Sous-évaluer sa monnaie : un instrument adéquat pour progresser dans les chaînes de valeur mondiales ?
Dans un contexte de fragmentation internationale de la production, les politiques de change peuvent influencer la participation des pays aux chaînes de valeur mondiales (CVM), et au processus de production des biens qui implique le franchissement de plusieurs frontières internationales entre les différentes étapes de la conception, de la fabrication et de la commercialisation d’un produit. Dans un article publié dans The Review of World Economics, Mariz Abdou et Patrick Plane, membres du Centre d'études et de recherches sur le développement international (Cerdi, UMR6587, CNRS / Université Clermont Auvergne), montrent qu’une sous-évaluation modérée du cours du change réel, c’est-à-dire avec prise en compte de l’évolution des prix relatifs, favorise l’intégration dans les chaînes de valeur. Cette étude a été conduite avec Ibrahim Elbadawi et Chahir Zaki, respectivement chercheurs au Development Studies and Research Forum (Dubaï) et à l’université d’Orléans.
Que sont les politiques de change et comment sont-elles utilisées ?
Les politiques de change regroupent l’ensemble des actions menées par les autorités pour influencer la valeur réelle de la monnaie nationale par rapport aux devises. Dans la littérature économique, le taux de change réel (TCR) est considéré comme un instrument clé qui influence l’allocation des ressources entre le secteur des biens échangeables à l’international et celui des produits destinés à la consommation locale. Une monnaie dont le taux de change est sous-évalué est une composante de la politique industrielle en ce sens qu’elle améliore la rentabilité des activités exportatrices1. Le débat sur le rôle du taux de change n’est pas définitivement tranché. Si des études ont montré qu’une sous-évaluation favorisait l’expansion des exportations et soutenait une croissance économique durable, d’autres ont fait valoir que l’instrument devait être utilisé avec prudence2.
Un débat académique encore ouvert
Si une littérature abondante a pu souligner l’intérêt de sous-évaluer la monnaie nationale, des travaux ont aussi montré que la dépendance aux consommations intermédiaires importées pouvait atténuer cet effet. Dans les économies fortement intégrées aux chaînes de valeur, une dépréciation de la monnaie renchérit en effet le coût de ces intrants étrangers importés3. Dans les dernières décennies, une convergence s’est faite sur l’idée que les effets du taux de change dépendent fortement du contexte économique, de la nature des biens échangés, et de la qualité des institutions.
L’enjeu spécifique des CVM
La mondialisation de la production a profondément transformé les relations commerciales. Désormais, les produits sont fabriqués à partir de composants provenant de plusieurs pays, ce qui modifie la manière dont les variations du taux de change affectent le commerce international. La participation aux chaînes de valeur peut être mesurée dans deux dimensions :
Participation en aval (forward participation) : la valeur ajoutée domestique d’un pays est incorporée dans les exportations d’autres pays.
Participation en amont (backward participation) : les exportations d’un pays reposent sur des intrants importés.
Dans ce contexte, les mécanismes traditionnels reliant taux de change et commerce deviennent moins évidents. Si une dépréciation peut stimuler les exportations, parallèlement, elle augmente le coût des intrants importés qui n’ont pas forcément de substituts locaux à court terme.
Pour mener l’analyse économétrique, les chercheurs ont utilisé les données de l’UNCTAD-EORA pour 143 pays sur la période 1995-2018. Les résultats obtenus sont intéressants :
la sous-évaluation du taux de change réel augmente la participation des pays aux chaînes de production internationales, aussi bien en amont qu’en aval ;
cet effet est particulièrement marqué dans les économies en développement ;
la production domestique et les intrants étrangers apparaissent souvent complémentaires dans les CVM.
Autrement dit, une augmentation de la production destinée à l’exportation peut également accroître les importations, renforçant l’intégration dans les réseaux de production internationaux.
Pourquoi les politiques de change fonctionnent-elles différemment selon les pays ?
Le rôle des institutions
Les institutions économiques influencent fortement les performances commerciales des États4. Si elles sont faibles, les activités exportatrices peuvent subir des coûts supplémentaires liés, par exemple, à l’incertitude contractuelle, aux comportements opportunistes des administrations et bureaucrates publics. Dans ce contexte, la sous-évaluation du taux de change agit comme une compensation macroéconomique en améliorant la rentabilité des secteurs exportateurs. En revanche, dans les pays disposant d’institutions solides, l’usage de cet instrument devient moins nécessaire et peut même s’avérer contraire au bien-être des populations puisqu’il réduit leur pouvoir d’achat et, in fine, leur capacité à consommer.
Le rôle de la transformation numérique
L’accès à Internet et aux technologies de communication facilite la coordination des activités de production entre les différents pays, réduit les coûts d’information et permet aux entreprises d’accéder plus facilement aux marchés internationaux5. Les résultats montrent que la digitalisation amplifie l’effet positif de la sous-évaluation. Elle permet aux entreprises de réagir plus rapidement aux opportunités d’exportation et d’intégrer plus efficacement les réseaux de production internationaux.
Implications pour les politiques publiques
La sous-évaluation du TCR est une solution qui permet d’atténuer le coût économique des défaillances institutionnelles tout comme celles du marché et des organisations. De telles défaillances, qui ne se réduisent d’elles-mêmes que dans le temps long, pénalisent la production des biens échangeables. La stratégie de sous-évaluation de la monnaie est efficace si elle est combinée à d’autres actions. Elle ne constitue pas en soi une politique suffisante. La compétitivité à long terme, qui va de pair avec la montée dans les chaînes de valeur, nécessite un ensemble de réformes visant non seulement à renforcer les institutions, mais aussi à améliorer les systèmes financiers et à accélérer la transformation numérique. Les décideurs politiques devraient donc considérer la politique de change comme une composante importante d’une stratégie qui reste toutefois contingente à des actions complémentaires en relation avec les conditions structurelles de chaque pays et son stade de développement.
Contact
Référence :
Abdou M., Elbadawi I., Plane P., Zaki C. 2025, Unravelling the nexus between exchange rate undervaluation and global value chains participation, Review of World Economics.
Notes
Rodrik D.2008, The real exchange rate and economic growth, Brookings papers on economic activity, 2008(2): 365-412.
Elbadawi I., Zaki C. 2021, Exchange rate undervaluation, economic institutions and exports performance: evidence from firm-level data, International Journal of Trade and Global Markets, 14(1): 62-93.
Voir aussi : Chaffai M., Plane P. 2024, Manufacturing and the real exchange rate: natural resource rents matter when measuring misalignments, Applied Economics, 56(13), 1545–1558.Amiti M., Itskhoki O., Konings J. (2014), Importers, exporters, and exchange rate disconnect, American Economic Review, 104(7): 1942-1978.
Voir aussi : Fauceglia D., Lassmann A., Shingal A., Wermelinger M. 2018, Backward participation in global value chains and exchange rate driven adjustments of Swiss exports, Review of world economics, 154: 537-584.Anderson J. E., Marcouiller D. 2002, Insecurity and the pattern of trade: An empirical investigation, Review of Economics and statistics, 84(2): 342-352.
Freund C., Weinhold D. 2002, The Internet and international trade in services, American Economic Review, 92(2): 236-240.
Voir aussi : Fernandes A. M., Mattoo A., Nguyen H., Schiffbauer M. 2019, The internet and Chinese exports in the pre-ali baba era, Journal of Development Economics, 138 : 57-76.