La Maison des Sciences de l'Homme du Pacifique : questions locales et enjeux internationaux

La Lettre

Professeur d’ethno-archéologie du Pacifique, Éric Conte s’intéresse notamment au peuplement de la Polynésie orientale. Il dirige la Maison des Sciences de l'Homme du Pacifique (MSH-P, USR2003, CNRS / Université de la Polynésie française).

Enquête linguistique sur l’atoll de Fakahina (Tuamotu), avril 2019 © Jacques Vernaudon

C’est dans le Pacifique, entouré des plus grandes puissances, que se posent les enjeux planétaires du xxie siècle : géostratégiques, environnementaux, économiques, etc.

La France est présente dans le Pacifique avec ses trois territoires, chacun avec un statut original au sein de la République (Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna, Polynésie française) : une position privilégiée pour approfondir la connaissance de la région dans son ensemble et y intensifier les recherches sur les grandes questions qui la traversent et les sociétés qui la peuplent.

C’est à cet objectif, fort ambitieux eu égard à sa modestie actuelle, qu’a répondu la création récente (2017), à Tahiti, par le CNRS et l’Université de la Polynésie française, de la Maison des Sciences de l’Homme du Pacifique que dirige le Professeur Eric Conte. La plus petite MSH du Réseau national des Maisons des Sciences de l’Homme (RnMSH), a aussi pour particularité d’être la première établie hors de l’Hexagone.

Son objectif principal est de contribuer au développement et à la structuration des recherches en sciences humaines et sociales dans la région, en soutenant les équipes des deux universités françaises qui y sont implantées, l’investissement des chercheurs et chercheuses des institutions métropolitaines et les collaborations internationales, en priorité avec les centres de recherche du Pacifique.

La MSH-P est un hôtel à projets, à la structure très légère (un directeur et une secrétaire générale). Pour chaque nouveau projet, une équipe est constituée avec des chercheurs et chercheuses extérieurs (responsable, post-doctorants, etc.) : un fonctionnement qui confère réactivité et flexibilité.

Trois programmes de recherche parmi les nombreuses actions (colloques, publications d’ouvrages, etc.) illustrent la diversité des thématiques abordées.

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Les sites d’essais nucléaires dans le monde en 1962 © Benjamin Furst et Renaud Meltz

Des bases et des outils informatiques de pointe dédiés aux langues polynésiennes

La Polynésie française est remarquable par sa diversité linguistique. Elle compte une quinzaine de langues et dialectes issus du peuplement initial. Ces langues sont cependant grandement menacées dans leur transmission. Cette situation est commune à celle des 1 500 langues autochtones du Pacifique insulaire (soit un cinquième des langues du monde). D’ici un siècle, il n’en restera probablement plus que quelques centaines. Pour répondre à ces enjeux de conservation du patrimoine symbolique de l’humanité et de recherche sur le langage, la MSH-P collabore étroitement avec les équipes australiennes de la Pacific and regional archive for digital sources in endangered cultures et du Centre of Excellence for the Dynamics of Language, afin de développer localement, en Polynésie française, des compétences de haut niveau nécessaires à la réalisation de bases de données et d’archives numériques dédiées aux langues autochtones sous la direction du Docteur Jacques Vernaudon. Ces bases agrègent à la fois des corpus écrits (dictionnaires, enquêtes lexicographiques, textes divers) et oraux et offrent des outils informatiques d’analyse et d’interopérabilité. Des sites publics de consultation permettent la visualisation et l’exploitation de ces riches informations. Par exemple, en partant d’un mot dans le dictionnaire tahitien-français en ligne, un utilisateur accède à ses occurrences dans des textes référencés du xixe et du xxe siècles.

Une autre base, conçue en partenariat avec le Max Planck Institute for the Science of Human History en Allemagne, agrège les équivalents de traduction de 2 200 mots dans 24 langues et dialectes contemporains de Polynésie orientale (soit environ 45 000 items) et contribue à l’étude des processus historiques de diversification à partir de la langue-mère, le proto-polynésien.

Enfin, une archive orale, en cours de développement, permet le dépôt, la conservation et la consultation d’enregistrements de terrain et leur transcription.

Histoire et mémoire des essais nucléaires en Polynésie française

Le programme « Histoire et mémoires du CEP », commencé en octobre 2018, vise à écrire une histoire aussi globale que possible du Centre d’Expérimentation du Pacifique. Après les essais réalisés dans le Sahara algérien, la France cherche un « site lointain » pour les tirs atmosphériques destinés à la mise au point de sa bombe H, d’une puissance mégatonnique. En juillet 1962, le général Thiry propose aux politiques les atolls de Moruroa et Fangataufa, sans autre alternative. Aux critères explicites, concernant la sûreté, la sécurité et la logistique, s’ajoutent des enjeux inavouées (le charme de la Nouvelle-Cythère et des vahinés) et le poids de l’histoire : le Pacifique, marqué par le stigmate nucléaire depuis 1946, après les essais américains puis britanniques, est aussi le Grand Océan où il importe de réaffirmer une présence française.

L’histoire du CEP proposée par l’équipe d’une quinzaine de chercheurs en SHS que pilote l’historien Renaud Meltz, prend la dimension d’un « deuxième contact », l’arrivée soudaine de plusieurs milliers d’hommes rappelant, en en renouvelant les enjeux, le « premier contact » à partir du XVIe siècle et surtout au xviiie siècle. La Polynésie française connaît une décennie de transformations rapides du début du chantier (1964) jusqu’au terme des essais aériens (1974). Le chantier, terminé au printemps 1966, afin de mener une première campagne de juillet à octobre 1966, met en contact des hommes, des objets et des idées dans la base arrière de Tahiti, dont le port est réaménagé pour l’occasion, mais aussi à Hao, atoll qui sert de base avancée, et dans la multitude de postes périphériques créés dans l’ensemble des archipels polynésiens. Le déséquilibre induit est d’abord démographique. À Tahiti, bien sûr, qui emploie 68 % des militaires du CEP dès 1964, mais surtout à Hao, où 2 650 personnes travaillent en 1965, alors que 168 individus seulement y vivaient trois ans plus tôt. La première campagne mobilise en juillet 12 427 militaires, presque tous des hommes.

