Cinquante ans d’articulation entre environnement et développement au CIRED
#VIE DES LABOS
Le Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CIRED, UMR8568, CNRS / École des Ponts ParisTech / Cirad / AgroParisTech) fête cette année ses cinquante ans. Pour célébrer cet anniversaire, le laboratoire a publié un recueil des textes fondateurs de l’unité1 , réuni deux cents de ses membres anciens et actuels sur une demi-journée et organisé un symposium international de deux jours au centre de colloques du campus Condorcet, autour de l’articulation entre environnement et développement2 .
- 1Pottier A. (dir.) 2023, Concilier économie et écologie : les textes fondateurs du Centre international de recherche sur l'environnement et le développement, Presses des Ponts et Chaussées.
- 2Le portail [CIRED+50] Un voyage à travers 50 ans d’histoire détaille l’ensemble des manifestations organisées pour les cinquante ans de l’unité. https://www.centre-cired.fr/cired50/
La tension entre environnement et développement est en effet à la racine du laboratoire. Le CIRED a été fondé en 1973 à l’École Pratique des Hautes Études par le Dr. Ignacy Sachs. Véritable citoyen du monde, Ignacy Sachs est né en Pologne, a vécu au Brésil, en Inde, en Pologne avant d’être contraint de quitter son pays et de s’installer en France. Ayant travaillé avec Kalecki, Lange ou Amartya Sen, Ignacy Sachs est avant tout un économiste du développement, qui s’efforce de trouver les moyens de sortir les sociétés de la pauvreté et de réduire les inégalités dont il a été le témoin direct. De son propre aveu, il découvre tardivement l’importance des questions environnementales, à l’occasion d’un colloque à Tokyo en 1970. Pourtant, il en saisit très vite l’importance et la façon dont elles sont profondément liées aux questions de développement, notamment par la nécessaire comptabilisation des flux de matières et d’énergie en plus des flux économiques. Cela l’amène à contribuer aux débats intellectuels qui précèdent la première conférence des Nations unies sur l’environnement en 1972.
Sachs en revient très mal à l’aise avec les positions défendues, d’une part, par ceux qui rejettent les questions environnementales au prétexte qu’elles ne seraient qu’une ruse des pays du nord pour empêcher ceux du sud de se développer eux aussi et, d’autre part, par ceux qui préconisent un arrêt rapide de la croissance économique au nom de la lutte contre la pollution et du risque d’épuisement des ressources. Sachs recherche une voie médiane qui préserverait la croissance économique — nécessaire tant que les inégalités persistent — mais la réorienterait vers la réduction des inégalités, vers une utilisation plus efficace des ressources et vers moins de pollution. C’est pour avancer dans ce programme de recherche qu’il crée le CIRED.
Cinquante ans plus tard, l’articulation de l’environnement et du développement reste une question cruciale. Si le monde en développement d’antan a considérablement changé au cours du dernier demi-siècle, de grandes inégalités persistent entre les pays et à l’intérieur de chacun d’entre eux. Plus généralement, les aspirations multiformes à une vie meilleure — telles qu’illustrées par les objectifs de développement durable — ne sont manifestement pas satisfaites malgré d’importants progrès matériels. Ce constat est valable dans les pays du sud, mais aussi dans les pays du nord.
Dans le même temps, les problèmes environnementaux sont beaucoup plus aigus qu’il y a cinquante ans, comme le soulignent régulièrement les rapports du GIEC, de l’IPBES, de l’IUCN1 ou de nombreux autres organismes. Pour ne citer qu’un seul chiffre, près des deux tiers des émissions totales de CO2 depuis l’ère préindustrielle ont été émises depuis 1973. Les limites font l’objet d’une attention renouvelée, mais d’une manière beaucoup plus concrète et plus étendue que dans les années 1970, puisqu’il s’agit non plus seulement des limites sur les ressources, mais aussi sur la capacité de charge des principaux systèmes géochimiques ou biologiques de la planète. Tout ceci alimente un sentiment d’urgence, alors que nous approchons, ou sommes déjà entrés, dans une vaste zone de danger.
