compétents. 

Pour autant, ce compte Instagram n’a en aucune manière vocation à se suffire à lui-même. Il ne pourra atteindre pleinement ses objectifs que s’il sert de support à l’accompagnement éducatif ou psychologique proposé par les adultes au contact de ces jeunes. 

Des éléments complémentaires figurent sur le site www.lesbosseuses.cnrs.fr.

Contact

Bénédicte Lavaud-Legendre
COMPTRASEC

Notes

 

  1.  Infostat Justice, n° 198, octobre 2024, « La traite et l'exploitation des êtres humains : un état des lieux en 2024 à partir des données administratives ». https://mobile.interieur.gouv.fr/Media/SSMSI/Files/IA-704
  2. Lavaud-Legendre B. (dir.) 2022, Prostitution de mineures : trouver la justice distance, Chronique sociale ; Lavaud-Legendre B., Plessard C., Encrenaz G. 2021, Prostitution de mineures - Quelles réalités sociales et juridiques ?, [Rapport de recherche] Université de Bordeaux (UB) ; CNRS – COMPTRASEC, hal-02983869v2.

  3. Lavaud-Legendre B., Plessard C., Desquesnes G., Prioa-Lelouey N., Encrenaz G., Debruyne G. 2023, Prostitution de mineures – Parcours de vie des individus impliqués dans la prostitution par plans, CNRS COMPTRASEC, halshs-03971210v2
  4. Bienvenue L., Ferretti L. 2011, Usages des références françaises et internationales dans le développement et la promotion d’une expertise québécoise : la psycho-éducation (1940-1970), in François A. & al. (ed.), Violences juvéniles sous expertise(s) / Expertise and Juvenile Violence, Presses universitaires de Louvain. https://books.openedition.org/pucl/404