Alimentation en Afrique au sud du Sahara : mieux lier la recherche et les politiques publiques

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Tanguy Bernard est économiste, spécialisé sur les problématiques de pauvreté et d'alimentation en Afrique notamment. Anciennement Senior Research Fellow à l'International Food Policy Research Institute, il est depuis 2015 professeur à l'université de Bordeaux où il dirige le laboratoire Bordeaux Sciences Économiques (BSE, UMR6060, CNRS / Université de Bordeaux).

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Marché de gros de céréales à Addis Abeba, Ethiopie, 2017 © Tanguy Bernard

L'accès à une alimentation saine, diversifiée et sûre reste un défi majeur dans une grande partie de l’Afrique, particulièrement au sud du Sahara. Quels que soient les indicateurs considérés, la situation est alarmante : en 2021, la sous-nutrition y concerne près de 25 % des individus, l’insécurité alimentaire sévère touche près de 30 % des ménages, les carences en micronutriments entraînant un retard de croissance (et de développement cognitif) touchent près d'un tiers des enfants de moins de cinq ans1 . Par leurs conséquences sanitaires, économiques, sociales et environnementales, les enjeux alimentaires d’aujourd’hui viennent renforcer les difficultés futures des pays de la région. De surcroît, les quelques progrès enregistrés au cours des trois dernières décennies sont en partie annulés par l’enchainement des crises locales et globales, qu’elles soient économiques, sanitaires, environnementales ou politiques.

La recherche sur l’alimentation en Afrique vise à l’amélioration des politiques publiques. Elle se situe au carrefour de plusieurs champs disciplinaires, incluant par exemple (de manière non-exhaustive et simplifiée) les éléments suivants. Les recherches en agronomie cherchent à développer et promouvoir des pratiques agricoles plus performantes et des variétés de semences améliorées. En économie, les travaux portent largement sur les inefficacités de marché (du crédit, du risque, de la terre, du travail ou encore des produits) auxquelles font face les exploitations familiales, et la conception de politiques publiques permettant d’y faire face. En santé publique ou en nutrition, les chercheurs et chercheuses mettent en évidence les problèmes de malnutrition, l'évolution des régimes alimentaires et l’effet de différents types d’interventions (préventives notamment). De leur côté, les sciences de l’environnement cherchent à mieux prédire et tenir compte des évolutions du climat et de ses conséquences pour l’alimentation dans la région.

Dans chacune de ces disciplines, les dernières décennies ont produit des résultats importants, changé des paradigmes, identifié des axes de politiques publiques prometteurs. En comparaison, l’accès des populations à une alimentation saine, diversifiée et sûre, a enregistré peu de progrès. Ce décalage s’explique en partie par la distance, encore trop grande non seulement entre ces différentes approches disciplinaires, mais également entre le monde de la recherche et celui des décideurs publics. L’organisation de la recherche sur l’alimentation en porte une part de responsabilité au travers de la faiblesse des travaux interdisciplinaires, d’un manque de recherche sur le passage à échelle des interventions, d’un engagement limité dans la formation des décideurs.

Faiblesse des travaux interdisciplinaires

Du point de vue des politiques publiques, le sujet de l’alimentation est souvent fragmenté entre différents ministères ou départements opérationnels (par exemple, agriculture, économie, santé, protection sociale, environnement), limitant les effets sur l’alimentation de politiques trop sectorielles. C’est également vrai dans la recherche où peu d’études sont conçues pour prendre en compte les autres dimensions disciplinaires de l’alimentation, afin de mieux informer les politiques publiques. Même lorsque les conditions semblent particulièrement favorables, la traduction de résultats de recherche dans les politiques publiques nécessite un effort additionnel que les chercheurs et chercheuses sont rarement en capacité de fournir. Ainsi, une étude portée conjointement par des chercheurs en économie et en nutrition au Sénégal, a permis de montrer comment l’introduction d’un service nutritionnel dans les contrats agricoles générait une augmentation du profit de l’entreprise contractante, une augmentation des revenus des producteurs, et une amélioration de la santé nutritionnelle des enfants2 . L’étude était construite en partenariat avec la Cellule de lutte contre la Malnutrition dépendante du premier ministre et donc en coordination avec l’ensemble des ministères concernés. La présentation, dès 2014, des résultats aux différentes instances publiques et privées, nationales et internationales a généré un fort intérêt, mais ne s’est pas suivie d’une réflexion sur d’éventuelles prises en compte dans la politique publique.

Manque de recherche sur le passage à échelle

Une partie de la recherche portant sur l’alimentation en Afrique s’intéresse à l’efficacité de nouvelles interventions visant l’amélioration de certains domaines de l’alimentation. Les résultats obtenus sur la base de protocoles de recherche rigoureux s’appuient le plus souvent sur l’observation et l’analyse de projets pilotes, géographiquement ciblés et mis en œuvre dans des conditions optimales. Souvent, ils n’offrent qu’une indication partielle des effets de cette même intervention si elle était mise en œuvre à grande échelle, dans les conditions d’intervention plus habituelles. Ainsi, une variété de semence ayant fait preuve d’augmentation de rendements importants en station d’expérimentation agricole a eu des effets dix fois inférieurs lors de sa diffusion auprès de producteurs éthiopiens3 . Logique différente mais mêmes effets, un système de mesure et de certification de la qualité des oignons sur les marchés de gros au nord du Sénégal incite les producteurs locaux à des changements de pratiques agricoles et augmente leurs revenus de 10 %. Dès le projet terminé, le système est abandonné sous la pression des grossistes locaux4 . D’évidence, le passage à l’échelle d’une intervention est une composante fondamentale du lien entre le monde de la recherche et celui des décideurs publics. Il demande de comprendre les dynamiques administratives, économiques, politiques ou sociales qui conditionnent la réussite d’une intervention dans des conditions habituelles. Trop peu de projets de recherche sur l’alimentation en Afrique Sub-saharienne sont conçus pour étudier ces aspects.

