Prospective polaire 2025-2035 : pour une interdisciplinarité, valorisant la co-construction des savoirs

La Lettre Sociologie

#NOUVELLES DE L’INSTITUT

Préciser les priorités de recherche sur les pôles pour développer la stratégie polaire dont s’est dotée la France le 5 avril 2022, tel est l’objectif du travail de prospective qui a été mené fin 2024-début 2025. Répondant à une demande du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et confiée à l’Agence de programmes « Climat, biodiversité et sociétés durables » pilotée par le CNRS, la prospective a mobilisé près de quatre-vingt acteurs et actrices de la recherche, issus d’une grande variété de disciplines et d’institutions. Avec un comité de rédaction composé d’une vingtaine de chercheurs, chercheuses et enseignantes-chercheurs/chercheuses, l’écriture s’est déroulée sous la direction de Gaël Durand1 , et le co-pilotage de Jérôme Fort2  et Virginie Vaté3 , tous trois chargés de mission/délégués scientifiques au CNRS sur les questions polaires, respectivement au sein de CNRS Terre & univers, CNRS Écologie & environnement et CNRS Sciences humaines & sociales. Déjà en ligne sous forme de synthèse, ce document sera bientôt accessible dans sa totalité.

  • 1Directeur de recherche CNRS à l’Institut des géosciences de l'environnement (IGE, UMR5001, CNRS / Inrae / IRD / Université Grenoble Alpes).
  • 2Directeur de recherche CNRS au laboratoire Littoral, environnement et sociétés (LIENSs, UMR7266, CNRS / La Rochelle Université).
  • 3Chargée de recherche CNRS au Groupe Sociétés Religions Laïcités (GSRL, UMR8582, CNRS / EPHE-PSL).

L’enjeu est de taille car la période inclut des rendez-vous importants que la communauté scientifique française ne doit pas manquer, en particulier la 5e Année polaire internationale (ou International Polar Year - IPY) 2032-2033. Les années polaires internationales constituent un moment privilégié de mobilisation des communautés de recherche sur les pôles, soutenu par un effort concerté et international. Elles se déroulent selon une périodicité longue : la dernière a eu lieu en 2007-2008. Les communautés de recherche s’affairent déjà à l’organisation de ce moment. Participer à cet effort international de recherche est essentiel à plusieurs titres. Il s’agit tout d’abord de faire face aux défis sociétaux inédits posés par les changements climatiques, environnementaux, sociaux, économiques et géopolitiques affectant les mondes polaires, dont l’impact n’est pas limité aux pôles mais se ressent à l’échelle mondiale. Cet engagement est également nécessaire pour promouvoir et maintenir la position de la recherche française polaire en tant que contributeur incontournable. 

Dans ce contexte, la prospective met en avant des objectifs forts. Tout d’abord, tout en prenant bien en compte les spécificités qu’impliquent les recherches dans chaque hémisphère, le texte insiste sur la nécessité de concevoir de façon croisée les nombreux enjeux existants entre recherches arctiques et antarctiques et promeut la mise en place d’un programme polaire. Pluridisciplinarité et interdisciplinarité sont également indispensables : un effort coordonné est nécessaire pour intégrer et mettre en dialogue la diversité des champs scientifiques pour permettre une compréhension globale et nuancée des changements en court. Des outils, des structures et des réseaux existent, comme la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI) du CNRS, le groupement de recherche « Arctique : Enjeux pour l’Environnement et les Sociétés » (AREES) ou l’Observatoire Hommes-Milieux International (OHMI) « Nunavik » sur lesquels la communauté peut d’ores et déjà s’appuyer. Mais promouvoir des approches réellement interdisciplinaires permettant l’émergence de question de recherche fondamentale d’envergure aux interfaces des sciences de l’environnement, de la vie et des sciences humaines et sociales nécessite un soutien ambitieux. La prospective a également pour objectif un meilleur engagement des acteurs locaux dans les processus de recherche : une démarche particulièrement importante en Arctique où les communautés autochtones expriment avec conviction leur volonté d’être mieux intégrées dans les recherches qui les concernent ou qui se font sur les territoires qu’elles habitent. La prospective rappelle que cette attention soutenue aux enjeux de co-construction de la recherche avec les acteurs locaux ne concerne pas seulement les sciences humaines et sociales mais l’ensemble des scientifiques évoluant sur ces terrains. À cet aspect éthique des relations avec les habitants de l’Arctique s’ajoutent également d’autres enjeux relevant de l’éthique environnementale (impact de la recherche sur les milieux), de l’éthique partenariale (concernant le bien-fondé — ou pas — de réaliser des opérations conjointes avec des opérateurs privés) ou encore de l’éthique de l’intervention (les limites du recours à la géo-ingénierie).

