Anthropologie et danse, pour des arts de la relation

La Lettre Arts et littérature Anthropologie

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Formée à la danse contemporaine, aux pratiques somatiques et à l'anthropologie de la danse et des pratiques corporelles, la chorégraphe Sylvie Balestra développe une œuvre associant arts et anthropologie. Elle traduit ses recherches de terrain, menées avec des communautés, en créations chorégraphiques. Elle utilise également la vidéo et des outils numériques pour documenter et rendre accessible sa démarche. Son écriture, ancrée dans le réel, rend visible des récits et rituels contemporains. Grrrrr, un solo-rituel créé en 2016, est toujours en tournée avec plus de 550 représentations en France et en Europe. Sylvie Balestra est à l’origine de la création, en 2010, de la compagnie de danse SYLEX, conventionnée par le ministère de la Culture.

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L'Encyclopédie du geste ouvrier, conférence dansée de et par Sylvie Balestra © Pierre Planchenault

La compagnie SYLEX interroge ce qui met chacun d’entre nous en mouvement. Elle développe un art de la relation et de l’attention au corps physique, au corps de métier et au corps social. Elle affirme sa part de recherche en sciences humaines et sociales autant que sa création dans les arts vivants.

Assez unique en France, ce projet, qui mêle danse et anthropologie, contient entre autres un corpus de créations et d'enquêtes associées autour du geste au travail : plusieurs terrains ont déjà été menés en milieu industriel, hospitalier, du bâtiment, etc. 

La plateforme en ligne Encyclopédie du geste au travail et la conférence dansée L'encyclopédie du geste ouvrier retracent dix années de recherche dans le monde du travail et continue à être le support de créations, rencontres, transmissions en milieu scolaire, en contexte d'apprentissage et dans l'enseignement supérieur. Ces projets seront présentés à l’Opéra-Comique, théâtre national, en 2026-2027. Ils mettront l’accent sur un nouveau volet de recherche-création qui portera spécifiquement sur les gestes des cintriers1, savoir-faire menacé par les travaux de modernisation et d’automatisation de la scène. En proposant de faire entrer au répertoire de l’Opéra les gestes des cintriers avant qu'ils ne disparaissent, Sylvie Balestra crée un nouveau pont entre gestes au travail et arts de la scène. En valorisant l’invisible qui rythme chaque représentation et fait vivre les spectacles, elle révèle l’engagement, la précision et la sensibilité de toutes ces personnes qui œuvrent dans l’ombre pour une création.

La méthodologie de terrain de Sylvie Balestra va « de l’enquête à l’écriture », telles des « oscillations anthropo-chorégraphiques »2 comme le définit l’anthropologue Carole Baudin. Sylvie Balestra et les équipes qu’elle constitue (danseuses, notatrices Laban3, pédagogues, photographes et vidéastes) collectent les gestes dans leurs milieux, les analysent. Ces données issues d’entretiens, de vidéos, de notations constituent un langage avec lequel elles composent des traductions chorégraphiques (pièces, performances, vidéos-danse, etc.) Le collectage et l’analyse des actions se font conjointement par le biais d’un double regard : celui de l’anthropo-chorégraphe et celui des notatrices Laban qui l'accompagnent. Cette équipe n'est pas uniquement à la recherche des gestes spectaculaires, mais aussi en quête des gestes mineurs4 pour reprendre la notion d’Erin Manning, ou gestes du « métier » autour de l’activité (par exemple, « faire une boucle », « soulever ») qui sont des composants essentiels d’un tout.

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Ethnobrut, exposition de Sylvie Balestra © Sylvie Balestra

Ce travail de classification a déjà été réfléchi dans l’Encyclopédie du geste au travail pour permettre plusieurs entrées. L’enjeu a été à la fois de faire découvrir les spécificités des gestes, par exemple par des verbes d’actions, et de montrer les points communs entre des corps de métiers très différents.

Ainsi, sur cette plateforme, en sélectionnant le verbe « perfuser » apparaît uniquement une vidéo prise avec une infirmière, alors qu'en choisissant le verbe « nettoyer », des vidéos, entretiens et photos de plusieurs corps de métiers se croisent pour rendre compte d’une action aux multiples facettes par une approche chorale lors d'une enquête au long cours.