La rencontre de ces deux mondes pose des questions historiographiques : quelle est la marge de manœuvre des Polynésiens, face à cette modernisation rapide, en situation coloniale ? Mais aussi des questions de méthodes : la difficulté tient moins au rééquilibrage dune histoire asymétrique — le point de vue polynésien pouvant être restituée par une campagne de témoignages et des archives de la vie quotidienne — qu'à une question de sources permettant de documenter la décision française. Les archives des Armées ou du CEA concernant le CEP sont aussi abondantes que verrouillées par une application très large de la loi de 2008 qui voue à l’incommunicabilité perpétuelle les informations « proliférantes ». Une intense campagne de pédagogie auprès des autorités a concouru à la décision prise par le Président de la République lors d’une table ronde réunie en juillet 2021 : une déclassification massive des archives concernant le CEP, mise en œuvre par une commission à laquelle participent deux représentants de la Polynésie française. Ces sources permettront de mieux documenter le mélange d’idéal protecteur et de légèreté dans la définition des aléas, qui a conduit à taire les retombées qui ont concerné les opérateurs et les populations riveraines, dès Aldébaran, le premier essai nucléaire, réalisé le 2 juillet 1966. La date du tir, repoussé de vingt-quatre heures suite à un impondérable, la taille inattendue du nuage radioactif, la levée d’une brise de basse altitude : ces trois aléas, en se combinant, ont provoqué des retombées toxiques sur l’archipel des Gambier. La dissimulation, pendant longtemps, de cet accident inaugural, explique que l’histoire du CEP ne soit pas close. Ni le passage aux essais souterrains, à partir de 1975, ni le moratoire décidé par François Mitterrand en 1992 (rompu par Jacques Chirac en 1995, pour une ultime campagne, terminée en 1996), ni l’opération Omega qui, en 1998, entend signifier symboliquement la fin du CEP, n’ont permis d’apaiser les interrogations des Polynésiens sur leur passé nucléaire. De fait, le démantèlement, qui clôt la circulation des matières radioactives, ne termine pas le traitement des déchets conventionnels. Le CEP fait encore partie de la vie des Polynésiens.

Saisir le changement social en Polynésie française

Depuis l’implantation du Centre d’Expérimentation du Pacifique en Polynésie française dans les années 1960, la société de cette communauté d’outre-mer a subi des transformations profondes. Or, en dépit des éclairages démographiques de l’Institut de la Statistique de Polynésie française (ISPF), des pans importants de la société polynésienne contemporaine demeurent très mal connus. Le programme de recherche vise à pallier ces manques en développant trois grandes enquêtes : sur la famille, sur les nouvelles classes populaires urbaines à Tahiti, et sur les nouvelles formes de mobilité, sur l’ensemble du territoire.

Parenté, famille et violences familiales

Le premier axe d’enquête s’intéresse ainsi à la transformation des familles, dans un contexte où les formes traditionnelles de parenté polynésiennes rencontrent aujourd’hui des modèles familiaux européens, portés par les institutions publiques, à travers le droit de la famille, par exemple, et un métissage croissant de la population. Il en résulte une grande pluralité des formes familiales, dans un contexte où la famille joue un rôle très structurant sur les trajectoires des individus. Il s’agit de comprendre ces nouvelles configurations, à la croisée de la sociologie de la famille et de l’anthropologie de la parenté.

Les nouvelles classes populaires urbaines

Le deuxième axe, en cours de développement, porte sur l’émergence récente d’une nouvelle classe populaire urbaine, à Tahiti. Cette enquête entend faire l’histoire d’un quartier prioritaire de la politique de la ville pour appréhender les effets concrets de la montée puis du démantèlement de l’économie du nucléaire sur le processus d’urbanisation et la vie de ces populations, le plus souvent originaires des îles.

Transformations sociales et nouvelles mobilités sur le territoire

Le troisième axe prend pour objet les formes contemporaines de mobilité en Polynésie, qui participent fortement à structurer le territoire et, plus largement, la société. Une première enquête, auprès des populations en situation d’errance, démontre l’imbrication forte entre les dynamiques familiales, les migrations et la question de la propriété foncière. Cet axe a vocation à être développé, en s’intéressant à d’autres formes de mobilité.

En appui sur ces trois axes, le programme de recherche doit permettre une mise à jour transversale des savoirs sociologiques sur la société contemporaine de Polynésie française. En rendant disponible un socle de connaissances portant sur des enjeux essentiels du territoire, il facilitera grandement le développement de recherches ultérieures et la conception des politiques publiques.  

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Groupe de femme sans-abri lors d’une exposition vente de leurs produits artisanaux (2018) © Yasmina Taerea

En à peine quatre ans d’existence, la Maison des Sciences de l’Homme du Pacifique est devenue un acteur majeur de la recherche en Polynésie français. Pour agir au niveau du Pacifique tout entier, elle doit bientôt s’implanter en Nouvelle-Calédonie et, afin de remplir pleinement ses missions, se renforcer encore dans le temps.

Contact

Éric Conte
Directeur de la Maison des Sciences de l'Homme du Pacifique