Au sein des quinze défis scientifiques proposés1 , les sciences humaines et sociales ont porté une attention plus soutenue aux régions arctiques, seuls espaces polaires où vivent des communautés humaines en permanence2

Dans l’Arctique, résident près de quatre millions d’individus aujourd’hui, parmi lesquels environ 10 % se reconnaissent comme appartenant à un peuple autochtone. Ces derniers sont estimés à une quarantaine, parlant des langues regroupées sous différentes familles linguistiques (Figure 1). Les habitants de l’Arctique reflètent une grande diversité de parcours et de modes de vies ; ils vivent dans des agglomérations de tailles très variées, allant, par exemple, de la ville de Mourmansk, en Russie, qui regroupe près de 300 000 individus, à des villages de quelques centaines d’habitants ou moins, essentiellement autochtones et dans lesquels on ne peut se rendre qu’en avion ou en hélicoptère, voire encore aux campements d’éleveurs nomades, en Sibérie. Il est fondamental que les recherches soient attentives à la multiplicité des contextes sociaux, économiques, historiques, juridiques et religieux. 

Dans l’Arctique, la prospective a dégagé six défis de connaissance relevant plus spécifiquement des sciences humaines et sociales. La pluridisciplinarité et l’interdisciplinarité sont ici mobilisées soit entre sciences humaines et sociales, sciences de l’environnement et sciences de la vie, soit au sein même des sciences humaines et sociales. 

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Patrimoines passés-présents 

Les premières traces d’occupation de l’Arctique datent d’il y a plus de 30 000 ans dans le nord de la Sibérie. Les recherches archéologiques existantes nous donnent à comprendre combien l’Arctique a toujours été un vaste espace d’intenses circulations au contraire des stéréotypes promouvant l’image de populations restées isolées. L’archéologie arctique est unique par le degré de préservation des sites que permet le pergélisol mais elle est aujourd’hui menacée par les effets des changements globaux incluant la dégradation de la cryosphère, l’érosion des côtes, et le développement du tourisme. Face à cela, il est nécessaire de mieux connaître les mécanismes en jeu dans la détérioration du patrimoine culturel mais aussi de développer, sur le terrain, l’utilisation de méthodes d’études moins invasives, notamment avec l’aide de nouvelles technologies. L’archéologie arctique doit aussi renouveler ses fondamentaux épistémologiques et accorder plus de place aux récits et conceptions autochtones.

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Projet Cape Espenberg Birnirk Archaeology - Atelier de restitution et d'échange post fouilles avec la communauté de Shishmaref, nord-ouest de l'Alaska (USA), août 2017 © CEBP

Saisir l’Arctique par les circulations

Les manières d’habiter l’Arctique ne peuvent se comprendre sans analyser les mobilités et les circulations qui les caractérisent. Les espaces sont immenses, les conditions atmosphériques instables et pourtant la mobilité est un aspect fondamental de cette partie du monde : mobilité des peuples autochtones, contrainte par les politiques de sédentarisation, mais aussi mobilité des populations allochtones, venues le plus souvent pour des opportunités professionnelles. Les activités d’extraction (minerais et hydrocarbures) sont, par exemple, en continuelle expansion et constituent un des pôles d’attractivité actuels, qui n’est pas sans conséquence. L’Arctique est un lieu de rencontre et de confrontation des altérités.

