Repenser la Syrie après 2011
#À L'HORIZON
Coordonné par Anna Poujeau, chargée de recherche CNRS au Laboratoire d'ethnologie et de sociologie comparative (LESC, UMR7186, CNRS / Université Paris Nanterre), le programme ANR SHAKK - De la révolte à la guerre en Syrie : conflits, déplacements, incertitudes est hébergé à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo, UAR3135, CNRS / MEAE). Il implique le Centre d’études en sciences sociales du religieux (Cesor, UMR8216, CNRS / EHESS), le département de l’audiovisuel de la Bibliothèque nationale de France et l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam, UMR7310, CNRS / AMU).
Syrie et au-delà ; Affiche du colloque organisé par Myriam Ababsa et Valentina Napolitano à l’Ifpo Amman (29- 30 septembre 2019) Syria Today : Social, Political and Economic Changes. At the Interface between National
Territory and Migratory Spaces ; Affiche du colloque organisé par Cécile Boëx, Vanessa Guéno, Boris James et Anna Poujeau à l’Ifpo Beyrouth (25-27 janvier 2023) L’histoire et la mémoire à l’épreuve de la révolte et de
la guerre en Syrie
Dans le sillage des Printemps arabes, la Syrie connait, à partir de début 2011, un soulèvement populaire sans précédent contre le régime Al-Assad régnant alors d’une main de fer sur le pays depuis 1970. Sans attendre, s’abat sur toute la société la féroce répression d’un pouvoir incapable de se renouveler, déclenchant un conflit armé particulièrement violent et meurtrier et impliquant de nombreux acteurs locaux, régionaux et internationaux. Provoquant la mort de plus d’un demi-million de personnes, la disparition d’environ 130 000, l’exil de près de 5,5 millions et le déplacement forcé à l’intérieur du pays de 6 millions d’autres, la guerre ne trouve, jusqu’à présent, toujours pas d’issue. Si l’engagement militaire conséquent de ses alliés russe et iranien a permis au régime de reprendre le contrôle d’une partie du pays, rayant de la carte des localités entières et détruisant le tissu urbain et périphérique des grandes villes, de larges pans du territoire lui échappent toujours. Aujourd’hui, la population, déjà rendue exsangue par des années de violence, déplacement et privation, ne cesse de s’enfoncer dans une inexorable crise économique et sociale que le régime, tenu de rétribuer ses différents partenaires — puissances et milices étrangères, hommes d’affaires et nouveaux seigneurs de guerre et de trafics illégaux en tout genre — est incapable d’enrayer.
L’extrême violence du terrain — devenu inaccessible aux chercheurs et chercheuses seulement quelques mois après le début de la révolution — aurait pu faire de la Syrie un point aveugle pour la recherche en sciences sociales sur la région, comme le furent dans d’autres contextes et à d’autres périodes l’Algérie ou l’Irak
Dans ce contexte, une équipe internationale de chercheurs et chercheuses en sciences sociales, qui travaillaient sur la Syrie avant 2011 et avaient pour objectif de continuer malgré l’inaccessibilité du terrain, s’est réunie autour d’un projet de recherche collectif et collaboratif
C’est donc dans ce cadre, très contraint, que quatre grands chantiers de recherches ont été ouverts par SHAKK. Le premier, mené en collaboration avec le service de l’audiovisuel de la Bibliothèque nationale de France, consiste à archiver de façon pérenne les vidéos de la révolution et de la guerre glanées sur le web par les chercheurs et chercheuses, en respectant une éthique de présentation et de consultation. Le matériau numérique unique archivé sous la direction de Cécile Boëx (Ehess, CéSor) est appréhendé selon deux perspectives : non seulement comme source irriguant les différents objets de recherche développés dans le programme, mais aussi comme objet de réflexion sur les usages de la vidéo et des réseaux sociaux dans la mise en récit des événements et dans l’écriture d’une mémoire vernaculaire
Enfin, SHAKK étant également conçu comme un espace de transmission, ses membres sont engagés dans la formation de jeunes chercheurs et chercheuses sur la Syrie à travers des séminaires et des sessions intensives de formation et réflexion collective. Le premier volet de cette formation a pris la forme d’une école d’été, La Syrie au prisme des sciences sociales après 2011, qui s’est déroulée durant une semaine en juin 2022 et qui a réuni trente-cinq chercheurs et étudiants autour des nouvelles questions, enjeux et méthodes de la recherche en sciences humaines et sociales sur la Syrie et à ses espaces de prolongement dans l’exil. Le deuxième volet prévu en mai 2024 prendra la forme d’une école thématique avec une vingtaine de participants. Il s’agira à la fois de consolider un réseau international et de réfléchir à l’extrême violence sur laquelle certains travaillent en particulier, et qui accompagne plus généralement les recherches, afin de mieux en désamorcer les effets. Rejoignant la question de l’éthique de la recherche en sciences sociales sur un terrain en guerre où les interlocuteurs peuvent être exposés à des risques importants, l’équipe de recherche réfléchira aux aspects méthodologiques et théoriques de la constitution de données à partir des récits des autres et des récits de soi issus des expériences personnelles du chercheur ayant souvent une relation intime avec le terrain — ce dernier point concernant particulièrement les chercheurs syriens. Il s’agira ainsi d’analyser les manières dont l’objectivation scientifique et l’expérience intime se nourrissent et entrent parfois en conflit.
Paul Langevin, Aussois). De droite à gauche : Thomas Pierret, Boris James, Anna Poujeau, Cécile Boëx,
Vanessa Guéno, Paulo Pinto et Eylaf Bader Eddin