Le PEPR ICCARE: recomposer les liens entre arts vivants et sciences humaines et sociales
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Directrice de recherche CNRS au Centre d'études supérieures de la Renaissance (CESR, UMR7323, CNRS / Université de Tours), Solveig Serre mène des recherches sur l’histoire des institutions culturelles en France, ainsi que sur l’histoire des musiques populaires en France. Directeur de recherche CNRS au Laboratoire d'informatique en image et systèmes d'information (LIRIS, UMR5205, CNRS / INSA Lyon / Université Claude Bernard Lyon 1), David Cœurjolly s’intéresse au traitement numérique de la géométrie, au rendu d’image et plus généralement à l’informatique graphique. Tous deux dirigent le programme de recherche Industries culturelles et créatives (PEPR ICCARE).

La rencontre entre arts vivants et sciences humaines et sociales constitue aujourd'hui l'un des laboratoires les plus actifs de reconfiguration des manières de produire, de partager et de mettre à l'épreuve les savoirs. Loin de se réduire à l'étude des pratiques artistiques ou à la vulgarisation de résultats déjà constitués, elle dessine un continuum de situations : de l'analyse des arts vivants comme objet de recherche à la co-production de dispositifs expérimentaux, en passant par l'usage de formes scéniques comme outils méthodologiques. Cette dynamique est au cœur du programme de recherche Industries culturelles et créatives (PEPR ICCARE), qui fédère depuis deux ans six projets thématiques et un « ICCARE-LAB » autour des grands secteurs des ICC. Elle oblige les sciences humaines et sociales à déplacer leurs catégories — publics, participation, communs, territoires, politiques culturelles — et à reconsidérer leurs formats de légitimité scientifique.
Un premier régime de rencontre est celui où les arts vivants sont appréhendés comme objet d'enquête. On interroge les scènes, les festivals, les dispositifs d'éducation artistique et culturelle, les arts de la rue, les scènes alternatives ou les tiers-lieux culturels en tant que révélateurs de transformations sociales. C'est, par exemple, l'orientation du projet THEMIS au sein d'ICCARE, consacré aux publics de la culture et à la crise de la démocratisation culturelle : il analyse notamment l'articulation entre « culture à domicile » (plateformes, réseaux sociaux) et re-matérialisation des expériences (spectacle vivant, festivals, pratiques amateurs, tiers-lieux). L'enquête sur ces dispositifs permet de dépasser la question classique des « non-publics » pour explorer une pluralité de publics spécifiques et situés, tout en interrogeant conjointement les effets des politiques culturelles, des inégalités sociales et des mutations numériques. Mais les arts vivants deviennent aussi des outils de recherche lorsque des formats scéniques sont intégrés au cœur même des protocoles d'investigation. La Scène de recherche de l'ENS Paris-Saclay, qui articule résidences, programmation et formation, en offre un exemple emblématique : le spectacle Lopakhine de Liza Machover y a été mobilisé lors du lancement de THEMIS comme dispositif expérimental pour travailler les questions de publics et d'émancipation, avec chercheurs et chercheuses, professionnelles de la culture et étudiantes. De même, les rencontres organisées en 2025 dans le cadre d'ICCARE — à l'Odyssée du Cirque en Nord Franche-Comté (projet DEDALE, Alternatives culturelles et créatives), au Centre national des arts du cirque (CNAC) lors du festival Furies, ou à l'université de Rennes 2 pour le projet EUPRAXIE (Surmonter les crises) — combinent tables rondes, performances, ateliers, interventions artistiques et temps de discussion. L'objectif est de produire une intelligence collective des conditions concrètes de production culturelle sur des territoires très différenciés. Dans ces contextes, la performance ne vient pas illustrer un propos scientifique déjà stabilisé : elle constitue un moment de test, de mise en tension, voire de contradiction des analyses en cours.

Le mouvement est réversible. Les artistes du spectacle vivant s'emparent de plus en plus des sciences humaines et sociales non seulement comme matière première, mais aussi comme réservoir de méthodes, voire comme projet. À la Scène de recherche, les équipes artistiques invitées travaillent avec des chercheurs et chercheuses en sociologie, histoire, philosophie, études de la communication ou anthropologie — à la fois pour documenter leurs projets, et pour structurer l'écriture, la dramaturgie ou les dispositifs participatifs. Les enjeux au cœur de THEMIS sont ainsi explorés à travers des formes scéniques qui rejouent des situations de consultation, de conflit ou de délibération. Cette circulation dépasse la simple citation de travaux scientifiques ou l'insertion de contenus documentaires dans les spectacles. Elle touche les manières de faire : enquêtes de terrain, observation participante, entretiens biographiques, collecte d'archives, cartographies sensibles deviennent partie intégrante de la fabrique de certaines œuvres. Comme le montrent les réflexions de Sylvia Girel1 sur la recherche-création2, ces méthodes ne constituent pas seulement des « sources » pour l'artiste ; elles contribuent à produire des connaissances originales sur des questions sociales, en croisant les protocoles des sciences humaines et sociales avec l'expérimentation esthétique et l'expérience sensible des publics. Pour les chercheurs et chercheuses, accepter que ces formes participent à la production de savoir implique de déplacer les frontières entre description, analyse, fiction et performance. Il y a là un vrai défi.
