Interdisciplinarité et sciences participatives au cœur de la mine urbaine au Sénégal Premier rapport du projet AirGeo (2021-2024)

La Lettre Sciences des territoires

#FOCUS

« L'air a changé d'odeur, même dans les maisons. Ça sent l'acide des batteries ou un embrayage usé ». Ce témoignage d'un habitant du quartier de Dougar dans la région de Dakar au Sénégal, résume à lui seul la démarche : sans cette parole, jamais un capteur-écorce n’aurait été installé si loin de la source potentielle de la pollution. Par leur mise en récit, en chiffres et en cartes, les enquêtes interdisciplinaires, artistiques et participatives du projet AirGeo ont fait émerger de nouvelles manières de considérer l’habitabilité altérée de ce territoire. Ici, les pollutions industrielles sont non seulement mesurables, localisables précisément, mais leur compréhension est éclairée par les expériences et les connaissances sensibles des habitants. 

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 Un siège sensoriel  © Julien Hazemann, Sebi-Gare, 2023

Après quatre années d'enquêtes, le projet AirGeo produit son premier rapport de recherche sur la qualité du sol et de l'air ainsi que sur la perception des pollutions par les habitants dans la zone Sebikotane-Diamniadio. Si les forums Noyyindoo(« Ensemble respirons ! ») de 2023 et 2025 avaient déjà permis de faire événement autour d’une première présentation des résultats et de leur interprétation, le rapport permet de les appréhender dans leur précision scientifique. Il invite aussi à prendre connaissance des recommandations qui en découlent. On y saisit l'importance des démarches participatives pour l'élaboration de connaissances scientifiques qui soient robustes et pertinentes pour les communautés de Sebikotane et Diamniadio. C’est tout l’intérêt de ce projet, prolongé aujourd'hui par l'Observatoire Écocitoyen Peuftan1, dispositif SOSI - Suivi ouvert des sociétés et de leurs interactions mis en place par CNRS Sciences humaines & sociales, étendu à cinq communes. L’innovation scientifique et sociale est étroitement liée à la co-construction, terme englobant non seulement le design participatif de la démarche et des connaissances, mais aussi la co-définition des actions à mener dans les points chauds de pollution, dans lesquelles habitants, chercheurs et artistes s’engagent.

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Présentation du projet aux Badianu Gox (« Marraines de quartier ») de Sebi-Fass et Sebi-Gare, en charge de la santé communautaire

AirGeo : un projet et une démarche

Financé par le Belmont Forum et l'Agence nationale de la recherche (ANR), le projet AirGeo a réuni chercheurs et chercheuses, habitants, mairie, associations, artistes et industriels dans un consortium hybride. En janvier 2022, une résidence arts-sciences-société à Sebikotane a permis d'assembler avec les habitants 200 capteurs passifs à base d'écorces d'arbres, puis de les déployer dans 190 maisons pendant six mois. Ce dispositif s'est articulé avec des mesures complémentaires — prélèvements de sols, prélèvements sur filtres atmosphériques, station fixe à l'hôpital de Diamniadio, pompes portatives tenues par des femmes vendeuses en bord de nationale — conjointement avec des enquêtes en sociologie, anthropologie, médecine, botanique et écopoétique. La tenue d’une chronique en ligne dans un Carnet Hypothèses, l’exposition arts-sciences « Inspire et embarque », la compagnie de théâtre-forum Kër Gu Mag et l'Observatoire photographique du paysage ont joué un rôle artistique et documentaire structurant à chaque étape, contribuant à l’écologie des savoirs et à la réflexivité du projet. La démarche a été reconnue par le Prix national de la recherche participative, remis en juin 2024 et restitué à la commune de Sebikotane en janvier 2025.

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 « Le Bintégné de Sorokh », troupe Kër Gu Mag, dir. Mamadou DIOL, Festival Noyyindoo © Moustapha Diop, 2025 

La mine urbaine, une mine toxique ?

La commune de Sebikotane a vu sa population doubler en dix ans, passant de 27 000 à près de 43 000 habitants entre 2013 et 2023. Trois complexes industriels de recyclage des métaux s'y sont implantés depuis 2009 au milieu de champs et de vergers : deux usines de recyclage de fer et une fonderie de plomb à partir de batteries usagées. Après quinze ans d’expansion, maisons et murs d'enceinte d’usines se touchent. Sebikotane est devenue une « mine urbaine » : lieu de vie et d'extraction où habitants et travailleurs sont exposés aux risques de nombreuses pollutions cumulées.

