Risques et catastrophes à l’ère des changements globaux : des enjeux majeurs pour la recherche

La Lettre

#FOCUS

Le PEPR IRIMA (Gestion intégrée des risques pour des sociétés plus résilientes à l’ère des changements globaux), lauréat de l’appel « Programmes et Équipements Prioritaires de recherche Exploratoire » (PEPR) du PIA4, a pour objectif de renforcer et structurer des recherches scientifiques et contribuer à l’élaboration d’une nouvelle stratégie nationale de gestion des risques et des catastrophes et de leur impact dans le contexte de changements globaux, anthropiques et climatiques.

FIG1
Wikimedia Commons

Le PEPR IRIMA s’appuie sur un ensemble de constats sur les risques auxquels nos sociétés font désormais face. La canicule et la sécheresse dans de nombreux pays, les mégafeux au Canada et en Grèce ou les inondations en Chine et aux États-Unis qui ont marqué l’été 2023, donnent à voir comment les changements planétaires actuels exposent les sociétés humaines à une augmentation des catastrophes. Ces risques sont de plus en plus liés à l’intrication des impacts du dérèglement climatique avec ceux des activités humaines — activités industrielles, intensification des flux, modes d’aménagement, essor de la consommation, pollutions… Ils peuvent également conduire à des catastrophes technologiques graves et à de fortes menaces environnementalesLe Bureau d’analyse des risques et pollutions industriels (Barpi) note dans son dernier inventaire des incidents et accidents technologiques la nette augmentation des événements provoqués ou aggravés par des phénomènes naturels intenses, tels que les pluies-inondation ou les fortes chaleurs entre 2010 et 2020 dans les installations industrielles en France. https://www.aria.developpement-durable.gouv.fr/wp-content/uploads/2021/06/Inventaire_2021_Web.pdf , comme le révèlent des polycrises comme celle de l’ouragan Katrina ou de l’accident nucléaire de Fukushima. La distinction entre les causes naturelles des risques et les contributions des humains aux situations désastreuses est de plus en plus floue. De nombreux chercheurs, chercheuses, experts et expertes soulignent l’intensification et la fréquence plus grande de ces risques dont le coût humain et financier est important pour les sociétés. Sur la période 1998-2017, la France est le dixième pays le plus affecté au monde par les catastrophes, avec un coût global de plus de 40 milliards de dollars. Pour l’année 2022, ce coût a atteint 10 milliards, marquant une augmentation significative.

Faire face à la transformation de la nature des risques

Face à ces risques, les sociétés humaines peuvent expérimenter des formes d'instabilité et de fragilité générées par le niveau sans précédent de connectivité et de complexité. La protection des populations et des territoires est clairement devenue une question globale et systémique où les aspects naturels, technologiques, environnementaux et sociaux doivent être considérés ensemble. Il y a donc un besoin urgent d’innover en termes d’analyse et de gestion des risques et des crises pour renforcer les capacités des sociétés à faire face à un ensemble de menaces (hydro-climatiques, telluriques, technologiques, sanitaires, couplées), de les prévenir, de s’y adapter et d’être plus résilientes et plus soutenables.

Pour répondre à ces défis, il est nécessaire de consolider, de stimuler et de coordonner l’effort de recherche national sur les risques et les catastrophes. Pour cela, le PEPR IRIMA s’appuyant sur un ensemble d’acquis de recherches développées depuis au moins deux décennies, adopte une approche holistique et intégrative des savoirs. Il fédère des chercheurs et chercheuses issus de plusieurs champs disciplinaires — géosciences, sciences du climat et de l’environnement, ingénierie, sciences des données et du numérique, sciences humaines et sociales. Ces disciplines sont aujourd’hui fortement impliquées dans les problématiques d’identification, de caractérisation et de gestion des risques, mais travaillent encore trop souvent en silos et sans interactions directes avec les différents acteurs concernés en dehors du monde académique. Il s’agira d’engager un effort inédit en France de convergence des synergies, de capitalisation des connaissances et de développement d’approches méthodologiques inter- et pluridisciplinaires : construire ensemble des connaissances et des nouveaux outils innovants de manière à mieux détecter, comprendre, quantifier, anticiper et gérer les risques dans leur complexité. Les productions scientifiques et les compétences des nombreuses équipes impliquées devraient permettre la production d’une recherche de qualité, l’irrigation de débats nationaux et internationaux et la contribution à la construction de politiques pertinentes.