Entre ces deux pôles — arts vivants comme objet, sciences humaines et sociales comme matière — se multiplient des situations de co-production où aucun des deux mondes ne peut prétendre définir seul la nature du savoir produit. La recherche-création, telle qu'elle s'est structurée en France depuis le début des années 2000 à travers programmes doctoraux, mentions spécifiques et chaires « arts & sciences », en constitue une première forme. Sylvia Girel insiste sur le fait qu'il ne s'agit ni d'une variante pluridisciplinaire ni d'un courant thématique, mais d'un domaine transversal comparable, par certains aspects, aux humanités numériques : un espace qui traverse les disciplines des sciences humaines et sociales en réorganisant leurs relations à la création et à la matérialité des dispositifs. Ce domaine reste toutefois sous-documenté. Il manque une cartographie nationale des projets, des laboratoires, des programmes et des thèses, ainsi qu'un référentiel partagé pour distinguer création artistique, arts-sciences et recherche-création. Les enjeux se concentrent notamment sur les formats de thèse — articulation entre œuvre, manuscrit et soutenance — et sur les modalités d'évaluation de la double dimension esthétique et scientifique, souvent source de tensions dans les jurys. La question des doctorats par le projet pose ainsi très concrètement celle des critères de « résultat » en contexte de recherche-création : comment qualifier et documenter les effets d'un dispositif scénique, d'une performance in situ, d'une résidence dans un quartier populaire ou d'un parcours dans l'espace public, au-delà de l'argumentaire de l'artiste et des impressions des publics ?
Les dispositifs mis en place dans le PEPR ICCARE — résidences, journées d'accélération, collaborations avec des scènes (Scène de recherche, CNAC, festivals, lieux intermédiaires), projets doctoraux associant laboratoires, écoles d'art et institutions culturelles — illustrent concrètement ces « équilibres approximatifs » de co-production. Les contrats doctoraux attribués en 2025 au sein du programme portent sur des objets qui articulent directement création et recherche : modélisation et simulation physique pour de nouveaux environnements de création musicale et visuelle, jeu vidéo comme outil de simulation et de médiation préhistorique, outils d'animation 2D-3D pensés avec des studios, ou encore extraction d'information pour structurer les données culturelles et faciliter la rencontre entre acteurs des ICC et leurs publics. On voit y émerger des métiers du lien, occupés par des profils doublement qualifiés, capables de traduire les contraintes, les temporalités et les langages des artistes et des chercheurs/chercheuses, et de garantir la continuité de projets qui se déploient sur plusieurs années, entre plateau, salle de cours, laboratoire et territoire.
Ces expériences ont plusieurs effets structurants. Sur le plan méthodologique, elles renforcent l'importance de l'observation participante, de la recherche-action et des protocoles expérimentaux impliquant des publics en situation, bien au-delà des seules enquêtes par questionnaires ou entretiens. Les « journées d'accélération » sont autant des moments de restitution que des dispositifs de test d'hypothèses, où l'articulation entre scènes professionnelles, amateurs, institutions et habitants permet de travailler simultanément les dimensions esthétiques, sociales et politiques des pratiques culturelles. Les secteurs Spectacle vivant, Audiovisuel ou Musées et patrimoines mobilisent particulièrement des formats variés — ateliers, dispositifs immersifs, écritures alternatives en sciences sociales — qui obligent à documenter finement les interactions entre formes artistiques, cadres institutionnels et expériences des publics. Sur le plan politique, la rencontre entre arts vivants et sciences humaines et sociales conduit à réinterroger les catégories de démocratisation culturelle, de participation et de droits culturels. Les journées consacrées aux quartiers populaires, aux arts dans l'espace public, aux scènes rurales et aux cultures alternatives montrent que les arts vivants peuvent être non seulement des lieux de fabrication de communs, mais aussi des espaces de tension autour de la reconnaissance, de la rémunération des habitants impliqués, ou de la définition des « bons » publics et des « bonnes » formes. Pour les chercheurs et chercheuses, travailler avec artistes et institutions revient alors à assumer une position moins surplombante, tout en maintenant des exigences d'analyse critique et de réflexivité sur les effets de leur propre implication.
Au croisement des arts vivants, des sciences humaines et sociales et des enjeux de care, ces expériences font aussi émerger la notion de « santé culturelle », entendue comme la capacité des individus et des collectifs à se projeter, se raconter et éprouver du commun par des formes sensibles. Les dispositifs suivis dans ICCARE — travail en quartiers populaires, journées organisées dans des lieux hospitaliers ou médico-sociaux, projets associant création et participation citoyenne — montrent combien la scène peut devenir un espace de prise en charge symbolique des vulnérabilités sociales, territoriales ou biographiques, sans se confondre avec une intervention thérapeutique. À la marge des systèmes de soin institués, ces formes invitent les sciences humaines et sociales à articuler plus finement analyse des politiques culturelles, études des émotions collectives et réflexion sur la place de la culture dans les écologies du soin, matérielles comme symboliques.
En définitive, la rencontre entre arts vivants et sciences humaines et sociales ne dessine pas un modèle unique, mais une pluralité de régimes d’articulation : arts vivants comme objet d’analyse, comme outil de recherche, sciences humaines et sociales comme matière et méthode pour la création, formes hybrides de co‑production inscrites dans la recherche‑création et les doctorats par le projet, autant de configurations qui ouvrent aussi des opportunités d’interactions renouvelées entre disciplines — notamment avec le numérique — autour d’expériences immersives et de dispositifs interactifs. Pour la recherche, les enjeux sont désormais bien identifiés : documenter et cartographier ces pratiques, stabiliser des cadres d’évaluation sans les normaliser, reconnaître les métiers intermédiaires qui les rendent possibles, et accepter que certaines avancées scientifiques se jouent aussi sur un plateau, dans un chapiteau ou dans la rue.
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Notes
Professeur à l’université d’Aix-Marseille et membre du Centre méditerranéen de sociologie, de science politique et d'histoire (MESOPOLHIS, UMR7064, CNRS / AMU).
- Serre S., Coeurjolly D, 2025, À la découverte de la recherche/création avec Sylvia Girel, Lettre #2 du Programme de recherche Industries culturelles et créatives PEPR ICCARE.