Un autre monde est possible. Il est déjà là
En s’appuyant sur plus de 300 études menées sur une période de près de cinquante ans, une vaste enquête internationale, récemment publiée dans la revue Academy of Management Annals, révèle la vitalité et la diversité des organisations dites « alternatives ». Coopératives, collectifs, communs, tontines, communautés de soin ou monnaies locales… Il existe une pluralité de façons de travailler et de s’organiser, fondées sur la solidarité, le collectif et un ‘faire monde’ sensible.
Coordonné notamment par Héloïse Berkowitz, chargée de recherche au Laboratoire d'économie et de sociologie du travail (LEST, UMR7317, CNRS / AMU), ce travail d’enquête propose une relecture ambitieuse de plus de cinquante ans de recherches internationales sur les organisations alternatives. En s’appuyant sur l’analyse de plus de 300 articles, livres et chapitres d’ouvrages, l’étude montre que ces organisations dites « alternatives » ne constituent ni des marges négligeables, ni des expérimentations isolées. Au contraire, prises ensemble, ces organisations offrent le paysage d’une forêt dense et vivante de pratiques plurielles, reliées entre elles par des réseaux souterrains, qui nourrissent et soutiennent des manières autres de faire monde, loin des modèles dominants. Et de fait, elles reconfigurent les relations sociales.
Coopératives, banques de temps, monnaies locales, collectifs féministes ou écologistes, ressourceries, jardins communautaires, comités de cogestion des pêches, associations pour le maintien de l’agriculture paysanne et autres systèmes alimentaires alternatifs, communautés de soins palliatifs en Inde, entreprises récupérées par les employés en France ou au Brésil, tontines au Cameroun : autant d'exemples concrets d’organisations alternatives qui rythment les vies humaines et les territoires à travers le monde. Ces organisations mettent en œuvre d’autres valeurs ou objectifs, d’autres manières de travailler, de produire, de posséder, de décider, de prendre soin et de faire monde, que celles qui caractérisent les organisations visant l’accumulation capitaliste et la maximisation de la valeur actionnariale ou de la performance. Elles ne suivent pas un modèle unique, mais partagent une volonté de faire exister des relations qui se pensent autrement.
L’étude commence par retracer la généalogie, sur un temps long, des formes d’organisation alternative ayant fleuri sur les principes coopératifs du XIXe siècle : Équitables Pionniers de Rochdale en 1844, luttes historiques féministes et queer, Indigènes, anti-castes, écologistes, ou encore paysannes et des sans-terres. Dans de nombreux pays du Sud Global, les sociétés postcoloniales ont porté des visions alternatives de la liberté, de la paix ou du développement, avec la Conférence de Bandung en Indonésie en 1955 ou le Mouvement des Non-alignés en 1961.
Depuis les années 1990, puis après la crise de 2008, les mouvements de solidarité et d’occupation de l’espace public — de Nuits debout aux Gilets Jaunes — ont témoigné non seulement des aspirations individuelles et collectives pour les alternatives, mais aussi de leur diversité. Ces organisations alternatives se construisent souvent en rupture avec l’entreprise capitaliste et plus largement les systèmes dominants. Elles entretiennent des relations diverses avec les structures dominantes, allant de formes d’accommodement, de cohabitation ou d’alignement partiel, à des positions ouvertement antagonistes, ou encore cherchant une autonomie plus ou moins radicale.
Ainsi, l’État du Kerala, en Inde, est réputé pour le développement d’un modèle de soins palliatifs s’appuyant sur les communautés. Il offre un accompagnement total –– médical, social, financier et émotionnel –– entièrement gratuit pour les patients et leurs familles, à rebours des grandes tendances de la privatisation des soins.
En Catalogne, les communautés de pêcheurs s’organisent dans les ports avec les pouvoirs publics, les centres de recherche et la société civile dans des comités de co-gestion des pêches. Ces comités développent des modèles de gouvernance territorialisée qui prennent soin des humains comme des territoires ou des autres êtres vivants, de la seiche, au lançon, en passant par la gamba de Palamós. Au Brésil, les recuperadas sont des entreprises reprises et autogérées par les travailleurs et les travailleuses, souvent à la suite de faillites.
Pour donner sens à cette diversité et ce foisonnement des alternatives, l’étude développe un cadre d’analyse pour mieux comprendre ce qui caractérise ces organisations. Plutôt que de les définir uniquement par ce à quoi elles s’opposent — la grande entreprise actionnariale, le modèle économique capitaliste ou des formes de dominations systémique comme le patriarcat — l’étude met en lumière trois dimensions clés des organisations alternatives : les imaginaires, l’altérité et la subjectivité.