Le programme travail du PEPR IRIMA

Le PEPR IRIMA est construit autour d’un consortium national fédérant les organismes nationaux de référence et des universités impliqués dans le domaine des risques naturels, technologiques et environnementaux. Il développera un programme organisé en plusieurs actions (Schémas 1 et 2) qui ont été présentées lors de la réunion de lancement le 31 mai 2023. Les travaux se déploieront sur huit ans.

Pour favoriser une dynamique interdisciplinaire, le PEPR IRIMA met en œuvre une série de recherches et d’expertises (d’observation, d’analyse, d’aide à la décision, et d’éducation…), une politique incitative auprès des jeunes scientifiques et des partenariats internationaux, une politique ambitieuse de formation par la recherche et tout au long de la vie, ainsi que des plateformes de recherche.

L’organisation des capacités de recherche au niveau national sera renforcée par le développement de pôles thématiques et transversaux dans le cadre de projets ciblés : risques littoraux et de montagne, risques telluriques dans les départements et régions d'outre-mer, risques technologiques, plateformes numériques transversales, risques et sociétés. Ces pôles faciliteront l'élaboration de feuilles de route de recherche partagées. Les financements de chaires collectives et d’actions internationales sont destinés à renforcer des collaborations pour imaginer des structurations nouvelles de la recherche, des formations et des activités de valorisation. Les appels à projets gérés par l’ANR, qui débuteront en 2024, ouverts à toutes les équipes en France, sont destinés à renforcer et élargir les thématiques traitées dans le cadre des projets ciblés.

S1

 

S2

Les sciences humaines et sociales : un rôle central

Pour les sciences humaines et sociales (SHS), l’enjeu est important. Le thème des risques, des catastrophes et des crises a fait l’objet de nombreux travaux depuis des dizaines d’années. Les analyses produites permettent une compréhension fine de ce que sont les situations de risques à différentes échelles, du fonctionnement des institutions et des acteurs, des impacts différenciés en fonction des vulnérabilités. Les SHS ont largement contribué à construire le cadre épistémique que résume le slogan du Bureau des Nations-Unies pour la réduction des risques de catastrophes : Une telle approche est largement inspirée des travaux de Ben Wisner et de ses collègues : Wisner B., Blaikie P., Cannon T., Davis I. 1994, At Risk. Natural Hazards, People’s Vulnerability and Disasters, Routledge.Sans, bien entendu, nier les causes naturelles des catastrophes, les SHS, sur la base d’un ensemble d’études et de statistiques, rappellent le poids prépondérant des vulnérabilités et des inégalités sociales dans l’avènement et l’impact des catastrophes.

Néanmoins, si la somme de travaux disponible est importante, de très nombreux chantiers de recherches restent en friche pour notamment mieux prendre en compte l’impact du dérèglement climatique, les formes d’imprévisibilité que nous expérimentons et les différentes formes d’instabilités et d’inégalités qu’elles génèrent. Il s’agit de construire des cadres d’analyse qui prennent pleinement en compte les problématiques de superposition et d’intrication des risques et des vulnérabilités, qui permettent de produire des recherches et des expertises pertinentes pour l’élaboration de dispositifs et de politiques plus inclusives de prévention, d'alerte, de gestion de crise, d’adaptation et de résilience dans un contexte de changements globaux. Impulser cette nouvelle génération de travaux scientifiques ancrés à l’international, contribuer à construire des espaces collaboratifs et inspirants pour les différents acteurs concernés, et travailler à l’élaboration de politiques inclusives, passent nécessairement par une mobilisation et une visibilité plus accrues des chercheurs, chercheuses et des recherches en SHS.

fig3
Wikimedia Commons

Soraya Boudia est codirectrice du PEPR IRIMA (Gestion intégrée des risques pour des sociétés plus résilientes à l’ère des changements globaux) pour le CNRS ; Gilles Grandjean du Bureau de recherches géologiques et minières et Didier Georges, de l’Université Grenoble Alpes en assurent la co-direction.

Contact

Soraya Boudia
Centre de recherche Médecine, Sciences, Santé, Santé mentale, Société (CERMES 3)