Avec la chaire PÉPITe, penser la transition écologique à partir des territoires
#VALORISATION
Comment concilier transition écologique, réindustrialisation et cohésion territoriale ? C'est à cette question que la chaire PÉPITe (Planification écologique, politiques industrielles et territoires) cherche à répondre. Portée par des chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales et développée en lien étroit avec des acteurs publics et économiques, elle entend éclairer l'un des grands défis contemporains : organiser les transformations nécessaires à la décarbonation et la sobriété de l'économie tout en renforçant les capacités productives des territoires. À travers une approche croisant économie, géographie, action publique et innovation, la chaire ambitionne de produire des connaissances utiles à la recherche comme à la décision publique.
Un moment charnière
Rarement les questions de transition écologique et de développement économique auront été aussi étroitement liées. Les objectifs de neutralité carbone, la montée des risques climatiques, les tensions géopolitiques sur les ressources stratégiques ou encore les ambitions de réindustrialisation conduisent aujourd'hui les pouvoirs publics à repenser les conditions du développement économique. Longtemps envisagées séparément, les politiques environnementales et les politiques industrielles tendent désormais à converger autour d'une même interrogation : comment transformer les systèmes productifs sans fragiliser les territoires ni accroître les inégalités sociales et spatiales ?
Cette question se pose avec une acuité particulière en France. Les besoins d'investissement liés à la transition écologique sont considérables. Ils concernent l'industrie, l'énergie, les transports, le bâtiment ou encore l'agriculture. Dans le même temps, les stratégies de relocalisation industrielle et de souveraineté économique remettent au premier plan les enjeux productifs. Or ces transformations ne se déploient jamais dans un espace abstrait. Elles prennent forme dans des territoires dotés d'histoires, de ressources, de spécialisations et de capacités d'action différentes. Certaines régions disposent d'écosystèmes d'innovation particulièrement dynamiques, de filières industrielles robustes ou d'institutions capables de coordonner les acteurs locaux. D'autres se trouvent confrontées à des fragilités économiques plus importantes ou à des dépendances productives qui compliquent les processus de transition. Comprendre les transitions dans ces contextes différents est devenu un enjeu scientifique majeur.
C'est précisément dans cette perspective qu'a été créée la chaire PÉPITe. Son ambition est de mieux comprendre comment s'articulent planification écologique, transformations industrielles et dynamiques territoriales. Elle repose sur la conviction que les transitions ne pourront être menées avec succès qu'à condition d'intégrer pleinement leur dimension territoriale.
Une alliance originale
La chaire est codirigée par Nadine Levratto, directrice de recherche CNRS en économie à l’Institut interdisciplinaire de l'innovation1 et présidente de la section 40 – Économie et gestion au Comité national de la recherche scientifique, et Nicolas Portier, professeur affilié à l’École urbaine de Sciences Po. Leur collaboration reflète la volonté de croiser expertise académique et connaissance des politiques territoriales afin d'aborder les transformations contemporaines dans toute leur complexité.
Hébergée par l'Institut Louis Bachelier, la chaire bénéficie du soutien de l'Institut pour la Recherche de la Caisse des Dépôts, son partenaire fondateur. Elle réunit également un réseau de chercheurs et chercheuses issus de plusieurs établissements et disciplines : économistes, géographes, spécialistes de l'action publique, de l'innovation ou du développement territorial sont mobilisés autour d'un objet commun, comprendre les conditions territoriales de la transition écologique et productive. Cette diversité constitue l'une des forces du projet. Les transformations étudiées ne relèvent en effet d'aucune discipline unique. Elles mobilisent des dimensions économiques, sociales, institutionnelles, politiques et spatiales qui exigent une approche résolument interdisciplinaire.
La chaire entend également développer un dialogue permanent avec les acteurs concernés par ces mutations. Collectivités territoriales, entreprises, agences publiques, opérateurs financiers, organisations professionnelles ou structures de développement économique sont associés à la réflexion. L'objectif n'est pas seulement de diffuser les résultats de la recherche, mais aussi d'enrichir les questionnements scientifiques à partir des besoins exprimés sur le terrain.