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Ulukhaktok, Territoires du Nord-Ouest, Canada. Y résident 423 habitants dont 405 Inuit. L’agglomération est desservie par 4 vols par semaine (avions à hélice, maximum 20 passagers) © Béatrice Collignon

Savoirs autochtones sur l’environnement et ses changements

La question des relations humains-environnement constitue un champ d’étude particulièrement dynamique ces dernières décennies. Les recherches autour de cette thématique établissent facilement un dialogue interdisciplinaire avec les sciences de la vie et de l’environnement (notamment en ce qui concerne le pergélisol, le continuum terre-mer, les interactions océan-banquise-atmosphère ou la pollution, autres défis de connaissance présents dans la prospective). Ces sujets correspondent également à des enjeux de connaissance cruciaux pour les habitants de l’Arctique qui demandent à être davantage intégrés et à contribuer aux processus de recherche. 

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Chasseurs de mammifères marins, Tchoukotka, Arctique sibérien © Virginie Vaté

Les dynamiques du religieux dans l’Arctique 

Étudier le religieux, en tant que mode d’expression de la relation au monde, permet de comprendre comment les habitants de l’Arctique, dans leur diversité, conçoivent les liens qu’ils tissent avec ce qui les entoure. L’Arctique voit se mêler des pratiques et confessions multiples, incluant notamment chamanismes autochtones, christianismes implantés au cours des siècles avec l’arrivée des colons, et islam, d’apparition récente. Les appartenances religieuses nous parlent non seulement de l’histoire coloniale, des circulations et des migrations mais aussi des choix économiques, des affirmations politiques et identitaires ainsi que des contextes géopolitiques. 

Jeunesses autochtones et futurs arctiques 

Au regard des autres régions du monde, l’Arctique est une région jeune. Au Canada, en 2021, un tiers des Inuit a moins de 14 ans. La plupart des autochtones de l’Arctique ont un taux de natalité plus élevé que celui des allochtones tout en ayant une espérance de vie plus courte. Un grand nombre d’allochtones se rendent dans l’Arctique lorsqu’ils sont en âge de travailler et en repartent quand ils cessent leur activité professionnelle. Les recherches en sciences humaines et sociales se doivent donc de porter une attention soutenue aux jeunesses arctiques et aux scénarios du futur concernant cette région. 

Défis de gouvernance

La question de la gouvernance de l’Arctique est au cœur de tensions particulièrement prégnantes aujourd’hui. Le statut des territoires, le rôle du Conseil de l’Arctique, la coopération entre États, le fonctionnement des cadres de gouvernance sont autant de thématiques qu’il convient de suivre avec la plus grande vigilance dans le contexte actuel, en particulier au travers d’études comparatistes pouvant contribuer à des réflexions plus larges sur les jeux d’acteurs et d’échelle. 

Pour pouvoir mener à bien ce programme, la prospective polaire dégage cinq priorités en cohérence avec la stratégie polaire et le One Planet Polar Summit pour un budget total de 100 millions d’euros sur dix ans. L’une de ces priorités est de permettre la création d’une structuration de la communauté de recherche polaire au niveau national pour favoriser l’émergence de projets interdisciplinaires. Il sera également nécessaire de renforcer les ressources humaines et l’attractivité du domaine ainsi que la formation de jeunes chercheurs et chercheuses afin de garantir la place de la France dans les grandes initiatives internationales. 

  • 1Sept en Arctique, quatre dans le Subantarctique, et quatre dans l’Antarctique (se reporter à la synthèse).
  • 2Les projets de recherche en sciences humaines et sociales qui se déploient en Antarctique existent. Cependant, ils constituent une proportion bien moindre de la recherche polaire en SHS. Ils portent le plus souvent sur les conséquences de l’isolement des personnels des stations de recherche ou les questions juridiques propres au statut et aux enjeux géopolitiques de ce territoire.

Contact

Virginie Vaté-Klein
Chargée de mission Polaire, GSRL