D'autres portes d'entrées sont plus thématiques comme « apprentissage », « conditions de travail » ou bien, de manière plus sensible, voire poétique « sensations » ou « matières »…

Cette attention à la fois aux gestes professionnels — techniques, appliqués, précis, acquis avec le temps — et aux gestes du métier, qui ne sont pas caractéristiques d’une activité mais qui sont l'essentiel des journées de travail, est une manière de révéler l'importance de la maintenance dans le monde du travail, telle que la décrivent les sociologues Jérôme Denis et David Pontille5 dans leur livre Le soin des choses6.

En interrogeant les personnes au travail, cette encyclopédie montre que les personnes  utilisent plus que leurs mains, qu'elles développent de nombreux savoir-faire et qu'elles utilisent tous leurs sens : « Certains travailleurs m’ont parlé de danse, d’une sorte de danse :  être pleinement investi avec tout son corps dans un mouvement cela permet une vraie efficacité, rythmique, physique, quelque chose de fluide et une sorte de grâce », explique Sylvie Balestra dans sa conférence dansée.

La dimension transdisciplinaire amène souvent l'artiste à des « aventures » décalées et inattendues. En 2022, Sylvie Balestra est lauréate d'un 1 % artistique, commande publique, majoritairement voire exclusivement dédiée aux artistes plasticiens et plasticiennes. Elle conçoit alors un projet en lien avec un nouveau Centre éducatif fermé (CEF), en mettant en relation les premières personnes mineures qui y étaient accueillies avec des maroquinières et maroquiniers de l’entreprise Hermès, et une réalisatrice issue du milieu chorégraphique. 

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Rites de passage, solo-rituel de Sylvie Balestra © Ivan Mathie

Pour ce faire, la chorégraphe réinvente une autre manière de faire enquête, ce mot lui-même n’étant pas approprié au parcours judiciaire des adolescentes et adolescents rencontrés. Elle arrive donc au CEF avec un simple ballon de foot, objet culte de la culture populaire surchargé de symboles, et objet de jeu collectif permettant de se mettre en mouvement ensemble. L’approche anthropologique vient ensuite nourrir les rencontres et les savoirs partagés, notamment par la découverte de masques pluri-centenaires issus de nombreuses cultures et d’autres périodes d’une histoire de l’art sans frontière. À l’issue de ce parcours mêlant anthropologie, danse, artisanat et art visuel, sept parures ont finalement été créées à partir de ballons de sport en cuir et deux vidéos-danses ont été réalisées. Ces œuvres composent une exposition en tournée actuellement en France. Ce projet a aussi donné naissance à un solo autour des adolescences, nommé Rites de passage, écriture chorégraphique habitée de seuils, de gestes rituels et de transes.

La dimension scientifique au sein d’une démarche artistique exige une production des savoirs partageables à toutes et tous. Au regard de ces deux œuvres parmi les créations de la compagnie, l'Encyclopédie du geste au travail et Rites de passage, on observe que l’articulation des sciences humaines avec une démarche artistique offre de nouvelles manières de penser et d’agir ensemble. 

Contact

Sylvie Balestra
SYLEX

Notes

 

  1. Les cintriers sont les machinistes qui manœuvrent le décor dans les cintres d'un théâtre.
  2. Baudin C. 2025, Les diplomates du sensible. Les approches de Sylvie Balestra, Mathieu Bouvier et Jérémy Damian « enchevêtrées » par Carole Baudin, Parcours anthropologiques 20. https://journals.openedition.org/pa/3406#ftn2
  3. La notation Laban est un système de notation du mouvement des corps humains publié en 1928 par le danseur, chorégraphe et pédagogue hongrois Rudolf Laban (1879-1958). C'est l'une des principales inventions de Rudolf Laban visant à doter la danse d'outils scientifiques. 
  4. Manning E. 2018, Le Geste mineur, Les Presses du réel.
  5. Jérôme Denis est professeur à l’École nationale supérieure des mines de Paris. David Pontille est directeur de recherche CNRS. Tous deux sont membres du Centre de sociologie de l’innovation, à l’Institut interdisciplinaire de l'innovation (I3, UMR9217, CNRS / École polytechnique / Mines Paris – PSL / Télécom Paris).
  6. Denis J., Pontille D. 2022, Le soin des choses, Éditions de la Découverte.