Quand les sciences sociales arpentent la plage
#À PROPOS
Le carnet de recherche « Des lignes sur le sable : les plages sous le regard des sciences sociales » existe depuis janvier 2024. Son ouverture coïncidait avec la formalisation d’un réseau de recherche international soutenu pour une durée de trois ans (2024-2026) par la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), dans le cadre de l’appel « Climat et environnement » lancé en 2023. Intégré au catalogue d’OpenEdition dès le mois de mars, le carnet a été doté en avril, à l’initiative de la Bibliothèque nationale de France, d’un numéro international normalisé (ISSN 3036-9207). La langue de publication est principalement le français, mais des billets ont été mis en ligne en anglais, avec parfois des versions bilingues. Intitulée A Tale of Two Beaches?, une contribution de Cae Rodrigues et Marina Sartore, de l’université fédérale de Sergipe, compare ainsi — non sans humour — les us et coutumes balnéaires en Australie et au Brésil sous l’angle des boissons alcoolisées.
L’ambition du carnet est double. D’une part, promouvoir les activités du réseau BeachAccess (« Le “désir de rivage” sous contrainte écologique : l’accès aux plages entre inégalités environnementales et protection du littoral », dont l’intitulé est un clin d’œil au sous-titre de l’ouvrage classique de l’historien Alain Corbin Le territoire du vide), qui réunit des collègues de diverses disciplines étudiant des cas situés au Brésil, en Californie et en France. Sur ce plan, le carnet relate les événements organisés par le réseau, répercute les communications et publications de ses membres, publie des billets rédigés par leurs soins. Le carnet a ainsi rendu compte des trois rencontres organisées en commun, respectivement à Ventura en 2024, à Rio de Janeiro et Aracaju en 2025 et à Ramatuelle en 2026, lesquelles alternaient ateliers de travail, journées d’étude ouvertes au public et visites de terrain sous la conduite de guides impliquées dans l’aménagement et la protection du littoral en général et des plages en particulier. Le carnet peut servir à diffuser certaines productions, comme la douzaine de posters scientifiques, réalisés en 2025 par des étudiantes et des doctorantes brésiliennes.
D’autre part, le carnet publie plus largement diverses contributions relatives à la plage, envisagée indissociablement comme une invention sociale et un milieu vivant. On y trouve ainsi des recensions (notamment d’ouvrages anglophones non traduits en français, comme Living the California Dream, d’Alison Rose Jefferson, sur les commerces balnéaires afro-américains créés dans l’adversité au tournant du xxe siècle, ou The Ancient Shore, de Paul J. Kosmin, sur les rivages de la Grèce antique) ou des entretiens avec des collègues de différents horizons à propos de leurs travaux, comme l’historienne états-unienne Kara Schlichting, qui a travaillé à la fois sur New York et sur Malibu, ou l’anthropologue argentin Mariano Perelman, qui étudie les plages de Buenos Aires. Le carnet peut, en outre, faire office de courroie de transmission : on y trouve ainsi une étude du Service des données et études statistiques, réalisée en collaboration avec la Direction générale de l’aménagement, du logement et de la nature, dressant un état des lieux chiffré des concessions de plage en France.
Si chaque billet se suffit en principe à lui-même, il est néanmoins possible de les « feuilletonner ». C’est le cas d’une série « Prison et plage », qui comporte pour l’heure quatre « épisodes ». L’idée est de confronter deux espaces qu’en principe tout oppose pour explorer les liens ou les analogies qui peuvent les rapprocher. Les pays représentés au sein du réseau ne sont pas pour rien dans l’idée qui préside à cette série. Brésil et Californie sont des terres de contrastes particulièrement vifs, où se trouvent parmi les plus belles plages du monde et parmi les prisons les plus rudes — on peut en dire autant de la France, de nouveau condamnée en janvier 2026 par la Cour européenne des droits de l’homme pour des conditions de détention indignes. Parmi les billets prévus pour prolonger la série, l’un se penchera sur le cas paradoxal d’Albin Chalandon, artisan de la privatisation de la gestion carcérale à la française en 1986-1987 en tant que ministre de la Justice, mais qui, au début des années 1970, en tant que ministre du Logement et de l’Équipement, avait dû monter au créneau pour rappeler le caractère public des plages contre les manœuvres d’accaparement du rivage par des propriétaires privés. Un autre établira un parallèle entre les notions de « service public balnéaire » et de « service public pénitentiaire », pour montrer comment la catégorie de « service public » sert paradoxalement à faciliter la concession au secteur privé.