Ce que disent les habitants

Un questionnaire administré à près de 200 habitants et 30 entretiens semi-directifs, menés en wolof par les médiateurs du projet, ont documenté les expériences, perceptions et savoirs des riverains en matière de pollution industrielle. Les résultats sont sans ambiguïté : 65 % des personnes interrogées estiment que la pollution de l'air est importante à très importante sur la commune, et 131 parmi les 200 habitants interrogés désignent les usines comme la principale source de pollution affectant leur maison. Les témoignages obtenus par entretien décrivent des épisodes récurrents et intenses de fumées noires venues des usines de recyclages d’acier, surtout le soir, qui envahissent les quartiers sous les vents dominants. L'impact est d'abord sensoriel : les femmes parlent d'amertume et d’odeur de désinfectant, les hommes mobilisent plutôt un référentiel mécanique (« goût de batterie ou embrayage usé »). Deux tiers des habitants font un lien direct entre ces pollutions et leurs problèmes respiratoires : toux, crises d'asthme, troubles dermatologiques et cardiaques. Des fausses couches sont également rapportées par des femmes dans les entretiens. En effet, les problèmes de santé liés à la pollution industrielle sont souvent reliés à la santé respiratoire et cardiorespiratoire, et l'on oublie souvent les effets en santé périnatale. En l'absence de solution structurelle, les habitants recourent à des soins et remèdes issus de la pharmacopée traditionnelle : tisanes de quinquilliba ou de nguer, lait caillé donné aux enfants, crème mentholée. Ces ajustements ne sont en aucun cas des solutions : ils disent l'état d'abandon dans lequel se trouvent des populations qui cumulent déficit d'infrastructures de base et nouvelles pollutions industrielles, sans grand bénéfice économique en retour. Un point positif émerge néanmoins de ces enquêtes : 94 % des habitants des quartiers proches des usines relatent une bonne entente entre voisins, cohésion qui explique sans doute la réussite même de la recherche participative.

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Vivre à coté d'une fonderie © Christelle Gramaglia, Sebi-Gare, 2023

Le plomb : un problème du passé ? 

Le cas du plomb révèle quant à lui les dimensions historiques, sanitaires et politiques des problèmes de pollution. En 2008, dix-huit enfants mouraient à Thiaroye-sur-Mer, intoxiqués par le plomb de batteries recyclées artisanalement. Pour mettre fin à ces pratiques, l'activité a été délocalisée à trente kilomètres au sud, à Sebikotane, en plein champ, sans étude d'impact, dans un bas-fond où convergent les eaux de pluie. En 2013, l'hôpital Mère-Enfant de Diamniadio était inauguré à moins de 800 mètres de cette fonderie. Trois ans plus tard, les premiers habitants de la Cité des fonctionnaires s'installaient sous le vent de l'usine. En 2021, un promoteur immobilier, filiale d’un groupe marocain, construisait même à moins de 100 mètres de son enceinte. 

Les mesures révèlent des teneurs en plomb dans le sol supérieures à 10 000 ppm au pied du mur de l'usine. Si ces concentrations diminuent rapidement sur 500 mètres en s’éloignant, cette zone est aujourd'hui habitée ou en pleine construction et les concentrations dépassent les seuils de référence internationaux (par exemple, 300 ppm en zone résidentielle pour la norme canadienne), en l'absence de normes sénégalaises2. Il n’existe pas de seuil au-dessous duquel l’exposition au plomb n’aurait pas d’effets nocifs (OMS). Les mesures sur les filtres hebdomadaires prélevés à la station de l'hôpital ont démontré la présence de particules riches en zinc et en plomb certaines semaines, indiquant un transport éolien des particules émises par les usines. En 2023, AirGeo a alerté le Centre antipoison de Dakar, déclenchant une première campagne de dépistage. Les mesures de plombémie dans le sang réalisées sur 138 personnes ont identifié quatre cas dépassant le seuil d'intervention clinique de 100 µg/L, principalement dans le quartier de la Cité du Port où 80 % des personnes testées présentent une plombémie supérieure à la valeur de vigilance. Le plomb est un métal neurotoxique sans seuil d'innocuité connu : ses effets sur le développement cognitif des enfants et la fécondité des femmes sont documentés à de très faibles doses. 

Si en mai 2023, l’usine a déménagé, ses fours, sa cheminée, son crassier et ses sols contaminés sont restés sur place. Les bâches de protection ne tiennent plus. Le risque de resuspension et de lessivage persiste.

