Jongler au bord des mondes

La Lettre Arts et littérature Anthropologie

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Anthropologue, directeur de recherche CNRS à l’Institut de recherches et d'études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM, UMR7310, CNRS / AMU), Cédric Parizot s’intéresse aux mobilités et processus de frontiérisation dans les espaces israélo-palestiniens. Depuis 2011, il coordonne le programme antiAtlas des frontières qui tente à travers une approche au croisement de la recherche et de l'art d'envisager les mutations des espaces et des frontières de nos sociétés contemporaines. Il envisage l'intégration de la création artistique et des pratiques numériques dans son processus de recherche anthropologique comme un moyen de repenser et de renouveler celui-ci de manière critique.

Lever de rideau : un anthropologue et un jongleur s’observent, se croisent, se toisent. Ils se rapprochent, partagent leur perplexité, puis entrent dans une sorte de correspondance discursive et cinétique. Ils dansent, se figent pour devenir ensemble. (Ré)habiliter le trouble, clin d’œil à Donna Haraway est une pièce expérimentale au croisement du cirque et de l’anthropologie. Écrite, mise en scène et jouée par Cédric Parizot (anthropologue) et Sylvain Pascal (jongleur), elle rejoue l’articulation de leurs corps, de leurs sens et de leurs pensées, au cours d’une exploration d’un quartier d’Alès, en juin 2021, en compagnie de trois massues blanches. 

 

De l’errance jonglée à l’essai d’anthropologie urbaine

La rencontre est initiée par Sylvain Pascal pour préparer la quatorzième étape du projet PÉRIPLE. Réalisée par le collectif Protocole, cette performance dure six mois d’affilée. Chaque semaine, l’un des jongleurs du groupe, accompagné d’un invité provenant ou non du cirque, part à la découverte d’un territoire. Seules les trois massues font l’intégralité des vingt-trois errances. À la fin de chaque semaine, les six artistes du collectif et l’invité se retrouvent sur scène. Ils assurent ainsi, face au public, le passage des massues d’un binôme à l’autre. 

Au cours de cette quatorzième errance, accueillis en résidence par le pôle national de cirque de la Verrerie d’Alès, Cédric Parizot et Sylvain Pascal se voient attribuer une seconde mission. Ils sont chargés par la directrice de la Verrerie d’amorcer une enquête ethnographique autour des récits et des pratiques ayant trait aux chemins vicinaux, ces chemins qui liaient ou lient encore le quartier aux jardins partagés, aux terrasses et aux anciennes mines. L’errance jonglée prend alors la dimension d’un essai d’anthropologie urbaine.

C’est la première fois que l’anthropologue expérimente une si étrange cohabitation et un si curieux protocole d’enquête. Depuis 2015, à plusieurs reprises, il avait bien expérimenté ou encadré l’écriture et la mise en scène de performance avec des circassiens1. Mais il n’avait jamais côtoyé un artiste sur le terrain. Ensuite, alors qu’il avait l’habitude de s’immerger et d’être accueilli seul par ses enquêtés, de se couler dans le flux du monde pour être le plus discret possible, le voilà étiqueté et signalé dans toute sa singularité et sa différence. 

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L'anthropologue à Rochebelle, Alès 2021 © Sylvain Pasc

Sylvain l’avait averti, tous deux devaient être vus et donc vêtus d’un costume particulièrement éclatant. Chacun portait un grand chapeau, une chemise et un short bleu. Cédric Parizot était également en charge d’un sac à dos auquel était fixé un drapeau de sécurité orange imprimé du texte : « Errance jonglée n°14 ». Certains jours, le sac était remplacé par une baffle portative. 

En plus du jongleur, il fallait également compter sur les massues. Loin d’être de simples agrès manipulés par le circassien, elles étaient des quasi-sujets. Et pour cause, elles n’affectaient pas simplement les mouvements de Sylvain qui devaient s’ajuster pour corriger et composer avec les nécessaires aléas de leurs trajectoires, mais elles cristallisaient aussi l’attention des habitants et des passants croisant ce curieux trio. Elles étaient autant agies qu’elles agissaient la mécanique relationnelle.

Remué, troublé mais fondamentalement inspiré par ces déplacements, Cédric Parizot propose à Sylvain Pascal d’écrire une pièce. L’enjeu : repenser les répercussions et les potentialités de cette expérimentation sur les pratiques de l’un et de l’autre. 

 

Écrire : du plateau au montage vidéo

L’écriture démarre en avril 2022 quand Vincent Berhault, directeur de la Maison des jonglages, les invite pour composer une petite forme dans le cadre de son festival. Elle est effectuée directement, au plateau, trois jours avant le spectacle. Si des idées avaient bien entendu été échangées en amont, elles ne constituaient aucunement des bases suffisantes pour former un texte. Réfugiés dans une salle de la Maison des jonglages, à la Courneuve, le jongleur et l’anthropologue improvisent avec des jeux mobilisant objets, concepts, mouvements et métaphores. Ils tissent une trame qu’ils éprouvent les 1er et 2 avril 2022 devant un public d’adultes et d’enfants à l’Atelier du plateau à Paris.