Cette articulation entre recherche fondamentale, expertise et dialogue avec les acteurs constitue l'une des caractéristiques majeures de PÉPITe. Elle doit permettre de faire émerger des connaissances à la fois robustes scientifiquement et directement mobilisables dans l'action publique.
Explorer les transitions
Le programme scientifique de la chaire s'organise autour d'un ensemble de travaux destinés à mieux comprendre les mécanismes territoriaux des transformations en cours.
Un premier axe concerne les trajectoires territoriales de transition écologique. Les chercheurs et chercheuses s'intéressent à la manière dont les territoires élaborent leurs stratégies de décarbonation, mobilisent leurs ressources et construisent des formes de coordination entre acteurs publics et privés. Pourquoi certaines initiatives locales parviennent-elles à produire des effets durables quand d'autres peinent à s'inscrire dans le temps ? Quels facteurs favorisent l'émergence de nouvelles trajectoires de développement ? Comment les institutions territoriales influencent-elles les capacités d'adaptation des territoires ? Ces interrogations conduisent à analyser les formes de gouvernance mises en œuvre à différentes échelles, les modalités de coopération entre collectivités et entreprises, ou encore les effets des politiques nationales sur les dynamiques locales.
Un deuxième chantier porte sur les transformations industrielles. Les objectifs de décarbonation imposent aux entreprises des adaptations parfois profondes de leurs procédés de production, de leurs chaînes d'approvisionnement ou de leurs stratégies d'innovation. Les travaux de la chaire visent à comprendre comment ces évolutions s'inscrivent dans les territoires et quelles conséquences elles produisent sur l'emploi, les qualifications et les systèmes productifs locaux. Cette réflexion conduit notamment à examiner le rôle des filières industrielles, des réseaux d'entreprises et des écosystèmes d'innovation dans la diffusion des technologies vertes. Elle permet également d'interroger les conditions territoriales de la réindustrialisation aujourd'hui encouragée par les politiques publiques nationales et européennes.
Un troisième axe est consacré aux capacités d'innovation des territoires. Les chercheurs et chercheuses visent à identifier les ressources qui permettent à certains espaces de s'adapter plus rapidement que d'autres aux nouvelles contraintes environnementales. Les compétences disponibles, les infrastructures de recherche, les systèmes de formation, les spécialisations industrielles ou encore la qualité des coopérations locales figurent parmi les dimensions étudiées. Ces travaux s'inscrivent dans une longue tradition de recherche sur les systèmes productifs territoriaux, les milieux innovateurs et les dynamiques régionales de développement. Ils permettent de renouveler ces approches à la lumière des enjeux écologiques contemporains.
Enfin, la chaire explore les questions de financement. La transition écologique nécessite des investissements massifs dont les effets territoriaux restent encore insuffisamment documentés. Quels territoires bénéficient des financements disponibles ? Quels projets sont soutenus ? Comment articuler financement public et investissement privé ? Dans quelle mesure les dispositifs existants contribuent-ils à réduire ou, au contraire, à accentuer les disparités territoriales ?
À travers ces différents chantiers, la chaire entend produire des outils d'observation et d'analyse permettant d'éclairer les choix publics. Cartographies, indicateurs, études de cas, analyses comparatives ou travaux prospectifs contribueront à constituer un socle de connaissances sur les transformations territoriales en cours.
Analyser les transitions
L'intérêt de PÉPITe dépasse largement la seule création d'un nouvel espace de recherche partenariale. La chaire se situe à l'intersection de plusieurs questions scientifiques qui traversent aujourd'hui les sciences humaines et sociales.
Elle participe d'abord au renouvellement des recherches sur les transitions écologiques. Si les dimensions technologiques ou énergétiques de ces transformations sont largement étudiées, leurs dimensions économiques, territoriales et institutionnelles demeurent encore insuffisamment explorées. Or les transitions ne résultent pas uniquement d'innovations techniques. Elles dépendent également des formes de coordination collective, des structures économiques locales, des capacités institutionnelles et des choix de gouvernance.
