Trois questions à Yukari Takamura, « fellow-ambassadeur » 2025 du CNRS

La Lettre Droit

#TROIS QUESTIONS À

Professeure à l'Institut des initiatives du futur de l'université de Tokyo, Yukari Takamura fait partie des neuf personnalités de la recherche mondiale qui ont rejoint le CNRS en tant que « fellows-ambassadeurs » en 2025. Spécialiste en droit international de l'environnement, elle s’intéresse en particulier aux questions juridiques et de gouvernance relatives aux accords multilatéraux sur l'environnement, ainsi qu'aux lois et politiques publiques conduites en matière de climat et d'énergie, mais aussi de biodiversité. 

Yukari Takamura, vous êtes la fellow-ambassadrice 2025 de CNRS Sciences humaines & sociales. Pouvez-vous vous présenter et nous parler de vos thématiques de recherche ?

Tout d’abord, je tiens à dire que c’est un immense honneur pour moi d’avoir été nommée fellow-ambassadrice du CNRS et je suis profondément reconnaissante pour cette précieuse opportunité qui m’est accordée.

Je suis professeure de droit international à l'Institut des initiatives du futur de l’université de Tokyo, avec une spécialisation en droit international de l’environnement. Avant de rejoindre l’université de Tokyo en 2018, j’ai été professeure associée à l’université de Shizuoka, professeure associée puis professeure à l’université Ryukoku à Kyoto, et professeure à l’université de Nagoya. Au cours de cette période, j’ai eu la chance d’étudier, entre 1993 et 1995, à l’École doctorale et à l’Institut des hautes études internationales de l’université Paris-Panthéon-Assas, ainsi que de mener des recherches en tant que chercheuse invitée à l’université de Londres en 2000-2001.

Mes recherches portent sur les questions juridiques et de gouvernance liées aux accords multilatéraux sur l’environnement (AME). L’un de mes principaux axes de recherche concerne la manière dont les AME devraient être conçus afin d’assurer l’effectivité de leur mise en œuvre, de concrétiser leurs objectifs et leurs dispositions, et ainsi de contribuer à la résolution des problèmes environnementaux. Pour aborder cette question, j’analyse la mise en œuvre des AME, en particulier au Japon, en la comparant à celle d’autres pays, afin d’en identifier les spécificités et les défis. Sur la base de ces travaux, j’examine comment concevoir des AME plus efficaces. L’analyse des mécanismes de conformité au sein des AME en constitue un exemple.

L’effectivité des AME, entendue comme leur capacité à produire des changements réels dans le comportement des États et des acteurs non étatiques en faveur d’une meilleure protection de l’environnement, ne dépend pas uniquement des règles et procédures juridiques. D’autres éléments institutionnels pertinents, y compris ceux qui ne sont pas juridiquement contraignants, tels que les instruments de politique publique ou les mécanismes financiers, peuvent également influencer l’efficacité des régimes environnementaux mondiaux. Les caractéristiques propres des problèmes environnementaux, ainsi que les contextes politiques et économiques dans lesquels ils s’inscrivent, jouent aussi un rôle important. C’est pourquoi je continue de nourrir un vif intérêt pour la recherche transdisciplinaire dans laquelle je m’engage, afin de mieux comprendre les facteurs déterminant l’efficacité des AME et de réfléchir à une conception plus efficace des accords et de la gouvernance environnementale mondiale.

Ces intérêts et contributions de recherche m’ont conduite à participer à divers organes consultatifs gouvernementaux au Japon, notamment en tant que présidente du Conseil central de l’environnement du Japon (2021-2024) et présidente du Conseil de l’environnement du Gouvernement métropolitain de Tokyo (depuis 2019). Je suis également membre du Sustainability Standards Board of Japan (SSBJ), chargé de l’élaboration des normes de reporting de durabilité des entreprises, et membre du groupe consultatif sur le changement climatique et le développement durable de la Banque asiatique de développement (BAD). J’ai aussi exercé les fonctions de vice-présidente du Conseil scientifique du Japon (2020-2023).

 

Pourquoi avez-vous accepté de rejoindre le programme des CNRS Fellow ? En quoi ce programme peut-il nourrir vos recherches ? Sur quels thèmes pensez-vous qu’il serait intéressant de collaborer avec les équipes de recherche françaises ?

J’ai étudié le droit international à l’université Paris-Panthéon-Assas au début de ma carrière de chercheuse, sous la direction du professeur Pierre-Marie Dupuy. Étudier le droit international à Paris m’a offert de précieuses opportunités pour enrichir mes connaissances, mes méthodologies de recherche et ouvrir des perspectives innovantes, fondées sur une logique et un raisonnement très clairs et structurés, ainsi que sur des précédents et des pratiques étatiques remarquablement riches, hérités de l’histoire européenne. Depuis lors, j’ai toujours été attirée par l’école française du droit international. Je suis donc très enthousiaste à l’idée de renforcer les collaborations avec les chercheurs et chercheuses en droit international et dans les disciplines connexes en France.