Une première dimension est celle des imaginaires. Les organisations alternatives sont nourries par des visions du monde qui s’écartent des représentations dominantes de l’économie et du progrès. Face au dictat du There Is No Alternative de Margaret Thatcher, ayant largement colonisé les imaginaires dominants, les organisations alternatives ouvrent le champ des possibles en proposant une multiplicité de projets et visions collectives.
Ainsi, certains peuples Indigènes s’appuient sur des imaginaires climatiques ancrés dans le territoire, à rebours des imaginaires reposant exclusivement sur le pétrole, les solutions techno-marchandes ou les récits d’apocalypse climatique. Ces imaginaires pluriels peuvent être coopératifs, féministes, écologistes, Indigènes, post-capitaliste, post-croissance, ou encore plus qu’humain, c’est-à-dire attentif à l’existence et l’importance d’autres formes de vie et leur entremêlement avec les vies humaines.
Une deuxième dimension clé est celle de l’altérité. Les organisations alternatives cultivent un rapport politisé à la différence, à la fois comme processus de différentiation et comme forme de résistance face aux ordres sociaux dominants et institutionnalisés, ainsi qu’à leurs mécanismes de marginalisation et d’invisibilisation.
Enfin, les subjectivités constituent une troisième dimension clé. Les organisations alternatives cultivent des manières de penser, de ressentir et d’agir visant à repenser les rapports entre humains et entre non-humains, autour de la solidarité, du collectif, et d'un faire monde sensible. Ces subjectivités alternatives portent une politique du sujet qui interroge la place du travail, sa division genrée et le travail de reproduction sur lesquels repose le capitalisme. La construction sociale des subjectivités permet de mieux comprendre les formes de résistance qui se jouent dans les organisations.
L’article analyse également les dynamiques concrètes par lesquelles ces organisations alternatives transforment le monde et évoluent elles-mêmes. Si elles peuvent émerger en réponse à la poly-crise actuelle, elles sont aussi engagées dans une préfiguration, ici et maintenant, de manières multiples de faire monde. Des processus d'expérimentation, de préfiguration, d’horizontalisme ou encore le rôle des méta-organisations (organisations d’organisations) dans la mise en relation d’initiatives locales et la création de solidarités translocales et transnationales, émergent comme des moteurs importants de transformation. Les frictions, notamment entre pratiques alternatives et ordres dominants, jouent également un rôle clé dans la recomposition des ordres sociaux.
Ces dynamiques produisent des effets à plusieurs niveaux, de l’individu jusqu’à la société dans son ensemble : du bien-être individuel à la survie et l’émancipation économique de certaines communautés, la régénération des liens sociaux, et plus largement, la transformation des sociétés dans leur ensemble.
Cette recherche souligne enfin l’importance de continuer à documenter ces organisations alternatives, non seulement pour attester de leur permanence mais aussi pour les rendre perceptibles. Or face aux crises actuelles, il est en effet urgent de pluraliser nos manières d’organiser le travail et la vie collective. Et les organisations alternatives ont beaucoup à apporter : elles montrent qu’un autre monde est non seulement possible, il est déjà là.
Objectifs de développement durable

Cette recherche contribue particulièrement à la réflexion menée autour des objectifs suivants :
- ODD 1 (Pas de pauvreté) : en soutenant des modèles économiques inclusifs.
- ODD 5 (Égalité entre les sexes) : via des collectifs féministes et des organisations luttant contre les inégalités.
- ODD 8 (Travail décent et croissance économique) : en promouvant des formes de travail plus justes et solidaires.
- ODD 10 (Inégalités réduites) : en donnant de la visibilité à des pratiques marginalisées.
- ODD 12 (Consommation et production responsables) : à travers des initiatives comme les ressourceries ou les monnaies locales.
- ODD 13 : de nombreuses organisations alternatives portent sur la crise climatique.
- ODD 16 : de nombreuses organisations alternatives se concentrent sur la justice, re-pensant la paix et l’organisation dans des zones post-conflit, etc.
- ODD 17 : certaines organisations alternatives collaborent entre elles ou avec des institutions, pour des transformations sociétales à plus grande échelle.
Référence :
Vijay D., Berkowitz H., Huybrechts B., Audebrand L. K., Barros M., Fotaki M. 2026, Another World is Possible, It’s Already Here : A Review and Research Agenda of Alternative Organizing, Academy of Management Annals, 20(1) : 155‑203.