PEPR ICCARE : À vélo sur la Loire, enquête sur un théâtre en transition

La Lettre Arts et littérature

#PROGRAMMES NATIONAUX

Depuis plus d’un an, Manuel Roux, chercheur postdoctorant au sein du projet ciblé DEDALE (Alternatives culturelles et créatives) du PEPR ICCARE, étudie ces pratiques encore peu documentées du spectacle vivant. Afin d’en saisir les effets concrets sur le travail artistique, il a choisi une immersion prolongée auprès d’une compagnie de théâtre en tournée à vélo le long de la Loire. Pendant tout ce mois de juillet, il partage son quotidien, de représentation en représentation. Une enquête de terrain menée au rythme du déplacement, littéralement en pédalant.

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Départ de la Bernière © Manuel Roux

Rejoindre une tournée à vélo, monter et démonter le décor, dormir sous la tente : telle est la méthode retenue pour cette recherche. Plutôt que d’observer les artistes à distance, le chercheur partage leur condition, leurs trajets et leurs contraintes. Cette posture du « chercheur embarqué » hérite d’une longue tradition des sciences sociales, illustrée notamment par le sociologue Loïc Wacquant, qui s’était inscrit dans une salle de boxe d’un quartier de Chicago et avait fini par monter lui-même sur le ring pour comprendre, de l’intérieur, le métier de boxeur1. Le principe est le même : pour saisir une pratique, il faut l’éprouver dans son corps plutôt que l’observer à distance.

Le terrain choisi a ceci de singulier qu’il redouble son objet. La compagnie Wonderkaline, dirigée par Nolwenn Jézéquel et Vincent Pensuet, joue Le fleuve ambulant, une comédie familiale et écologique. Le spectacle raconte une famille descendant la Loire à vélo pour résoudre ses conflits. Mais la particularité de cette création tient au fait que la fiction et la réalité se rejoignent : la troupe descend elle-même le fleuve, sur près de 1 200 kilomètres. Le déplacement devient ainsi partie intégrante de l’œuvre. Il n’est plus seulement un moyen de production, mais un élément de narration et de fabrication artistique. Cette continuité entre vie de tournée et récit théâtral donne à voir une forme d’expérimentation où la contrainte logistique devient matière artistique.

 

Une enquête au long cours

Cette tournée s’inscrit dans une enquête plus large et au long cours sur les alternatives culturelles et créatives face aux enjeux écologiques. Le point de départ de ce périple artistique prend en compte un paradoxe : alors que les appels à la transition écologique se multiplient, portés aussi par les artistes eux-mêmes, la situation continue de s’aggraver. Cette tension est particulièrement vive dans le spectacle vivant. Contrairement au cinéma ou à l’édition, dont les œuvres circulent sans leurs auteurs et acteurs, la scène vivante repose par nature sur le déplacement : il faut que les artistes aillent vers les publics, ou que les publics viennent à eux. Or la mobilité des spectateurs constitue le premier poste d’émissions de gaz à effet de serre du secteur2. À mesure que l’économie se concentre, quelques grands opérateurs imposent des jauges toujours plus importantes, au détriment des petits événements qui essayent d’engager une transition du secteur.

À cette logique de concentration, un ensemble d’artistes réunis notamment au sein du réseau Armodo (pour « Arts à mode doux ») oppose un renversement : non plus faire converger les publics en un lieu unique, mais aller vers eux avec des spectacles de proximité. Le terme de « mode doux » dépasse d’ailleurs le seul choix d’un moyen de transport. Il engage une transformation plus large des façons de produire et de diffuser, où se mêlent sobriété des déplacements, respect du vivant et ancrage dans les territoires.

La tournée n’est qu’un volet d’une enquête plus vaste, déjà engagée à l’échelle nationale. Celle-ci repose non seulement sur une trentaine d’entretiens approfondis, menés auprès d’artistes en mode doux et de ceux qui animent les réseaux, les festivals et les politiques culturelles locales, mais aussi sur un questionnaire en ligne à destination des artistes du spectacle vivant. Elle mobilise aussi une observation de l’intérieur, le chercheur étant lui-même membre cotisant du réseau étudié, position précieuse mais inconfortable, entre engagement et distance critique. Cette démarche prolonge un travail plus ancien sur les scènes punk Do it yourself, dans le cadre du projet PIND, Punk is not dead, une histoire de la scène punk en France (1976-2016)3 où s’inventaient déjà des manières autonomes de produire de la culture4.