S’agissant des thématiques de collaboration possibles, l’un des sujets que je trouve particulièrement intéressant concerne les impacts et les défis auxquels l’ordre juridique international est confronté dans un contexte géopolitique troublé. La situation géopolitique actuelle rend plus difficile l’adoption de règles internationales communes entre les États et crée même un risque d’érosion, voire d’effondrement, de l’ordre juridique international construit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale — non seulement dans le domaine de la protection de l’environnement, y compris le changement climatique, mais aussi dans ceux du commerce, des droits humains, de la paix et de la sécurité. La question de savoir comment préserver et faire évoluer l’ordre juridique international afin de relever les défis mondiaux, en particulier l’enjeu de la durabilité, est un thème que je souhaite aborder dans le cadre de ces collaborations.

Dans le contexte du changement climatique et du défi de la durabilité, nous observons une expansion de l’utilisation des normes de reporting de durabilité des entreprises élaborées par l’International Sustainability Standards Board (ISSB). Plus de trente pays obligent déjà, ou se préparent à obliger, les entreprises à utiliser ces normes pour les informations divulguées dans les états financiers. Bien entendu, les normes de l’ISSB ne constituent pas du droit international à proprement parler, mais elles possèdent un fort potentiel pour influencer le comportement des entreprises. Je m’interroge sur la manière dont cette « hybridation » en cours de la gouvernance climatique mondiale peut être évaluée, et sur son efficacité réelle. C’est le thème de l’intervention que j’ai prononcée lors de l’événement organisé en octobre 2024 par le CNRS, la Japan Society for the Promotion of Science (JSPS) et la Japan Science and Technology Agency (JST), pour célébrer le cinquantième anniversaire de la coopération scientifique franco-japonaise. L’exploration des contentieux climatiques devant les juridictions internationales, régionales et nationales, constitue un autre axe de recherche dans la même perspective. Une analyse approfondie de l’avis consultatif récent de la Cour internationale de Justice, ainsi que des décisions d’autres juridictions internationales et régionales et de leurs impacts sur d’autres contentieux, pourrait en faire partie.

La recherche transdisciplinaire orientée vers les politiques publiques afin de résoudre la crise mondiale de la durabilité, y compris le changement climatique, constitue un autre domaine de collaboration. Outre les universités et le CNRS, plusieurs think tanks tels que l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI) et l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) travaillent activement dans cette direction. Je souhaite poursuivre et approfondir mes collaborations avec ces institutions.

 

Le programme des CNRS Fellow prévoit un séjour d’un mois en France chaque année pendant trois ans. Vous avez récemment effectué votre premier séjour : comment avez-vous organisé votre temps ? Quels sont vos projets pour les deux prochaines années ?

Lors de mon premier séjour en France en 2025, j’ai visité l’université d’Aix-Marseille en octobre dernier. J’y ai eu d’excellentes occasions de discuter de thématiques de recherche potentielles avec Sandrine Maljean-Dubois, directrice de recherche au CNRS1, ainsi qu’avec ses collègues, et de donner une conférence à des étudiants de master et de doctorat. À Paris, j’ai participé à une réunion du conseil scientifique de l’IDDRI, think tank international étroitement associé à Sciences Po. À cette occasion, nous avons discuté des thèmes pouvant être abordés avec les chercheurs et chercheuses de l’IDDRI : j’ai ainsi pu échanger avec son directeur général Sébastien Treyer, puis avec les membres du conseil scientifique issus de disciplines variées. J’ai également donné une intervention intitulée « La politique et la diplomatie climatiques du Japon et les perspectives de coopération » lors d’un webinaire « Coopération Japon-France et avenir du changement climatique » organisé par l’IRIS.

Au cours des deux prochaines années, je souhaite explorer et développer des collaborations sur les thèmes évoqués ci-dessus. Je pense également que ces sujets sont susceptibles d’intéresser des chercheurs et chercheuses non seulement en France et au Japon, mais aussi au-delà. Je sais que le CNRS dispose de bureaux à l’étranger, notamment à Tokyo. Nous pourrions organiser des ateliers et des séminaires en France ainsi qu’en collaboration avec les bureaux du CNRS à l’étranger, afin d’élargir la coopération au-delà du cadre franco-japonais.

L’année 2024 a été marquée le cinquantième anniversaire de la coopération scientifique franco-japonaise. À cette occasion, je souhaite sincèrement explorer les possibilités de renforcer et d’élargir encore davantage cette coopération scientifique entre la France et le Japon.

Contact

Yukari Takamura
Institut des initiatives du futur

Notes

 

  1. DR CNRS au laboratoire Droits international, comparé et européen (DICE, UMR7318, CNRS / AMU), et directrice adjointe scientifique à CNRS Sciences humaines & sociales.