Politique, religion et laïcité en Méditerranée

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Politiste et socio-historienne, directrice de recherche CNRS au Centre Émile-Durkheim - Science politique et sociologie comparatives (CED, UMR5116, CNRS / Sciences Po Bordeaux / Université de Bordeaux), Magali Della Sudda est spécialiste des mobilisations. Elle a coordonné l’enquête auprès des Gilets jaunes et le projet « Doléances » (2025-2028). Parmi ses publications, Les Nouvelles femmes de droite éclaire le militantisme de femmes dans les droites radicales. Dans le cadre du programme Attentats-recherche, elle a coordonné le projet Enjeux passés et présents de la laïcité et des questions religieuses : comparaisons méditerranéennes.

Le financement Attentats-recherche a ouvert un espace de réflexion sur la religion, la laïcité et le genre en Méditerranée en co-finançant une école thématique (2016). À moyen terme, il a structuré la transformation d’une enquête initiée lors de l’ANR GENEREL en une étude consacrée aux « Nouvelles femmes de droite », ces militantes de droite extrême et radicale des années 2015-2020. La comparaison dans l’espace et dans ses objets de recherche a été le support d’une réflexion sur la régulation du culte et de la liberté de croyance, sur la radicalité entendue comme passage à l’acte violent et perçu comme déviant, mais aussi sur une dimension alors sous-étudiée qu’est le genre. Ce décloisonnement participe d’approches qui s’intéressent à la religion dans sa relation avec le politique. La religion, y compris dans un régime laïque, peut ainsi être saisie comme productrice de « société civile », comme ressource dans une mobilisation collective ou à l’origine de répertoires d’actions spécifiques, dans leurs formes les plus violentes comme les plus pacifiées. 

Le principe démocratique de laïcité et ses déclinaisons 

Lors de l’école thématique « Politique, religion et laïcité en Méditerranée » (POLARE) organisée fin 2016 à Rome, Xabier Itçaina1 a présenté les différentes réflexions sur la régulation du culte en quatre registres. 

La première forme de comparaison a porté sur les régimes stato-nationaux de régulation du culte

Le deuxième registre de comparaison a concerné l’approche diachronique et le repérage des changements dans les régimes de régulation du culte. La discussion a porté, à la suite de l’exposé de Philippe Portier2, sur les séquences historiques de la laïcité française depuis la remise en cause du modèle concordataire jusqu’aux mutations les plus contemporaines. Le politiste a ainsi distingué trois régimes depuis 1880 : la logique de la séparation sous la IIIe République, la laïcité de la reconnaissance des années 1950-1970, et le moment de l’intégration des années 1990-2000. À partir d’une approche juridique, Stéphanie Hennette-Vauchez3 a posé, quant à elle, l’hypothèse d’une mutation de la laïcité à la française avec un déplacement des frontières de la laïcité par le droit, en particulier après la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques. Le débat a dès lors porté sur l’oscillation de l’interprétation de la laïcité entre neutralité de l’État et restriction des libertés religieuses. René Otayek4 a montré comment dans le cas du Liban, c’est bien le processus historique de construction de l’État, et non pas les communautés elles-mêmes, qui avait produit le communautarisme. 

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Symboles religieux et spirituels sur les croix-épées du Souvenir français des soldats de la Première guerre mondiale, Nice, cimetière de Caucade © M. Della Sudda

Le troisième exercice comparatiste a porté sur les échelles d’action collective. L’observation de l’échelle locale pousse ainsi à relativiser ou, à tout le moins, à interroger les contrastes par trop tranchés entre modèles nationaux de régulation du religieux. Ces modèles se redéfinissent sur le terrain local au travers de pratiques de coopération entre autorités locales et acteurs religieux dans le cadre mouvant des gouvernances urbaines comme l’a montré la chercheuse Philippine Proux. L’échelon transnational a également été évoqué, notamment par l’approche juridique déployée par Stéphanie Hennette-Vauchez sur les contentieux religieux aux échelles nationale, européenne, voire internationale.

Enfin, un dernier registre de comparaison a porté sur des observations sectorielles. Les modes de régulation du culte se traduisent différemment à l’école, à l’hôpital ou encore à l’armée. Sur ce dernier point, la communication d’Elyamine Settoul, maître de conférences des universités, portait sur l’observation des soldats musulmans dans l’armée française et mettait en exergue les difficultés d’intégration des musulmans dans une institution encore fortement imprégnée de réseaux et de références catholiques. L’État, dérogeant, dans le cas des espaces empêchés, au principe de non subventionnement du culte, a voulu corriger ce biais par plusieurs mesures, et notamment par l’institutionnalisation d’aumôniers militaires musulmans. Pour sa part, Camille Foubert, sociologue du travail et de la santé, a montré comment, dans le cas de l’hôpital au Québec et en France, le principe de neutralité religieuse des institutions et de l’État dépendait ensuite de l’interprétation de leur rôle par les soignants et de leur adaptation aux différentes configurations et expériences.

