Que nous apprennent les modèles de langue sur le langage ?

La Lettre Sciences du langage

#LE LANGAGE EN COMMUN

Les progrès récents de l’intelligence artificielle ont profondément renouvelé l’étude du langage. Des systèmes informatiques capables de produire des textes élaborés, de répondre à des questions ou de dialoguer avec des utilisateurs sont désormais accessibles : plusieurs assistants conversationnels reposant sur ces technologies sont aujourd’hui largement diffusés, notamment ChatGPT, Gemini ou Claude. Au CNRS, un assistant conversationnel nommé Emmy, développé en partenariat avec la société Mistral AI, a récemment été mis à la disposition des chercheurs et chercheuses. 

Ces systèmes reposent sur des architectures appelées grands modèles de langue (Large Language Models). Entraînés sur d’immenses collections de textes, ces modèles apprennent à produire des séquences linguistiques cohérentes et adaptées à de nombreux contextes. 

Le développement de ces systèmes soulève toutefois des questions scientifiques fondamentales. Comment des machines qui ne disposent ni de perception sensorielle ni d’expérience directe du monde peuvent-elles produire des énoncés qui semblent informatifs et pertinents ? Que révèlent ces systèmes sur les mécanismes de formation du sens et sur les relations entre langage et connaissance ?

Ces interrogations se situent à la frontière entre plusieurs domaines de recherche, notamment la linguistique, l’intelligence artificielle et la philosophie du langage. Les recherches sur le traitement automatique des langues et celles menées en linguistique se sont historiquement développées en parallèle. Les deux domaines partagent un objet commun, l’étude du langage, mais leurs traditions scientifiques et leurs cadres institutionnels sont restés largement distincts. Le traitement automatique des langues s’est principalement développé dans le champ de l’informatique et de l’intelligence artificielle, avec pour objectif la conception de systèmes capables d’analyser ou de produire automatiquement des textes. La linguistique, de son côté, s’est attachée à décrire les structures et les usages du langage dans les sociétés humaines.

Malgré certains points de rencontre, les interactions entre ces domaines sont restées relativement limitées à l’échelle institutionnelle. Pourtant, les avancées récentes de l’intelligence artificielle invitent à reconsidérer ce dialogue. Les grands modèles de langue offrent aujourd’hui un terrain d’observation inédit pour explorer certaines propriétés du langage et pour examiner dans quelles conditions des structures linguistiques complexes peuvent émerger à partir de grandes quantités de données textuelles.

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Paru en 2025 chez Ubiquity Press et consultable en libre accès, l'ouvrage Understanding Conversational AI. Philosophy, Ethics, and Social Impact of Large Language Models, rédigé par Thierry Poibeau, propose une analyse critique et interdisciplinaire des grands modèles linguistiques (LLM), en examinant comment ceux-ci redéfinissent notre compréhension du langage, de la cognition et de la société. S'appuyant sur la philosophie du langage, la linguistique, les sciences cognitives et l'éthique de l'IA, il étudie comment ces modèles génèrent du sens, simulent le raisonnement et accomplissent des tâches qui semblaient autrefois propres à l'être humain, de la traduction au jugement moral en passant par la création littéraire. Une version en français vient de paraître sous le titre Les mots sans les choses. Philosophie, éthique et impact des grands modèles de langue.

 

Apprentissage du langage à partir des textes

Les grands modèles de langue reposent sur un principe relativement simple. Ils sont entraînés à partir d’immenses ensembles de textes provenant de sources variées, notamment des livres, des articles, des documents publics ou des pages web. Durant cet entraînement, le système apprend à estimer quel mot a le plus de chances d’apparaître après une séquence donnée. Répété à très grande échelle, ce processus permet au modèle d’acquérir une connaissance statistique extrêmement fine des régularités du langage1.

Grâce à cette capacité de prédiction, ces modèles peuvent produire des textes entiers, reformuler des informations, résumer des documents ou répondre à des questions dans un langage fluide. Leur fonctionnement repose sur l’analyse des relations entre mots et contextes présents dans les corpus d’apprentissage.

Une caractéristique importante de ces systèmes est qu’ils n’ont aucun accès direct au monde. Contrairement aux humains, ils ne perçoivent pas leur environnement et ne disposent d’aucune expérience sensorielle. Leur apprentissage repose exclusivement sur des données textuelles.

Cette situation soulève une question centrale pour les sciences du langage. Le sens peut-il émerger sans relation directe avec les objets du monde ?

Dans de nombreuses théories linguistiques et philosophiques, la signification est liée à la capacité des mots à renvoyer à des entités ou à des situations. Les mots tirent leur sens de leur relation avec la réalité qu’ils décrivent (ce que l’on appelle la référence). Les grands modèles de langue semblent cependant fonctionner selon une logique différente. En observant un très grand nombre d’exemples, ils apprennent les contextes dans lesquels les mots apparaissent et les relations qu’ils entretiennent avec d’autres termes. Le sens apparaît alors comme le résultat de régularités observées dans l’usage du langage.

Les textes produits par les humains contiennent de nombreuses informations sur les situations sociales, les événements historiques ou les connaissances scientifiques. En analysant la distribution des mots dans les textes, les modèles capturent indirectement une partie de ces informations. Ce type d’approche est souvent désigné sous le nom de modèles distributionnels. On peut ainsi considérer qu’ils construisent une représentation implicite de certaines régularités du monde à partir des traces linguistiques présentes dans les corpus.

