2015-2025 : dix ans de recherches sur les attentats

La Lettre

Dix ans se sont écoulés depuis les attentats de 2015 survenus en France. Dans la foulée de ceux de novembre, à Paris et à Saint-Denis, le CNRS avait lancé l’appel « Attentats-Recherche », un appel à propositions « sur tous les sujets pouvant relever des questions posées à nos sociétés par les attentats et leurs conséquences, et ouvrant la voie à des solutions nouvelles — sociales, techniques, numériques ».

Cet appel avait alors rencontré un vif intérêt dans les communautés scientifiques de différents champs disciplinaires, non seulement en sciences humaines et sociales mais aussi en biologie, en chimie, en informatique ou en mathématiques. Sur plus de trois cents réponses envoyées, soixante-six projets avaient été sélectionnés. Une première restitution du programme, le 28 novembre 2016, permettait de rendre compte des avancées d’une quarantaine d’entre eux. Leur présentation dans le cadre de panels successifs1, assortie de temps d’échanges, illustrait la diversité des démarches.

C’est au sein de ces mêmes projets de recherche que, à l’occasion des dix ans de l’appel, plusieurs collègues ont été sollicitées afin de rendre compte de l’état d’avancement — à ce stade, plutôt d’achèvement — de leurs travaux. Sept ont répondu favorablement et proposent dans ce dossier une synthèse de leurs projets, assortie d’une réflexion sur leurs propres démarches.

Plusieurs projets ou programmes sont directement liés aux attentats du 13 novembre, avec d’éventuelles focales sur d’autres événements, en particulier ceux de janvier contre Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes et la policière municipale de Montrouge. 

Tel est le cas du projet REAT, coordonné par le sociologue Gérôme Truc, « La réaction sociale aux attentats : sociographie, archives et mémoire ». Organisé autour de trois volets — les mémoriaux éphémères, les réactions sur les réseaux sociaux après la tuerie de Charlie Hebdo, les événements vécus dans les quartiers populaires —, il a œuvré à une meilleure compréhension des effets sociaux des attentats et de leurs processus de mémorialisation. 

Dans une perspective d’enrichissement des Memory Studies, le Programme 13-Novembre, coordonné par Francis Eustache, Carine Klein-Peschanski et Denis Peschanski, à forte dimension interdisciplinaire — entre histoire, neurosciences et psychologie notamment — s’est donné pour objectif d’étudier la construction et l’évolution de la mémoire post-attentats, au carrefour de la mémoire individuelle et de la mémoire collective. Il a reposé sur de vastes campagnes d’entretiens, en lien avec des associations de victimes. Il s’est également attaché à comprendre les mécanismes du stress post-traumatique (TSPT) et à en améliorer la prise en charge. 

D’autres projets se sont inscrits dans une perspective plus large. Vincent Spenlehauer, ingénieur, politiste et sociologue, décédé cet été et pour lequel la contribution proposée constitue un hommage, et Jérôme Ferret ont coordonné le projet « L’action publique anti-terroriste (APAT) : organisation, conduite et réflexivité dans un pays exposé ». Leurs recherches sont parties d’une interrogation consécutive non seulement aux attentats de 2015 mais aussi à ceux de Toulouse en mars 2012 et aux départs de jeunes français et françaises en Syrie. Leurs propositions ont ainsi relevé de l’observation fine et réflexive des politiques publiques et des modes de gestion de la violence, souvent très centralisés. 

Quant à l’anthropologue Franck Mermier, son projet « Traduire la guerre dans les sociétés arabes (Syrie, Yémen) : visions de l’intérieur » met l’accent non plus seulement sur la lutte contre les actes terroristes, liés à l’essor des forces jihadistes, mais renseigne sur les mutations sociales, politiques et culturelles qui leur ont été consécutives dans les deux pays. 

D’autres projets ont abordé des thématiques plus spécifiques. Claire de Galembert et Cécile Béraud ont coordonné le projet « L’aumônerie musulmane des prisons : comment promouvoir le développement d’une institution fragile ? ». Leurs travaux sociologiques mettent en évidence les atouts et les difficultés d’une institution en quête de reconnaissance et de professionnalisation, prise dans des contradictions entre impératifs de sécurité et liberté religieuse.

Quant à l’école thématique coordonnée par la politiste et socio-historienne Magali Della Sudda, elle a été pensée comme un espace de réflexion sur la religion, la laïcité et le genre en Méditerranée, avant de se prolonger par une étude consacrée aux « Nouvelles femmes de droite », ces militantes de droite extrême et radicale des années 2015-2020. 

Enfin, le programme « Attentats-Recherche » a conduit à la création, en 2017, d’une structure interministérielle et interdisciplinaire, adossée à l’Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur (IHEMI) : le Conseil scientifique sur le processus de radicalisation (COSPRAD). Françoise Paillous, sa secrétaire générale, et Antoine Mégie, son coordinateur scientifique, en éclairent la mission : documenter et éclairer, via les apports de la recherche, les politiques publiques sur la radicalisation violente, dont la définition et les contours sont sans cesse réinterrogés.

Le dossier proposé ici rend donc compte de la diversité des propositions et des prolongements de recherche auxquelles elles ont donné lieu depuis une décennie.

Pascale Goetschel, DAS CNRS Sciences humaines & sociales

Notes

1. Intitulé des temps forts de la journée : « Radicalisations : itinéraires et contextes » ; « Les attentats : mémoires, traumatismes et réactions » ; « Attaques biologiques et chimiques : éléments de réponse ; enjeux géopolitiques » ; « L’action publique et la science face au terrorisme » ; « Les conséquences à long terme sur la société » ; « Propagande et contre-propagande : médias et politiques ».