AgroEsthet - Agroécologie et Esthétique du paysage : promouvoir par la beauté les pratiques agricoles respectueuses de l'environnement

International La Lettre Sciences des territoires

#À L'HORIZON

Financé par l’Agence nationale de la recherche sur quatre ans (2026-2029) et coordonné par Frédéric Landy, membre du Laboratoire architecture ville urbanisme environnement1, le projet AgroEsthet est né du constat d’un paradoxe : les paysages agricoles les plus célèbres, les plus photographiés, attirant des touristes et patrimonialisés, sont souvent les plus artificiels. Qu’on pense, pour l’Asie, aux terrasses rizicoles vertigineuses des Philippines ou de Malaisie, classées à l’UNESCO : la pente a été cassée, les forêts originelles défrichées, et les systèmes de culture sont souvent riches en pesticides ou en engrais chimiques. Les paysages de l’agroécologie, au contraire, sont vus comme « fouillis » en raison des adventices qu’on continue d’appeler « mauvaises herbes », les touristes n’y peuvent trouver de beaux panoramas à photographier en raison des arbres qui ferment le paysage… Au Karnataka (Inde du sud), des agriculteurs pratiquent des monocultures de tournesol ou d’œillets en bord de route à seule fin que les touristes s’y fassent photographier contre un billet de banque. À Madagascar, les parcs de baobabs sont très prisés alors qu’ils sont le résultat de la disparition de la forêt sèche originelle. La culture sur brûlis est interdite en Inde et à Madagascar ; pourtant, elle peut correspondre à des pratiques agroécologiques2. Dans ces deux pays comme dans beaucoup d'autres, les agriculteurs dont les pratiques peuvent être qualifiées d'agroécologiques — souvent des petits exploitants — se trouvent privés de rémunération ou, à tout le moins, de soutien sociopolitique, tandis que ceux qui pratiquent une agriculture industrielle, monoculturale et intensive en intrants (engrais chimiques, pesticides) bénéficient parfois du tourisme et de la beauté rémunératrice de leurs paysages. 

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Une forêt rurale domestique : la forêt de tapia au sud de Tananarive (Madagascar) © Didier Génin

Est-il possible de changer les regards et de valoriser les paysages de l’agroécologie afin qu’ils obtiennent des aides de l’État ou du marché, et des revenus d’un écotourisme durable ? Qu’on pense aux paysages français emblématiques dessinés sur les emballages de produits alimentaires, qui ont une fonction publicitaire… La question représente certes une gageure pour deux pays, Inde et Madagascar, dans lesquels les paysages agraires sont peu valorisés esthétiquement et peu protégés par les pouvoirs publics — où le mot même de « paysage » n’existe pas, bien souvent, dans les langues locales.

En appréhendant les paysages dans leurs deux dimensions, matérielle et idéelle, les membres du projet AgroEsthet examineront dans quelle mesure les paysages produits par des pratiques agroécologiques durables existent3, et si une valeur esthétique peut leur être attribuée par les différentes parties prenantes concernées. La culture paysagère a été bien documentée en Europe ou en Asie de l'Est4, tout comme les jugements esthétiques des touristes internationaux via les agences de voyage, les réseaux sociaux et les blogs5. Cependant, les jugements esthétiques des populations locales ne sont pas bien compris. Les agriculteurs n’ont-ils vraiment qu’une perception utilitariste ou économique des paysages qu’ils produisent ? Assurément non6, alors même que certaines sociétés, comme l'Inde et Madagascar, furent considérées comme n'ayant aucune tradition significative en matière d'esthétique paysagère.

Cette valeur esthétique peut-elle être une arme supplémentaire au service de l'agroécologie ? Au contraire, peut-elle instrumentaliser la déviation de la transition agroécologique au profit d'une minorité influente7 ? Dans les pays du Sud en particulier, la question de l'attrait esthétique de la campagne est très rarement prise en compte par les politiques de soutien à l'agriculture : les priorités sont ailleurs8. L'esthétique du paysage est rarement un critère de labellisation agroécologique. Comment inclure la valeur esthétique des paysages dans l'agroécologie, afin que ces paysages ne soient pas seulement « bons et rémunérateurs », mais aussi appréciés pour leur « beauté » et récompensés pour cela ? 

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Labour avant une culture de gingembre sous cocoteraie (Karnataka méridional, Inde) © Frédéric Landy

Grâce à un travail de terrain en Inde et à Madagascar, AgroEsthet met en lumière les valeurs esthétiques attribuées par les différents acteurs aux différents paysages étudiés. L’objectif ultime de ce projet est d'identifier les concordances entre l'esthétique et l'agroécologie, afin de fournir des informations pertinentes aux décideurs et à tous les types de parties prenantes pour les aider à formuler des recommandations encourageant la diversification des activités agricoles et les pratiques agroécologiques.