Deux ans plus tard, en 2024, grâce au soutien du projet Recherche, art et participation (REAP), ils reprennent leurs échanges et leurs explorations pour enrichir cette première version. Deux représentations sont données à Aix-en-Provence : la première en janvier, face à un public d’universitaires, à la Maison méditerranéenne des sciences humaines et sociales (MMSH, UAR3125, CNRS / AMU), la seconde en mars, face à des habitués du cirque au Centre international des arts en mouvements. 

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(Ré)habiliter le trouble, MMSH, Aix-en-Provence, janvier 2024

En collaboration avec Pascal Cesaro2 (maître de conférences en cinéma), Émilie Balteau (sociologue et documentariste), deux étudiants (Marie-Claire Abd-El-Kader et Yannick Forno) et un ingénieur (Quentin Rameau), ils réalisent un montage vidéo3. La création de ce film se révèle particulièrement stimulante et inspirante dans la mesure où elle introduit d’autres conditions matérielles et donc d’autres contraintes scéniques d’écriture. La présence, les échanges et les exigences de l’équipe de cinéma, le jeu devant la caméra reconfigurent les conditions d’émergence de cette nouvelle version. 

 

(Ré)habiliter le trouble

Cette pièce n’est ni une représentation, ni une fiction. C’est une fabulation. Partant d’une « situation réelle, [elle] en explore l’épaisseur pour y sécréter de nouveaux possibles, comme l’araignée ne cesse, en tirant ses fils, de réparer sa toile, d’en refaire les liens ou de lui trouver de nouveaux points d’attache »4. Elle ne raconte pas une expérience, elle la prolonge.

« Habiter le trouble ou nous laisser habiter par lui », explique Florence Caeymaex5, en citant Donna Haraway, équivaut à « se risquer […] à suivre les fils emmêlés de tout ce qui fait le tissu compliqué du monde […] à dire ce qui nous fait être et devenir ce que nous sommes […] ». Semer ou susciter le trouble ouvre des « réponses nouvelles, différentes, puissantes »6

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Cyborg « anthropolojonglique », Hasard ludique, avril 2024 © François Fogel

Ensemble sur un plateau, le jongleur et l’anthropologue convoquent, jouent et tissent avec leurs souvenirs. Ils évoquent, réincarnent, et expérimentent, à travers ce nouveau dispositif, la manière dont ils ont alterné pour fonctionner comme le guide ou le capteur émotionnel de l’autre, la façon dont ils ont été agis par les massues ou par les interactions avec les habitants : des dealers, un vieux réfugié vietnamien musicien, etc. Ils déroulent et démêlent ainsi des mécaniques relationnelles, des connexions partielles et les multiplicités qu’elles font émerger. Devenant ensemble, à la manière de « deux espèces compagnes »7, ils font émerger un commun corporel et sensoriel où chacun conserve pourtant ses multiples singularités.

Les déplacements, les détournements d’objets (massues, câbles électriques, disqueuse, carnet de note, feuilles de papiers, poubelle, etc.), qu’ils transforment en autant d’agrès, ne conduisent pas à une composition ou une décomposition analytique de leur expérience, mais plutôt à une sorte de compostage. L’enjeu n’est pas seulement de saisir et de comprendre les soubresauts générés par une expérience vécue à deux, mais aussi d’ouvrir, à chaque performance, les conditions de possibilité d’autres questionnements. 

Contact

Cédric Parizot
IREMAM

Notes

 

  1. Chroniques à la frontière, 2016 (https://www.antiatlas.net/chroniques-a-la-frontiere/) ; Entre, 2017 (https://www.antiatlas.net/entre-heterographie-circassienne/) ; Oligoptik, 2018 (https://www.antiatlas.net/oligoptik-frontieres-intelligentes/) ; Hétérographies circassiennes (https://www.antiatlas.net/heterographies-circassiennes/).
  2. Membre du laboratoire Perception, Représentations, Image, Son, Musique (PRISM, UMR7061, CNRS / AMU).
  3. Voir le teaser : https://youtu.be/0OFbrT91EOg?si=4ZmToMVRCqRWW5Ef
  4. Caeymaex F. 2019, Introduction. Des cyborgs au Chtulucène, in Caeymaex F. & al. (dir.), Habiter le trouble avec Donna Haraway, Éditions du dehors, 46‑47.
  5. Caeymaex F., Introduction. Des cyborgs au Chtulucène, 40.
  6. Caeymaex F., Introduction. Des cyborgs au Chtulucène, 41.
  7. Haraway D. 2003, The companion species manifesto: Dogs, people, and significant otherness, vol. 1, Prickly Paradigm Press.