Migrations et en-partage : quand l’alimentation rassemble
#ANTHROPOLOGIE EN PARTAGE
Genèse et objectifs. Le projet de recherche européen FOOD2GATHER financé par Heranet
Durant ces trois dernières années — secouées par la pandémie de Covid-19, les Talibans au pouvoir en Afghanistan, la guerre en Ukraine, le changement climatique — des chercheurs et chercheuses en sciences humaines d'Allemagne, Belgique, France, Italie, Pays-Bas et Norvège ont observé les foodscapes
L’un des objectifs de FOOD2GATHER étant de favoriser l’interconnaissance entre chercheurs et chercheuses européens et de comparer les situations dans chaque pays ; chaque équipe de recherche, ancrée dans son contexte local, s’est ainsi demandé en quoi l’alimentation est vectrice d’en-partage ou au contraire d’inhospitalité, tandis que les politiques migratoires européennes et nationales sont de plus en plus restrictives et que l’alimentation fait l’objet de beaucoup d’attention pour la « bonne santé » par « les établis ». Dans une logique « sciences et société » où l’art et les partenaires associatifs ont toute leur place, nous avons dès lors co-construit la recherche avec les personnes rencontrées sur nos terrains, « établies » ou « migrantes », bénévoles, militantes ou professionnelles, dans les domaines de la cuisine, de l’agriculture, de l’entrepreneuriat, du social, des collectivités locales…
Illustrations et résultats d’une coopération sciences-société civile
Forums hybrides
Après plusieurs mois de terrain, dans chaque pays, nous avons organisé des forums hybrides
Nous avons ainsi pu constater l’intérêt des différents acteurs pour les questions alimentaires, selon leur définition subjective du « bien manger » et « bien produire », reposant sur des critères environnementaux, humains, de santé. Le « bien nourrir » se fabrique avec le « bien faire de la politique » : ces échanges ont fait ressortir « l’économie morale »
Un écart s’est toutefois creusé entre les deux territoires concernant la dimension « migratoire ». Celle-ci est restée quasiment absente des discussions à la campagne, reflétant non seulement la difficulté à penser collectivement ce sujet — mais parfois aussi une surdétermination de la différence ethnique quand elle est évoquée —, témoignant d’une méconnaissance de la part de nos partenaires ruraux des problématiques spécifiques rencontrées par les personnes en situation d’exil et de précarité. En effet, si la « précarité alimentaire » ne touche pas uniquement les personnes en situation de migration, nous avons pu montrer que ces dernières expérimentent cependant des situations spécifiques découlant de leur précarisation administrative, qui méritent d’être éclairées. L’absence de reconnaissance des particularités culinaires des personnes exilées et précarisées et de l’importance de permettre l’accès à une alimentation « bonne à penser », a révélé la non-conscience des liens entre la précarité alimentaire et le racisme vécus par les ouvriers agricoles immigrés, pourtant cheville ouvrière de l’agriculture locale. La présence ancienne des travailleurs des anciennes colonies dans les vignes et les vergers n’est que peu interrogée par les bénévoles les plus âgés qui, en outre, croient dans les vertus du système agricole et d’aide alimentaire tel qu’il est. Les rares associations locales ayant conscience de cette situation et œuvrant pour favoriser l’en-partage via des ateliers cuisines, des jardins partagés ou la reconnaissance des droits des travailleurs agricoles, peinent à aborder la question publiquement. Les groupes d’extrême droite comme « entrepreneurs de morale » détiennent, dans l’espace public (incluant les réseaux sociaux) de ce secteur viticole, une forme de respectabilité qui rend complexe toute solidarité revendiquée pour « les migrants ».
Dans la métropole bordelaise, au contraire, les acteurs associatifs s’emparent de la question migratoire par l’alimentation comme un moyen d’entrer en relation avec l’Autre, essayant de pallier ce qui est vécu comme un manquement de l’État. Il s’agit de nourrir ces personnes qui ont faim et qui vivent « en bas de chez soi »
Nos interlocuteurs et interlocutrices s’accordent à dire que la précarité alimentaire est directement liée aux manques des politiques publiques
L’invisibilité des personnes en situation de migration à l’intérieur de ces questionnements reste saillante, surtout à la campagne. Non seulement nous peinons à inclure des personnes exilées en situation de précarité dans les dynamiques de réflexion, mais nous constatons que ces dernières apparaissent peu dans les discours des participants associatifs ou institutionnels. La diversité des réalités vécues par les « personnes en déplacement » reste mal connue.
Festival anthropologique
De tous ces constats est née l’idée, avec nos partenaires
Qu’est-ce que l’anthropologie a apporté aux partenaires du projet et à leurs publics ?
La construction de la recherche FOOD2GATHER, à partir de constats ethnographiques remontant du terrain, a obligé partenaires associatifs et anthropologues à s’interroger mutuellement, à co-construire la méthodologie d’enquête, à entendre les interprétations des situations vécues et observées par nos interlocuteurs et interlocutrices, à confronter les données afin de produire une analyse, mais aussi à restituer nos résultats sous des formes originales, par l’organisation d’événements publics et culturels centrés autour des pratiques alimentaires : expositions des photographies faites avec des jeunes vivant dans les squats bordelais dans divers lieux publics (Bienvenus chez nous) ; réalisation d’une carte sensible sur la trajectoire migratoire et alimentaire d’une jeune femme en quête d’un statut légal (Berlinda) ; podcasts réalisés autant avec des « établis » que des exilés et immigrants, et écoutés dans les jardins partagés (À la campagne on mange d’ici et d’ailleurs), films documentaires réalisés sur et avec les migrants (There is no time ; Mezzé : paysages alimentaires et migrations autour de Sainte-Foy-La-Grande), planches de bandes dessinées (In vino veritas) exposées dans la rue, via la coopération avec des artistes et personnes immigrantes en quête d’installation.
Grâce aux multiples coopérations, ce projet a évité de produire des données culturalistes sur les personnes dites « migrantes », plaçant la créativité au cœur de l’enquête. Nos interlocuteurs et interlocutrices ont pu se saisir d’une recherche anthropologique, en faire une manifestation culturelle, s’interroger sur nos ethnocentrismes, les mots utilisés, prendre conscience des dessous du système alimentaire et viticole, de l’existence de squats à la campagne, remarquer l’influence du discours d’extrême droite et sa notabilité. Les forums hybrides et les productions où s’entremêlent arts et anthropologie renforcent et complètent des savoirs locaux, permettant aux habitants (sédentaires ou venus d’ailleurs) de les appréhender dans une expérience nouvelle qui sort des catégories classiques des médias sur l’immigration.
Par cette anthropologie impliquée, nous avons fabriqué d’autres types de savoirs entre anthropologues, partenaires, habitants de tous horizons, artistes, etc., contribuant à donner à ces interactions le statut de connaissances sensibles, s'inscrivant dans ce que Georges Dubey nomme une « anthropologie embarquée »
Chantal Crenn, Sarah Marchiset, laboratoire SENS – Savoirs, Environnement, Sociétés (CIRAD, l’IRD et l’Université Paul-Valéry Montpellier 3) ; Isabelle Techoueyres, Anthropology of Food Webjournal