Engagement limité dans la formation des décideurs

Au-delà de la reconnaissance académique des travaux, la recherche sur l’alimentation en Afrique vise à informer les décideurs publics. Cette information passe le plus souvent par la diffusion des résultats (sous forme d’ateliers et autres) en fin de projet, sans illusion quant à leur traduction en politiques publiques futures. Moins fréquemment, elle s’appuie sur l’implication des décideurs tout au long du projet de recherche, soutenue par une formation intense à la logique et aux outils des recherches menées. En République démocratique du Congo, un partenariat de quatre ans avec une unité du ministère de l’Agriculture a ainsi permis de mesurer l’effet non-anticipé d’un programme de promotion de variétés de semences améliorées sur la déforestation de forêt primaire. Ces effets ont pu être pris en compte dans la conception des phases ultérieures du programme, grâce à la qualité de la collaboration entre chercheurs et décideurs, et à des retards administratifs dans la mise en œuvre des nouvelles phases. Quand ils existent, ces types de partenariat dépendent donc souvent de volontés individuelles et de contextes favorables. Or, la temporalité de la recherche est rarement coordonnée avec le calendrier des décisions de politiques publiques, le turnover fréquent dans les administrations publiques contraint les nécessaires relations de long terme. Plus généralement, les administrations n’ont pas de personnels formés à faire le lien entre équipes de chercheurs et décideurs.

Les difficiles connexions entre recherche et décisions publiques ne sont ni nouvelles, ni spécifiques au sujet de l’alimentation en Afrique sub-Saharienne. L’enjeu y est en revanche très élevé et requiert de nouvelles approches. À l’université de Bordeaux, la nouvelle École universitaire de recherche « EUR@frica » vise à former des professionnels capables de faire les liens entre les acteurs de la recherche issue de différents champs disciplinaires, et les décideurs publics. Les étudiants y combinent un master disciplinaire lié aux enjeux spécifiques de l’Afrique, à une formation mineure leur donnant accès aux principaux concepts et approches des autres disciplines. L’EUR@frica s’articule en outre avec le Grand Programme de Recherche Interdisciplinary, Policy Oriented, Research in Africa également lancé cette année à l’université de Bordeaux, et avec le soutien du CNRS, de l’Inserrm et de l’Inrae. IPORA est une plateforme de recherche établie en partenariat avec l’université d’Addis Abeba (Éthiopie), l’université Houphouët Boigny (Côte d’Ivoire), et l’université Internationale de Rabat (Maroc). Soutenu dans le cadre du Plan d’Investissement d’Avenir, IPORA dispose de ressources de fonctionnement significatives pour construire une communauté interdisciplinaire de chercheurs, chercheuses et de décideurs publics, capable d’identifier et de conduire sur le long terme des recherches sur des interventions innovantes de politiques publiques, de leur conception à leur mise à échelle. Le sujet de l’alimentation est une des priorités de ces différentes initiatives. La contribution des approches aux liens entre chercheurs et décideurs — comme l’EUR@africa et IPORA — devra, à terme, être elle-même évaluée.

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Marché d'assemblage d'oignons dans le département de Podor, Sénégal, 2015 © Tanguy Bernard

 

  • 1FAO, IFAD, UNICEF, WFP and WHO 2022, The State of Food Security and Nutrition in the World 2022. Repurposing food and agricultural policies to make healthy diets more affordable, FAO.
  • 2Bernard T., Hidrobo M., Le Port A., & Rawat R. 2019, Nutrition‐Based Incentives in Dairy Contract Farming in Northern Senegal, American Journal of Agricultural Economics, 101(2) : 404-435. Le Port A., Bernard T., Hidrobo M., Birba O., Rawat R. & Ruel M. T. 2017, Delivery of iron-fortified yoghurt, through a dairy value chain program, increases hemoglobin concentration among children 24 to 59 months old in Northern Senegal: A cluster-randomized control trial, PLoS One, 12(2), e0172198.
  • 3Abate G. T., Bernard T., de Brauw A. & Minot N. 2018, The impact of the use of new technologies on farmers’ wheat yield in Ethiopia: evidence from a randomized control trial, Agricultural Economics, 49(4) : 409-421.
  • 4Bernard T., De Janvry A., Mbaye S. & Sadoulet E. 2017, Expected product market reforms and technology adoption by Senegalese onion producers, American Journal of Agricultural Economics, 99(4) : 1096-1115.

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Tanguy Bernard
Professeur, Bordeaux Sciences Économiques