Le « Virus de la recherche » : la diffusion grand public avec raison et passion

La Lettre

#À PROPOS

Mars 2021. La France est confinée, les fake news sont les stars des réseaux sociaux, l’ultracrépidarianisme, cette tentation de certains experts à donner leur avis sur tout avec beaucoup d'aplomb en dehors de leur domaine de compétence, a envahi les plateaux de télévision, les librairies sont fermées, les éditeurs au chômage technique. Aux Presses universitaires de Grenoble (PUG), l’équipe est frappée de constater l’absence d’une voix scientifique forte dans ce tintamarre médiatique, et décide d’ouvrir un appel à contributions, donnant la parole aux chercheurs et chercheuses pour s’exprimer à chaud sur la crise qui frappe le monde.

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Les premiers Virus de la recherche, parus en avril 2020 © PUG

Rapidement, une cellule est montée, associant un directeur de collection (Alain Faure1 ), une éditrice (Ségolène Marbach) et son équipe pour relire, réécrire, mettre en page et diffuser les textes au format numérique, à destination du grand public. S'adresser au grand public peut sembler étonnant de la part d'un éditeur scientifique dont le public est souvent constitué de pairs, mais les PUG ont une longue tradition de médiation scientifique. L'éditeur est un médiateur, et il est important de mettre cette compétence au service de la compréhension de tous.

Le nom de la collection « Virus de la recherche », est vite trouvé… Deux mois plus tard, elle compte soixante e-books téléchargés des dizaines de milliers de fois, faisant la preuve qu’une parole scientifique originale et pertinente est attendue, lue, partagée.

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Le graphisme de couverture de la première série des Virus de la recherche s’inspire de la forme du coronavirus © PUG

La naissance d’un format éditorial inédit

Les auteurs sollicités s'inscrivent dans un cadre précis : des textes courts (10 000 signes), une lisibilité totale (grâce à un accompagnement éditorial), aucun jargon, un nombre de références limitées. Les ouvrages s'inscrivent dans une démarche de science ouverte et sont en libre accès sur le site de l'éditeur, ainsi que dans les librairies numériques. Ce nouveau format, apparu en réponse à une conjoncture particulière, séduit les chercheurs et chercheuses comme les lecteurs et lectrices : il permet en effet d’appréhender les résultats d’une recherche, une controverse, une réflexion argumentée, sur un mode tonique et frontal. La recherche va vers le public pour nourrir et éclairer des débats qui traversent la société tout entière.

S’inscrivant dans les principes de la science ouverte, la démarche répond aux objectifs de la Science Avec et Pour la Société (SAPS). Elle offre aussi, grâce à la présence d’un ISBN par e-book, une citabilité aux chercheurs et chercheuses qui peuvent le référencer dans leur bibliographie.

Dès l’automne 2020, l’éditeur décide de pérenniser cette initiative en déclinant des séries thématiques pour poser les fondations d’une grande base scientifique ouverte, ordonnée, rassemblant les résultats de la recherche en direction du grand public.

La première série « Transition environnementale » est lancée pour accompagner en 2022 l’année « Grenoble capitale verte européenne » en partenariat avec son Conseil scientifique. Il y est question des immenses défis sociétaux sur le changement climatique et la transition énergétique…

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La série « Transition environnementale », dirigée par Magali Talandier (PACTE, UGA) © PUG

Le challenge de l’interdisciplinarité

La volonté d’élargir les thématiques comme celle de promouvoir l’interdisciplinarité étant prioritaires, l’occasion s’est matérialisée dans le partenariat avec le Cross disciplinary Program (CDP) Cosmethics. Ce programme de l’IDEX-UGA, porté par Anne-Marie Granet2 depuis 2018, réunit une équipe interdisciplinaire qui va de l’histoire à la chimie en passant par les sciences de gestion et de l’information, la psychologie, la médecine, l’anthropologie, et désormais les sciences de l’ingénieur et l’informatique. Il a l’ambition de traiter d’un secteur économique majeur, à la confluence entre beauté et santé, jeunesse et processus de vieillissement, en l’abordant de manière globale, de la molécule aux usages sociaux, des années trente à nos jours, pour en saisir les évolutions, les cycles et les transformations.

En septembre 2021, la rencontre entre Ségolène Marbach (PUG) et Maria Teresa Pontois, responsable valorisation à l’Institut des sciences humaines et sociales du CNRS, lors de l’université thématique Regards croisés sur les cosmétiques à Cargèse, a nourri un projet d’édition innovant, dans la continuité de l’esprit « Virus de la recherche », en profitant du renouvellement du programme CDP.