Penser la radicalisation : comprendre la radicalité comme un processus dans une configuration

Claire de Galembert5 a apporté une contribution théorique sur la dimension relationnelle de la radicalité d’une part, et, d’autre part, une perspective empirique qui contredit les discours médiatiques sur le lien entre violence et islam ou immigration. La radicalisation doit être appréhendée en contexte, selon une approche relationnelle. L’intervention de la sociologue Valérie Amiraux prenait la notion de radicalisation à contre-pied de ce qui est fait habituellement. Pour aborder la radicalisation, elle proposait une définition d’une interaction sociale qui échoue. Cette définition interactionniste insiste davantage sur la relation et le dialogue dans le contexte démocratique libéral où le consensus est devenu la norme, le référentiel dominant. Sur le plan théorique, l’analyse de situation prime sur les a priori hypothético-déductifs. Enfin, d’un point de vue empirique, les conditions de la recherche ont des effets pour appréhender la radicalisation. Olivier Roy6 a examiné la notion de radicalité en l’associant à celle de violence pour proposer la thèse de l’islamisation de la radicalité à partir de différentes enquêtes. Le passage à la violence caractérise la radicalité, la radicalisation le processus du passage à l’acte violent. Il invite à réfléchir sur la construction des indicateurs de radicalité utilisés par les pouvoirs publics. 

L’ensemble des travaux partagent la définition processuelle de la radicalisation. Ainsi Paul Cormier, politiste, a utilisé l’analyse interactionniste et la notion de disposition pour étudier des parcours militants en Turquie dans les années 1980. Ces engagements sont mis en regard de la critique sociale exprimée par les jeunes gens et jeunes filles d’un quartier populaire d’une ville de province, dans les travaux menés par Agnès Villechaise7, et d’un groupe de prédicateurs tablighi dans une banlieue suburbaine d’une grande métropole, dans les recherches conduites par l’anthropologue Montassir Sakhi. La radicalité des discours ou des engagements religieux doit être dissociée des pratiques et passages à l’acte violent.

Les « politisations religieuses » et leur institutionalisation dans le champ politique

Le professeur de science politique Luca Ozzano a précisé le lien entre la politique institutionnelle et la religion à partir d’une typologie qui suppose de définir ce que signifie la religion pour ces partis et dans cette typologie, étudier les dynamiques, caractériser l’intensité et la modalité de la religiosité. Ces trois indicateurs sont ensuite appliqués à l’étude du programme, de l’organisation et de l’électorat des partis politiques. Selon Yves Déloye8, la politisation est un processus qui se déploie selon différentes temporalités longue, moyenne et courte au niveau individuel, méso-organisationnel et national. Avec cette grille, on peut essayer de rassembler les questions autour de la laïcité, de la perception de la religiosité comme une menace pour l’ordre politique. En croisant la temporalité et l’échelle géographique, on peut envisager le lien entre politisation et religions dans son contexte. Ainsi, selon que la temporalité est courte ou longue, selon que l’on s’intéresse au niveau local, national ou supranational, on pourrait observer les processus avec davantage d’acuité. 

Ainsi, au niveau micro-sociologique, Alice Picard9 a observé dans son enquête comparée les manières dont les pratiques musulmanes sont perçues comme « une déviance en construction ». Margot Dazey10 a présenté son travail sur l’Union des organisations islamiques de France, qu’elle abordait par la sociologie des groupes, d’intérêt, et a montré ce que les interactions institutionnelles, c’est-à-dire les attentes des institutions et relations qui se nouent entre les organisations confessionnelles et celles-ci, produisent ; elle s’est aussi intéressée aux effets de légitimation et normalisation. Enfin, le politiste Badr Karkbi a examiné comment le Parti de la justice et du développement au Maroc se structure dans le cadre de la Monarchie, en lien avec d’autres partis comparables, et en relation avec des dynamiques transnationales, en particulier avec le Parti de la justice et du développement (AKP) en Turquie qui constitue un référent de parti confessionnel à imiter ou dont il faut se distancier.

