Au cœur de la bureaucratie carcérale : le quotidien carcéral face au droit
La prison est plus que jamais au cœur de la répression étatique. Le nombre de personnes incarcérées ne cesse de croître. Pourtant, les prisons restent mal connues, à l’abri non seulement de leurs murs mais aussi d’un brouillard de caricatures et de fantasmes. L’ouvrage Derrière les portes de la loi. Pouvoir, droit et violence en prison, paru en septembre, fait au contraire le choix de décrire la prison au plus près du quotidien des personnes qui y vivent et y travaillent. L’enquête ethnographique de Corentin Durand, chargé de recherche CNRS au Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSÉ, UMR8019, CNRS / Université de Lille), éclaire ce qui fait la violence de l’incarcération contemporaine et la manière dont celle-ci s’articule à la place grandissante du droit en prison.
Il est devenu commun de présenter la prison comme une institution immobile. Pourtant, la prison se transforme, comme se transforme le quotidien de celles et ceux qu’elle incarcère et qui y travaillent. L’ambition de cette enquête est de décrire ces métamorphoses contemporaines. Elle entend ainsi réaffuter une analyse critique émoussée par la complexification de l’exercice du pouvoir en détention, notamment par la place qu’y a pris le droit.
Car les prisons ne sont plus des « zones de non-droit », selon une formule qui faisait jusqu’il y a peu figure d’évidence. Depuis le tournant des années 2000, le droit pénitentiaire s’est développé. Le contrôle extérieur sur l’administration pénitentiaire s’est accru : compétence grandissante de la justice administrative sur les affaires pénitentiaires à partir de 1995, nomination en 2005 de délégués du médiateur de la République dans les établissements pénitentiaires, création en 2007 du contrôleur général des lieux de privation de liberté, condamnations répétées de la France par le Cour européenne des droits de l’homme. À l’intérieur des établissements, l’intrusion du droit a pris la forme de procédures écrites, de possibilités de recours ou encore de la présence d’avocats et avocates lors des commissions de discipline.
Il ne s’agit pas de s’en tenir à l’énumération des réformes. Celles-ci, nous a appris Michel Foucault, sont contemporaines de la prison elle-même. L’objectif de cette enquête est d’en mesurer les conséquences concrètes sur le quotidien de celles et ceux qui vivent et travaillent en prison. Comment ces réformes transforment-elles les relations de pouvoir entre prisonniers, prisonnières et autorités pénitentiaires ? Quelles critiques réinventer face à ces métamorphoses de la prison contemporaine, aux inégalités qu’elle entérine et produit, à l’indignité des conditions matérielles qu’elle impose, et à la violence qu’elle permet ?
© Jacqueline Salmon, reproduction : Musée Carnavalet, Paris
À partir de plusieurs enquêtes ethnographiques menées entre 2013 et 2020 dans les prisons françaises, cet ouvrage propose de plonger au cœur des prisons françaises, au plus près de l’expérience des prisonniers et prisonnières et des professionnels et professionnelles. Il adopte ainsi une approche par le bas des réformes, en cherchant à saisir leurs effets au niveau des relations quotidiennes entre prisonniers, prisonnières et agents. Ces échanges prennent ordinairement la forme de demandes de la part des personnes incarcérées. Se nourrir, se divertir, gagner sa vie, se soigner, s’habiller, entretenir des relations amicales, amoureuses et sexuelles, autant d’activités de la vie quotidienne qui, derrière les murs, se heurtent aux conditions singulières d’un environnement clos, contrôlé, surpeuplé et violent. C’est en accordant ou en refusant ces demandes que le personnel pénitentiaire parvient à obtenir la coopération des prisonniers au bon fonctionnement de l’établissement. Ces transactions matérielles quotidiennes sont les supports d’un travail relationnel par lequel les acteurs de la détention construisent, mettent à l’épreuve et stabilisent un langage commun, des repères normatifs et des attentes interpersonnelles. Comment ce qui a été essentiellement décrit comme des arrangements informels, le plus souvent illégaux, s’accommodent-ils de l’intrusion du droit en détention ?
Documentant la manière dont le droit prend forme dans le quotidien carcéral, l’enquête décrit les recompositions des dispositifs par lesquels prisonniers, prisonnières, professionnels et professionnelles pénitentiaires entrent en relation. La sociologie carcérale s’était jusqu’à présent focalisée sur les contacts quotidiens et interpersonnels avec les seuls surveillants et surveillantes. Il était grand temps de décrire comment, sous l’effet de la crainte de recours juridiques, la bureaucratisation croissante de l’administration pénitentiaire métamorphose les expériences des prisonniers comme celles des agents. La confrontation directe, parfois brutale, avec les surveillants et surveillantes pénitentiaires se double aujourd’hui d’une obligation de formuler toutes ses demandes par écrit, quoique ces courriers restent le plus souvent sans réponse. Les procédures formalisées et leur cortège de papiers et de signatures font pénétrer le droit — ou plus exactement sa forme — jusque dans les audiences en face-à-face et les commissions de discipline. Ces nouvelles modalités de confrontation à l’administration ne font pas disparaître les anciennes. Le pouvoir en prison s’hybride, à la fois proche et distant, personnalisé et bureaucratique, arbitraire et juridique. L’ouvrage donne à entendre la voix de prisonniers et prisonnières confrontés à cette bureaucratie ambigüe, certains découragés d’autres combattifs, soulignant tous leur impuissance face à une institution qui au fil de ses métamorphoses s’adapte pour ne rien céder de son pouvoir.
© CGLPL
Au-delà de la prison, ce cheminement critique met en tension deux forces plus généralement à l’œuvre dans notre société. D’un côté, l’explosion des inégalités et de la violence de la répression étatique ; de l’autre, l’affirmation — parfois formelle — des principes du droit. Adoptant une approche concrète, ce livre montre comment le droit se trouve incorporé au cœur d’une institution répressive et violente. La violence ne se cache pas uniquement dans les interstices des règles formelles ; elle se niche au cœur des procédures bureaucratiques — à l’ombre, mais aussi à l’abri du droit. S’ouvre ainsi une réflexion, aujourd’hui essentielle, sur l’enchevêtrement d’un respect formel du droit et d’une pratique violente, voire autoritaire, du pouvoir.