L’originalité de la démarche est d’inscrire ce projet d’édition dans le cadre du plan de France Relance, nouant un partenariat original et inédit entre un éditeur professionnel expérimenté, les PUG, et une unité mixte de recherche, le LARHRA, représentant le CDP Cosmethics et son équipe de chercheurs et chercheuses issus à parts égales des sciences humaines et sociales et des sciences dites dures. Si l’objectif est bien de répondre aux problématiques de valorisation rencontrées par le CDP Cosmethics, pour l’éditeur, la dimension professionnelle de l’expérimentation grandeur nature d’une approche permettant de renouveler la relation entre des disciplines, des connaissances, des auteurs et un public, est essentielle.

L’expérience, dénommée Virhus, vise à inventer une solution de diffusion des résultats de la recherche professionnelle, éditorialisée, spécifiquement adaptée aux projets transdisciplinaires, et singulièrement ceux associant des chercheurs des sciences humaines et sociales et des chercheurs en sciences expérimentales, de l’ingénierie et de la santé. Avec, en ligne de mire, un décloisonnement des frontières disciplinaires qui réoriente les pensées en silo vers une pensée en interaction. Elle ouvre une nouvelle forme de développement pour le transfert des connaissances dans laquelle les PUG s’impliquent brillamment grâce à l’agilité et la réflexivité de leur statut coopératif3 .

Sortir des sentiers de dépendance

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Le visuel de la série interdisciplinaire « Cosmethics », dirigée par Anne-Marie Granet (LAHRHA, UGA)

Depuis quelques années, l’interdisciplinarité est présentée comme une avancée majeure des recherches fondamentales et appliquées, et des soutiens sont mis en place pour des partenariats avec les entreprises privées ou les institutions publiques. Mais les intentions butent souvent sur une difficulté : la valorisation scientifique de ces recherches ne suit pas, et les découvertes sont rarement reconnues à un niveau similaire à celui des publications disciplinaires ou relevant de champs disciplinaires proches. Ce blocage se marque aussi bien du côté des revues que du côté des acteurs de la recherche — chercheurs comme évaluateurs.

Malgré les injonctions répétées à la mise en œuvre de l’interdisciplinarité, ceux qui s’y engagent prennent le risque de ne pas être reconnus dans les compétences et la création de connaissances qu’ils génèrent, ou dans le renouvellement des savoirs qu’ils portent au sein de leurs communautés respectives. Les découvertes issues de recherches interdisciplinaires font l’objet de publications principalement référencées à la rubrique valorisation, c’est-à-dire de moindre importance. Dès que l’on sort des grandes branches de la science — sciences du vivant, géosciences, mathématiques et informatique, médecine, sciences humaines et sociales —, la publication scientifique se heurte aux sentiers de dépendance de chaque corpus académique, avec des différences dans le vocabulaire, les structures de pensée, les langues d’édition, les références et la manière de les inscrire…

Mettre en récit la porosité des échanges

C’est bien une double ambition que nourrit Virhus : faire reconnaître le haut niveau scientifique des publications interdisciplinaires, tout en inventant des formes de diffusion inédites, au plus près des possibilités qu’offre le numérique dans toutes ses dimensions : nouvelles modalités, nouveaux supports, nouveaux formats. Une autre manière de communiquer au plus grand nombre une recherche de qualité, intégrant toutes les problématiques de la Science ouverte.

En ce sens, ce programme issu des « Virus de la recherche » s’y inscrit parfaitement, dans la mesure où ceux-ci donnent l’occasion de mettre en récit la porosité des échanges entre science et société. Les disciplines dialoguent autour d’un projet en utilisant un langage commun, du philosophe au chimiste, de l’historien au designer, du mathématicien au sociologue… C’est bien la responsabilité des chercheurs et chercheuses comme des éditeurs et éditrices que de favoriser ce dialogue entre des disciplines dont les besoins, les habitudes et les attentes en matière de publications et de valorisation ne sont pas les mêmes. La collection « Virus de la recherche – Cosmethics » veut esquisser les contours de nouvelles formes de diffusion de la connaissance qui renouvellent radicalement les standards professionnels de la publication universitaire, avec raison et passion.

Alain Faure (CNRS, PACTE, UGA), Anne-Marie Granet (LARHRA, UGA) et Ségolène Marbach (PUG)

  • 1Alain Faure est directeur de recherche CNRS au laboratoire Pacte (UMR5194, CNRS / Université Grenoble Alpes). https://www.pacte-grenoble.fr
  • 2Anne-Marie Granet est professeure à l’Université Grenoble Alpes, membre du Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes (LARHRA, UMR5190, CNRS / ENS de Lyon / Université Grenoble Alpes / Université Lumière Lyon 2 / Université Jean Moulin Lyon 3). http://larhra.ish-lyon.cnrs.fr
  • 3Les PUG sont une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC). Elles relèvent de l’économie sociale et solidaire.

Contact

Ségolène Marbach
Éditrice, Presses universitaires de Grenoble