La chaire contribue également à réactualiser les recherches sur les politiques industrielles. Longtemps reléguée au second plan, la question industrielle est revenue au cœur des débats publics sous l'effet des crises sanitaires, énergétiques et géopolitiques récentes. Les enjeux de souveraineté, de résilience et de décarbonation conduisent aujourd'hui à repenser les liens entre compétitivité économique et transition écologique. PÉPITe offre un cadre pertinent pour analyser ces recompositions. Les travaux engagés s'inscrivent aussi dans les recherches conduites depuis plusieurs décennies sur les territoires, les inégalités spatiales et les dynamiques régionales de développement. Ils permettent d'interroger les effets territoriaux des grandes transformations contemporaines et d'identifier les facteurs qui favorisent ou freinent les capacités d'adaptation locales.
Plus largement, la chaire illustre la contribution spécifique des sciences humaines et sociales à la compréhension des défis environnementaux. Là où certaines approches se concentrent sur les solutions techniques, les SHS permettent de saisir les conditions sociales, économiques et institutionnelles de leur mise en œuvre. Elles éclairent les comportements des acteurs, les formes de coopération, les mécanismes de décision et les effets différenciés des politiques publiques.
Cette capacité à articuler plusieurs niveaux d'analyse constitue l'une des principales contributions de la chaire au paysage scientifique. Elle répond également à l'une des missions fondamentales du CNRS : produire des connaissances susceptibles d'éclairer les transformations majeures de nos sociétés.
Éclairer les décideurs publics
Les enjeux auxquels s'intéresse PÉPITe dépassent le champ académique. Ils touchent à plusieurs préoccupations majeures des sociétés contemporaines.
La première concerne la lutte contre le changement climatique. Les transitions supposent des transformations rapides des modes de production. Comprendre comment ces changements peuvent être mis en œuvre dans des contextes territoriaux variés représente une condition essentielle de leur réussite.
Le deuxième enjeu est celui de la cohésion territoriale. Les effets de la transition écologique ne seront pas uniformes. Certains territoires disposent d'atouts importants pour tirer parti des nouvelles opportunités économiques tandis que d'autres risquent de subir plus fortement les coûts de l'adaptation. Produire des connaissances sur ces écarts constitue une étape indispensable pour concevoir des politiques plus équitables.
La question de l'emploi et des compétences apparaît également centrale. Les transformations industrielles en cours créent de nouveaux besoins de qualification et modifient profondément certains métiers. Les travaux de la chaire permettent de mieux comprendre les dynamiques de création, de transformation ou de disparition des activités économiques à l'échelle territoriale.
Enfin, les recherches menées contribuent à éclairer les débats sur la gouvernance des transitions. Comment articuler planification nationale et initiatives locales ? Comment coordonner les multiples acteurs concernés ? Quels instruments mobiliser pour concilier objectifs environnementaux, développement économique et justice sociale ?
En plaçant les territoires au cœur de ces interrogations, la chaire PÉPITe propose une lecture originale des transformations actuelles. Elle rappelle que la transition écologique ne peut être pensée indépendamment des réalités économiques et sociales dans lesquelles elle s'inscrit. Elle souligne également que les territoires ne sont pas de simples espaces d'application des politiques publiques : ils en sont des acteurs à part entière.
À l'heure où la planification écologique s'impose comme un horizon d'action collective, comprendre les capacités de transformation des territoires devient une nécessité scientifique autant qu'un enjeu démocratique. C'est à cette ambition que répond la chaire PÉPITe, en mettant les sciences humaines et sociales au service de l'intelligence des transitions.
Nadine Levratto, directrice de recherche CNRS en économie à l’Institut interdisciplinaire de l'innovation
Aller plus loin
Contact
Notes
- I3, UMR9217, CNRS / École polytechnique / Mines Paris – PSL / Télécom Paris.