Le projet comporte quatre axes : le premier établit une typologie des paysages en Inde et à Madagascar en fonction de l'importance variable des pratiques agroécologiques9, en utilisant la télédétection, les diagnostics agraires tout comme l’analyse de paysage. L’axe 2 identifie les valeurs données à ces paysages par les agriculteurs, les touristes, les pouvoirs publics, etc., qu’elles soient d’ordre esthétique, sentimental, utilitaire ou autre. Les entretiens à partir de photos, si possible prises par les acteurs locaux, forment sa base méthodologique. L’axe 3 déterminera les composantes paysagères qui se sont révélées à la fois agroécologiques et « belles » pour la plupart des acteurs, pour essayer de les mettre en avant et de les valoriser par différents canaux, y compris par des artistes membres du projet. L’axe 4 veillera quant à lui à ce que les agriculteurs et les populations défavorisées ne se voient pas imposer des pratiques et des normes qui favoriseraient les acteurs les plus puissants (riches exploitants agricoles, commerçants, etc.)

Frédéric Landy et ses collègues ont sélectionné des régions d’étude en fonction du degré d'agroécologie. En Inde, la région de Pondichéry est une zone de révolution verte, avec des rizières irriguées qui rivalisent désormais avec les plantations de filaos. Mais dans le sud du Karnataka, l’ONG BAIF (BAIF Development Research Foundation) promeut des pratiques agroécologiques dans la région de Bilikere, et un certain écotourisme émerge autour du parc national de Bandipur et dans les plantations de café du Coorg. À Madagascar, le travail de terrain s'articulera également autour d'un parc national boisé (Ranomafana) qui est au centre des activités d’ONG, à proximité de l'université de Fianarantsoa. Les enquêtes compareront d’une part les rizières en terrasses irriguées avec les zones de culture sur brûlis, d’autre part une plantation de thé avec les plantations de café du Karnataka. L'autre site étudié est un écosystème forestier endémique de tapias, situé à cinquante kilomètres d'Antananarivo, où l'agriculture se mêle à la « forêt rurale domestique ». 

En plus du Laboratoire mixte international Paysages (IRD / Centre national de recherche sur l'environnement) basé à Madagascar, rattachée à l’unité Espace-Dev, trois laboratoires du CNRS sont associés au projet : le Pôle de recherche pour l'organisation et la diffusion de l'information géographique11 est partie prenante avant tout pour sa composante agro-économique, AgroParisTech ; le Laboratoire architecture ville urbanisme environnement, avec son équipe Mosaïques basée à l’université de Paris Nanterre, est le partenaire principal de l’ANR ; enfin, l’Institut français de Pondichéry12 joue un rôle clé en facilitant l’accès au terrain indien. 

Au total, AgroEsthet associe une trentaine de personnes, Français, Indiens et Malgaches, chercheurs et chercheuses (géographie, télédétection, écologie, sociologie, ethnobiologie, agro-économie…), artistes, ONG, associations paysannes, pour tenter de favoriser l’agroécologie au plus près des besoins, des attentes et des capacités des agriculteurs et des agricultrices. 

  • 3

    Gliessman S. R. 2015, Agroecology : The Ecology of Sustainable Food Systems, CRC Press.

  • 4

    Berque A. 1995, Les raisons du paysage : de la Chine antique aux environnements de synthèse, Hazan. 

  • 5

    Beuscart J.S. & al. 2009, Pourquoi partager mes photos de vacances ? Les usages de Flickr, Réseaux 2(154) : 91-129.

  • 6

    Burton R. 2012, Understanding Farmers' Aesthetic Preference for Tidy Agricultural Landscapes: A Bourdieusian Perspective, Landscape Research, 37,1: 57-71.

  • 7

    Giraldo O.F., Rosset P. M. 2017, Agroecology as a territory in dispute, The Journal of Peasant Studies : 1-20.

  • 8

    Gauché É. 2015, Le paysage existe-t-il dans les pays du Sud ?, VertigO, 15,1.

  • 9

    Levard L. (éd.) 2023, Guide pour l'évaluation de l'agroécologie. Une méthode pour évaluer ses effets et les conditions de son développement, Quae/Gret.

  • 11

    PRODIG, UMR8586, CNRS / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / Université Paris Cité / IRD / AgroParisTech.

  • 12

    L’IFP, Umifre 21, est une composante du laboratoire Savoirs et mondes indiens (UAR3330, CNRS / MEAE).

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Contact

Frédéric Landy
Laboratoire architecture ville urbanisme environnement (LAVUE)