Une hypothèse guide l’ensemble. L’engagement en mode doux pourrait fonctionner comme une manière, pour ces artistes, de requalifier une position fragile dans le monde culturel, en transformant une contrainte d’abord économique en choix éthique de sobriété. Mais l’expérience ne se réduit pas à ce calcul : elle le déborde, par les rencontres qu’elle suscite et les manières d’habiter le métier qu’elle invente. Tenir ensemble ces deux dimensions, ce que la situation sociale détermine et l’expérience qui lui échappe, constitue la principale difficulté de cette recherche.

La tournée permet de mesurer, de façon qualitative, ce que des géographes appellent l’« empreinte territoriale »5 du mode doux : l’ensemble des traces qu’un passage en mode doux laisse sur un territoire, qu’elles soient culturelles, sociales ou écologiques, sans oublier la réciprocité de l’échange, puisque le territoire agit lui aussi sur les artistes. Mesurer cette empreinte ne revient pas à compter des entrées. La billetterie ne dit rien des représentations données là où personne ne tient de comptes, dans une cour d’école ou sur une place de village. Il s’agit d’aller observer ces publics que la diffusion classique ignore.

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Manuel Roux sur son vélo © Leslie Nicolau

Carnet de terrain : une date emportée par la canicule

À Saint-Satur, au bord de la Loire, la compagnie arrive en pleine vague de chaleur. La salle des fêtes mise à disposition par la commune n’offre qu’un refuge trompeur : sa climatisation cesse de fonctionner au-dessus de trente degrés. Le département est placé en alerte rouge, et le préfet impose l’annulation. Le maire, contractuellement engagé, annule à son tour et propose un report. Mais ce report soulève un problème d’argent, un surcoût estimé à mille cinq cents euros, et une question de principe : faut-il revenir pour une seule date, en camion, au mépris du mode doux ? La réponse fuse, unanime : « Ben non, ça n’aurait pas de sens pour le projet ! » Le spectacle parle de la Loire, de ses barrages et du vivant qui s’épuise ; au même moment, l’équipe éprouve dans son corps les effets de cette dégradation. La coïncidence est presque trop parfaite. Elle dit aussi le défaut d’anticipation des pouvoirs publics face à des chaleurs qui deviennent la règle, et pose, en creux, non seulement la question d’un « droit à la fraîcheur »6, mais aussi plus généralement celle des conditions de travail artistique face à l’impératif écologique.

Que documente, au fond, cette descente de la Loire ?

Au-delà de l’expérience vécue, cette descente met en lumière trois dimensions de la transition en cours dans le spectacle vivant. D’abord, une dimension écologique, liée à la réduction des déplacements motorisés. Ensuite, une dimension sociale, qui transforme les manières de travailler et de vivre ensemble les tournées. Enfin, une dimension territoriale, fondée sur des relations plus directes avec les communes et les publics rencontrés. Mais cette expérimentation soulève aussi des tensions. Le refus de recourir ponctuellement à des modes de transport conventionnels peut fragiliser les conditions économiques des compagnies. Plus largement, la transition repose encore sur des initiatives individuelles, alors qu’elle supposerait des cadres institutionnels stabilisés. Entre invention artistique, contrainte économique et injonction écologique, le mode doux apparaît ainsi comme un espace d’expérimentation fragile. Il ouvre des possibles réels, tout en révélant les limites structurelles de la transformation en cours.

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Montage © Manuel Roux

Manuel Roux, CESR, manuel.roux@cnrs.fr

 

En savoir plus

Contact

Solveig Serre
CESR
David Coeurjolly
LIRIS

Notes

 

  1. Wacquant L. 2002, Corps et âme : carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, Agone.
  2. The Shift Project, 2021, Décarbonons la culture ! ; Ministère de la Culture, 2023, Transition écologique de la culture. Guide d'orientation et d'inspiration.
  3. Pour aller plus loin, voir le site du projet de recherche co-porté par Luc Robène et Solveig Serre. http://pind.univ-tours.fr
  4. Roux M. 2023, Faire « carrière » dans le punk : La scène DIY, Riveneuve.
  5. Auclair É., Hertzog A. 2023, L’empreinte des lieux culturels sur les territoires : observer, représenter, évaluer, Éditions Le Manuscrit.
  6.  Ginsburger M. 2026, Le droit à la fraîcheur, La Vie des idées.