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Carte de localisation de la zone d’étude dans la région métropolitaine de Dakar. Les 5 communes de Sebikotane, Diamniadio, Yenne, Sendou, Bargny (Les « 5 ») © Samba Ndiaye, 2026

Les recommandations formulées par l’équipe élargie du projet s'organisent autour de quatre axes : 

  • urgence de la remédiation du site de l’usine de recyclage de plomb ; 

  • application stricte des normes environnementales (selon les standards nord-américains) 
  • par les usines métallurgiques restantes et transparence sur les usages de l'eau ; 

  • création de zones tampons végétalisées entre habitations et industries, avec relogement pour les riverains les plus exposés ;

  • institutionnalisation de la participation citoyenne adossée à un nouvel Observatoire écocitoyen en cours de formalisation, dont l'expertise devra être sollicitée pour toute nouvelle implantation industrielle.

Ce rapport ne clôt pas la recherche pour autant, il en ouvre une nouvelle phase. Les résultats d'AirGeo constituent le socle sur lequel s'appuie l'Observatoire écocitoyen Peuftan pour continuer à co-élaborer des attentions communes aux milieux de vie de la zone Sebikotane-Diamniadio-Bargny. Le cas du plomb illustre avec acuité ce que signifie cette continuité : sans normes nationales, sans obligation d'étude d'impact, sans dispositif de surveillance pérenne, la situation de Sebikotane, après Thiaroye, risque de se reproduire ailleurs, quelques kilomètres plus loin. C'est pour rompre cette logique de déplacement sans remédiation que l'Observatoire entend jouer un rôle de tiers de confiance sur le temps plus long, fort d'une légitimité qui tient autant à la rigueur scientifique de ses données qu'à son ancrage citoyen dans les milieux qu'il observe et qu’à ses dispositifs arts-sciences-société de concertation et de réflexivité. Cette vigilance ne s'arrêtera donc pas avec ce rapport. Elle se poursuit avec celles et ceux qui habitent ces milieux. 

L’Observatoire écocitoyen incarne une méthode agile et réflexive, qui s’invente en marchant, et qui fait d’une approche interdisciplinaire et collaborative des sciences un moyen de traiter les enjeux d’habitabilité des territoires dans les transitions tout aussi rapides qu’actuelles, et d’y organiser les conditions de choix de trajectoires éclairés. La connaissance ainsi co-produite se révèle utile à trois égards : 

  • socialement, l'élaboration des savoirs noue des liens durables entre des acteurs aux horizons très divers, chercheurs et chercheuses, habitants, élus, artistes ;

  • scientifiquement, l'hybridation des pratiques et des régimes de savoir permet de produire des connaissances à la fois situées, robustes et pertinentes pour ceux et celles qui vivent et transforment ces milieux ; 

  • politiquement, enfin, cette co-élaboration transforme un commun négatif, pollutions, altérations des milieux et accaparement des sols, en ressort d'une mobilisation collective capable d'habiter autrement un monde incertain.

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Pour le collectif AirGeo : Yann Philippe Tastevin, Environnement, Santé, Sociétés (ESS, IRL3189, CNRS / Université Cheikh Anta Diop de Dakar / Université Gaston Berger de Saint-Louisdu Sénégal) ; Mélina Macouin ; Jean-François Léon, Laurence Delville, Laure Laffont, Mayoro Gueye, Moustapha Bassimbe Sagna, Claire Dutrait, Mathilde Cabral, Mor Diaw, Fatou Bintou Sarr, Christelle Gramaglia

Contact

Yann Philippe Tastevin
Chargé de recherche CNRS, Laboratoire international Environnement, Santé, Sociétés (ESS)

Notes

 

  1. L'Observatoire écocitoyen a choisi pour nom le Peuftan, appellation locale du Calotropis procera, arbuste familier des sols de la zone Sebikotane-Diamniadio-Bargny. Ce choix n'est pas seulement symbolique :  le Peuftan est une espèce bio-indicatrice reconnue des sols dégradés ou contaminés, capable de prospérer là où d'autres espèces disparaissent. Plante-sentinelle, sa présence renseigne sur l'état des milieux. En adoptant son nom vernaculaire plutôt qu'une dénomination savante ou un acronyme institutionnel, l'Observatoire inscrit sa démarche dans les savoirs et les mots du territoire qu'il documente. Le Peuftan, incarne ainsi la double vocation de l'Observatoire : observer un milieu altéré, et témoigner de ce qui, malgré tout, continue de vivre.

  2. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) n'établit pas de norme internationale unique et réglementaire pour le plomb dans le sol. Elle se fonde plutôt sur des plombémies (le taux de plomb dans le sang). Des recommandations de précaution sont émises au niveau local et national. https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/lead-poisoning-and-health Il existe en revanche une norme canadienne.