Le CIRED a donc été fondé il y a cinquante ans sur l’idée qu’il existe des conditions permettant d’articuler les questions environnementales et le développement — dans le sens d’une progression vers l’accomplissement des conceptions des sociétés d’une vie meilleure. Le symposium visait à poser les questions suivantes : ce postulat est-il encore valide cinquante ans plus tard ? Et si oui, comment identifier et rendre opérationnels ces espaces aujourd’hui ?
Le parti pris était d’aborder ces questions de front dans les conférences plénières de Narasimha Rao (Yale) et de Julie Rozenberg (Banque Mondiale), puis autour de cas d’étude dans différents secteurs (agriculture, énergie, transport) et à différentes échelles (locales, nationales, globales) dans les sessions thématiques. Le prix à payer pour cette diversité est qu’il est plus délicat d’en tirer des conclusions d’ensemble. Néanmoins, trois idées fortes semblent ressortir des débats.
En premier lieu, l’articulation environnement - développement reste possible. Si l’impératif de transition (écologique ou bas carbone) tend à dominer l’agenda au « Nord », il nous a été rappelé que l’amélioration de la qualité de la vie reste une nécessité, parfois absolue, dans de très nombreuses régions du monde, et pas uniquement au « Sud ». Les deux conférenciers pléniers ont souligné la possibilité d’apporter des conditions de vie décentes pour tous, à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective, notamment via les infrastructures, tout en limitant le réchauffement planétaire global. Hors bonne surprise technologique, un tel horizon requiert des modes de vie structurellement plus sobres, particulièrement pour les ménages aujourd’hui les plus consommateurs, pas seulement dans les quantités consommées mais plus largement dans les styles de vie, et notamment dans l’usage du temps, pointé à plusieurs reprises comme un angle mort de la recherche.
La question du « comment faire » a occupé une place centrale dans les débats — et c’est le second point —, dans un contexte géopolitique, économique et social particulièrement difficile à toutes les échelles. Si aborder chaque enjeu de transition avec une vision systémique est nécessaire pour en mieux saisir les conséquences et enrichir la palette des solutions disponibles, une telle montée en complexité n’est pas synonyme d’action. Il existe une tension entre, d'un côté, la nécessité de s'adapter aux circonstances particulières qui rendent l'action possible dans chaque contexte local, et de l'autre la possibilité de construire des dispositifs généraux pouvant être déployés rapidement à large échelle. Pour la résoudre, une vision renouvelée de la montée en échelle est nécessaire. Rendre explicites les implications distributives des transitions proposées et en démontrer le caractère équitable apparaît comme un prérequis à tous les niveaux. Au-delà des questions de compensation, l’enjeu est de construire une vision du chemin futur (des « étoiles dans le ciel » comme l’a joliment exprimé un intervenant) sur lequel tous puissent se projeter et se reconnaître.
Si le symposium marquait un anniversaire, il s’agissait aussi d’ouvrir des pistes vers le futur. L’agenda de recherche a ainsi été largement discuté dans les différentes sessions. De manière paradoxale dans un monde en apparence saturé d’observations, le besoin en données a été unanimement mis en avant par les intervenants, pour éclairer les zones d’ombre mentionnées au-dessus (styles de vie, usage du temps, etc.). Si l’appel à mieux intégrer sciences humaines et sociales, sciences économiques et sciences dures est moins surprenant, construire et répondre à des agendas de recherche aussi intégrés que ceux dont il a été question au cours de ces deux jours n’en constitue pas moins un défi de taille pour la recherche interdisciplinaire. Il a enfin été souligné que prendre en compte le vivant et son devenir dans l’élaboration des politiques de transitions requiert d’aller bien au-delà de la catégorie des ressources, avec des problèmes éthiques, conceptuels et pratiques considérables à résoudre.
La dimension politique de l’articulation entre environnement et développement a enfin été largement abordée. On constate en effet que le sentiment d’urgence écologique et l’absence de mesures suffisamment rapides de la part des gouvernements incitent de nombreux scientifiques à devenir des activistes. La session consacrée au rôle de la science, sa position dans la société et la manière dont elle peut ou ne peut pas agir a révélé des divergences de vues très fortes sur ce sujet et a montré l’importance d’une réflexion plus approfondie sur le sujet.
- 1GIEC : Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat ; IPBES : Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques ; IUCN : Union internationale pour la conservation de la nature.