Ces systèmes donnent également matière à réflexion sur les processus d’apprentissage du langage. Les grands modèles de langue apprennent exclusivement à partir de textes, mais l’ampleur de ces données est sans commune mesure avec l’expérience humaine. Les corpus utilisés pour entraîner ces modèles contiennent des milliards de phrases, alors qu’un individu n’est exposé qu’à une fraction de ce volume au cours de sa vie. Cette différence d’échelle rend les comparaisons directes difficiles, mais elle constitue également un point d’observation intéressant pour examiner quelles propriétés du langage peuvent émerger à partir de l’analyse de très grands ensembles de données.

Le fonctionnement des systèmes conversationnels actuels ne repose pas uniquement sur cette phase d’apprentissage initial. Après l’entraînement sur de vastes corpus textuels, un processus supplémentaire est généralement mis en œuvre pour adapter les modèles à l’interaction avec les utilisateurs. Cette étape vise à orienter les réponses produites par le système afin qu’elles soient plus cohérentes, plus utiles et mieux adaptées aux attentes des utilisateurs (un processus souvent désigné sous le terme d’alignement). Elle permet notamment d’améliorer la capacité des modèles à suivre des instructions, à répondre à des questions ou à produire des explications structurées.

 

Compréhension, limites et enjeux scientifiques

Malgré leurs performances impressionnantes, les grands modèles de langue présentent des limites importantes. Leur fonctionnement repose sur l’exploitation de corrélations statistiques présentes dans les données textuelles. Ils peuvent ainsi produire des réponses incorrectes ou inventer des informations plausibles mais inexactes (un phénomène souvent qualifié d’« hallucination » dans la littérature sur l’intelligence artificielle). Ce phénomène rappelle que les représentations internes de ces systèmes ne sont pas reliées de manière causale aux états du monde2.

Ces caractéristiques ont alimenté des débats sur la nature de la compréhension dans les systèmes d’intelligence artificielle. Certains observateurs considèrent que les performances actuelles des modèles témoignent d’une forme de compréhension linguistique. D’autres estiment qu’il s’agit plutôt d’une simulation particulièrement sophistiquée du langage humain. Les modèles semblent en effet capables de produire des réponses cohérentes et plausibles à partir des régularités présentes dans les textes. Toutefois, ils ne disposent pas d’un accès direct aux situations ou aux objets du monde auxquels les mots renvoient habituellement. Dans ces conditions, les énoncés qu’ils produisent peuvent être linguistiquement cohérents sans pour autant reposer sur une référence factuelle permettant d’en garantir la vérité.

Des discussions comparables apparaissent également autour de la question de la conscience artificielle3. Les progrès récents en matière de raisonnement, de planification ou de modélisation du monde ont conduit certains commentateurs à suggérer que des formes de conscience pourraient émerger dans les systèmes d’intelligence artificielle. Toutefois, la notion de conscience reste difficile à définir de manière précise et ne fait l’objet d’aucun consensus scientifique clair. Dans ces conditions, attribuer une conscience à des systèmes techniques apparaît problématique et risque surtout de projeter sur ces dispositifs des catégories issues de l’expérience humaine.

Les grands modèles de langue constituent néanmoins un objet d’étude particulièrement intéressant pour les sciences du langage et pour l’intelligence artificielle. Ils permettent d’observer comment certaines propriétés du langage peuvent émerger à partir de l’analyse de grandes quantités de données textuelles. Ils invitent également à réexaminer certaines hypothèses sur les relations entre structure linguistique, usage discursif et connaissance du monde4.

Au-delà des questions scientifiques, la diffusion rapide de ces technologies soulève également des enjeux sociaux et politiques5. Les modèles de langue sont désormais intégrés dans de nombreux domaines d’activité, notamment l’éducation, la production de documents ou l’accès à l’information. Leur utilisation pose des questions importantes concernant la fiabilité des contenus générés, la responsabilité des acteurs humains et les formes de régulation adaptées à ces nouvelles technologies.

Ainsi, les grands modèles de langue constituent à la fois un objet scientifique et un phénomène social majeur. En montrant qu’une partie importante des structures linguistiques peut être apprise à partir de l’analyse de vastes corpus textuels, ils invitent à reconsidérer certaines questions fondamentales sur la nature du langage et sur les conditions de production du sens. Leur étude ouvre également un espace de dialogue renouvelé entre linguistique, intelligence artificielle et philosophie du langage, et contribue à éclairer les transformations sociales liées au développement de l’intelligence artificielle.

Contact

Thierry Poibeau
Directeur de recherche CNRS, Langues, Textes, Traitements informatiques, Cognition (Lattice)

Notes

 

  1. Poibeau T. 2024, « L’envers des mots » : Intelligence artificielle générative, The Conversationhttps://theconversation.com/lenvers-des-mots-intelligence-artificielle-generative-220570
  2. Bender M. E., Gebru T., McMillan-Major A., Shmitchell S. 2021, On the Dangers of Stochastic Parrots: Can Language Models Be Too Big?, in Proceedings of the 2021 ACM Conference on Fairness, Accountability, and Transparency (FAccT '21), 610–623. https://doi.org/10.1145/3442188.3445922  
  3. Bengio Y., Elmozninon E. 2025, Illusions of AI consciousness, Science n°389 :1090-1091. https://www.science.org/doi/10.1126/science.adn4935 
  4. Piantadosi T. S. 2024, Modern language models refute Chomsky’s approach to language, in From fieldwork to linguistic theory (353-414), Language Science Press. https://zenodo.org/records/12665933
  5. Poibeau T. 2025, Understanding Conversational AI: Philosophy, Ethics, and Social Impact of Large Language Models, Ubiquity Press. https://doi.org/10.5334/bde