Penser la laïcité, les rapports de pouvoir spécifique aux religions instituées à l’aune du genre

Selon Magali Della Sudda, le genre permet de repenser la manière dont les institutions sont prescriptrices de normes et dont les normes hors du champ religieux affectent les institutions, et d’aborder des objets spécifiques. La chercheuse s’est intéressée à la construction des frontières de la citoyenneté en France sous la Troisième République et à ses effets de longue durée. Dans le contexte impérial de la République (1871-1940), les logiques genrées et ethno-religieuses président aux catégories d’exclusion de la citoyenneté des femmes et des indigènes au nom de l’empire de la coutume pour les sujets non-chrétiens. La sociologue Alberta Giorgi a, quant à elle, a posé les jalons méthodologiques d’une étude comparée. Le genre agit comme révélateur dans les définitions de la laïcité et de l’égalité entre les hommes et les femmes. Solenne Jouanneau11 invitait, elle, à aller au-delà des prénotions diffusées dans certains espaces médiatique ou politique, qui érigent l’islam en religion incompatible avec les valeurs républicaines, en observant le rôle médiateur joué par l’imam entre différentes familles et l’institution républicaine. Enfin, Céline Béraud12 a révélé l’importance des représentations sexuées des agents de l’administration pénitentiaire. Dans la configuration de la prison de femme, le « risque » religieux et la radicalisation sont peu présents, tandis que d’autres formes de contrôle social s’exercent sur le corps des femmes. 

Un prolongement de l’école thématique « Nouvelles femmes de droite », une enquête sur la radicalité politique à droite

Le financement obtenu dans le cadre de l’appel à projets Attentats-Recherche a permis de revenir sur un moment fondateur dans l’évolution stratégique des droites à propos des questions de genre. Les manifestations spectaculaires contre le projet de loi Taubira ont décloisonné les droites conservatrices, extrêmes et radicales. Dans ce sillage, de « nouvelles femmes de droite » s’organisent pour contester l’égalité de genre et le féminisme de l’intérieur. Certaines s'approprient aussi les acquis du féminisme, telle la santé des femmes, dans un contexte où les scandales sanitaires et la crise écologique remettent la « nature » au centre de l’attention, en promouvant la contraception dite naturelle, en valorisant le foyer. D’autres naturalisent les inégalités pour soutenir un projet politique fémonationaliste — c’est-à-dire qu’elles promeuvent le nationalisme au nom de la cause des femmes, en faisant de l’immigration non-occidentale et de l’islam des menaces pour les femmes occidentales —, et pour combattre l’immigration non-occidentale et l’islam.

Aujourd’hui dominantes dans l’espace des droites, elles ont participé ainsi à rendre audibles les partis politiques de droite extrême et radicale en portant leurs discours et thématiques dans l’espace public. 

Contact

Magali Della Sudda
Directrice de recherche CNRS, Centre Émile-Durkheim - Science politique et sociologie comparatives

Notes

 

  1. Directeur de recherche CNRS au Centre Émile-Durkheim - Science politique et sociologie comparatives (CED, UMR5116, CNRS / Sciences Po Bordeaux / Université de Bordeaux),
  2. Directeur d’études à l’École pratique des hautes études et membre du Groupe Sociétés Religions Laïcités (GSRL, UMR8582, CNRS / EPHE-PSL).
  3. Professeure des universités et membre du Centre de théorie et analyse du droit (CTAD, UMR7074, CNRS / Université Paris Nanterre).
  4. Chercheur CNRS à la retraite, alors membre du laboratoire Les Afriques dans le monde (LAM, UMR5115, CNRS / Sciences Po Bordeaux / Université Bordeaux Montaigne).
  5. Chargée de recherche CNRS à l’Institut des sciences sociales du politique (ISP, UMR7220, CNRS / Université Paris Nanterre / ENS Paris-Saclay).
  6. Chercheur CNRS à la retraite, alors membre du Centre d'études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques (Cetobac, UMR8032, CNRS / EHESS).
  7. Maîtresse de conférences et membre du Centre Émile-Durkheim - Science politique et sociologie comparatives.
  8. Professeur des universités et membre du Centre Émile-Durkheim - Science politique et sociologie comparatives.
  9. Chercheuse associée au laboratoire Arènes (UMR6051, CNRS / EHESP / Sciences Po Rennes / Université de Rennes).
  10. Chargée de recherche CNRS au Centre d'études et de recherches administratives, politiques et sociales (CERAPS, UMR8026, CNRS / Université de Lille).
  11. Professeure des universités et membre du Centre de recherche sur les liens sociaux (CERLIS, UMR8070, CNRS / Université Paris Cité / Université Sorbonne Nouvelle).
  12. Chercheuse EHESS au Centre d’études en sciences sociales du religieux (CESOR, UMR8216, CNRS / EHESS).