© Isabelle Bruno, Grégory Salle
La nature même du format propre aux blogues scientifiques et la souplesse de l’interface offrent de nombreux avantages : insertion d’images et de liens, renvoi aisé vers de précédents billets, jeu sur la mise en page, sans compter la possibilité de modification après coup. Une attention particulière est accordée aux métadonnées (barre de recherche, mots-clés, catégories) pour faciliter la navigation, à quoi s’ajoute une rubrique « favoris » qui sert de passerelle vers d’autres carnets de la plateforme. Espace d’entraînement pour l’écriture (en particulier sur le plan méthodologique), « Des lignes sur le sable » est aussi un lieu d’archivage pour les activités du réseau. S’adressant à un lectorat extra-universitaire, il peut aussi, conformément aux principes de la science ouverte, servir de support pédagogique à des fins scolaires, comme cela a été expérimenté en octobre 2024 pendant la Fête de la Science, autour du thème « Océan de savoirs ».
Bien au-delà du réseau auquel il est adossé, il s’agit en somme de constituer un support de référence sur le sujet. Dans ce but, régularité et pérennité sont essentielles. Depuis la création du carnet, pas un mois ne s’est passé sans qu’au moins un billet n’ait été publié. On approche aujourd’hui du seuil des soixante billets et les auteurs ne comptent pas s’arrêter là. Non seulement l’ambition ne fléchit pas, mais des contributions plus étoffées sont sur le métier. Parmi elles : un panorama des données quantitatives disponibles concernant les rapports sociaux aux rivages en France ; l’analyse rétrospective d’une étude sur l’accès aux plages en Californie conduite il y a une décennie ; une recension de l’ouvrage Une Géohistoire de la Côte d’Azur, coordonné par Jean-Christophe Gay.
On le voit, le carnet est — comme le réseau qu’il accompagne — voué à durer par-delà sa première phase d’activité, qui s’achèvera fin 2026. Si le soutien financier de la FMSH s’arrête, un autre cadre institutionnel a pris le relais. Le réseau BeachAccess fait désormais partie du programme FORESEE (« Vivre avec les conséquences du changement climatique : éclairer et construire les fondations d'un contrat social »), lauréat de l’appel à manifestation d’intérêt « programmes de recherche en sciences humaines et sociales » (AMI-SHS) lancé dans le cadre du plan France 2030 et piloté par l’université Grenoble-Alpes.
© Isabelle Bruno, Grégory Salle
Espace en apparence périphérique, la plage est en effet au centre du bouleversement environnemental en cours. La compression côtière est un phénomène si tangible, localement comme globalement, que le débat scientifique relatif aux plages de sable ne porte plus seulement sur leur contraction, mais sur le risque d’une « disparition ». Volontiers réduite à un décor, ou une ressource, la plage s’avère constituer désormais un refuge en cas de canicule ou d’incendie. Dans ces conditions, il y a fort à parier qu’elle sera un espace de plus en plus disputé. C’est la vocation du carnet « Des lignes sur le sable » que de rendre compte de cette dynamique, en envisageant la plage non comme un lieu pacifié et disponible, mais comme un territoire contesté, traversé par des inégalités matérielles et symboliques, des conflits d’usage et des luttes d’appropriation.
Isabelle Bruno, professeur à l’université de Lille, membre du Centre d'études et de recherches administratives, politiques et sociales (CERAPS, UMR8026, CNRS / Université de Lille ; Grégory Salle, directeur de recherche CNRS au Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSÉ, UMR8019, CNRS / Université de Lille)