Comment les Français ont appris leur langue
#LE LANGAGE EN COMMUN
Dans ce qui correspond aujourd’hui au territoire métropolitain, le français s’est diffusé de façon continue depuis le Moyen-Âge à partir de l’Île-de-France, un pôle d’échange économique majeur où le pouvoir royal avait son siège. Les tentatives d’extension vers le Moyen-Orient (les Croisades) et l’Angleterre au XIIe siècle, vers l’Italie aux XIVe et XVe siècles, vers l’Allemagne et les Pays-Bas au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle n’ont pas survécu face à la résistance des populations.
L’extension du domaine royal entraînait un contrôle fiscal et juridique où l’emploi du français s’imposait. De son côté, l’Église pérennisait un enseignement en latin ; l’administration et la formation utilisaient des langues distinctes. Pour leur part, les sujets conservaient le libre exercice de leur langue dans les territoires qui relevaient de la couronne. Aux différents dialectes d’oïl (gallo, normand, picard, bourguignon…), à l’arpitan (ou franco-provençal) et à l’occitan concernés dès avant la Renaissance s’étaient ajoutés le breton et le basque au XVIe siècle, le dialecte alémanique d’Alsace, le flamand et le catalan au XVIIe, le francique de Lorraine et le corse au XVIIIe. La fin de l’Ancien Régime a marqué un tournant.
La Révolution française, les langues et la nation
Avec la Révolution française, la connaissance de la langue « nationale » par tous les citoyens est apparue comme un impératif, seule à même d’assurer l’unité du pays et la diffusion du savoir. Le 4 juin 1794, l’Abbé Grégoire l’affirme devant l’Assemblée nationale :
Nous n'avons plus de provinces et nous avons encore 30 Patois qui en rappellent les noms. [...] On peut assurer sans exagération qu'au moins 6 millions de Français, surtout dans les campagnes, ignorent la langue nationale ; qu'un nombre égal est à peu près incapable de soutenir une conversation suivie ; qu'en dernier résultat, le nombre de ceux qui la parlent purement n'excède pas 3 millions, et probablement le nombre de ceux qui l'écrivent correctement est encore moindre. […] Tout ce qu'on vient de dire appelle la conclusion que, pour extirper tous les préjugés, développer toutes les vérités, tous les talents, toutes les vertus, fondre tous les citoyens dans la masse nationale, simplifier le mécanisme et faciliter le jeu de la machine politique, il faut identité de langage.
Une telle situation était courante à cette époque ; les royaumes et les empires étaient constitués de possessions, souvent dispersées, acquises par le souverain. Au XIXe siècle, « l’éveil des nationalités » en Europe récuse cette fragmentation. L’unité allemande et l’unité italienne, conclues en 1871, ont répondu au principe de rassembler dans un seul État tous les locuteurs qui s’accordaient sur une même représentation écrite de leur parler. La langue officielle transcendait des différences dialectales considérables mais un Bavarois ou un Sicilien n’en reconnaissaient pas moins la suprématie du haut allemand ou du toscan. En France, la situation était inverse. L’unité territoriale était acquise mais elle ne correspondait pas à une communauté linguistique.
Le tracé des frontières issu des traités de paix à la fin de la Première Guerre mondiale a entériné le principe du « droit des peuples ». Quatre grands empires qui comptaient d’importantes minorités allophones ont été soit resserrés (Russie et Turquie), soit réduits aux régions où se parlait la langue de la capitale (Allemagne et Autriche-Hongrie). D’autres langues, par exemple le lituanien, le polonais, le tchèque, le serbo-croate, entre autres, accédaient au statut de langue nationale. La France est le seul pays où les allophones natifs — probablement la moitié de la population encore au milieu du XIXe siècle — n’ont pas fait sécession sans que leurs langues bénéficient aujourd’hui d’une reconnaissance au niveau national comme en Irlande (gaélique) ou en Finlande (suédois), ou régional comme en Espagne (catalan, basque, galicien) ou au Royaume-Uni (gallois, gaélique écossais).
Le choix entre le plurilinguisme (la Belgique) et le monolinguisme d’un État dont tous les habitants parlent la langue à la naissance (la Pologne) a été ignoré au profit d’une doctrine politique fondée sur la « souveraineté populaire », sans considération géographique ni linguistique. Il n’était pas tenu compte des langues, encore moins d’un monarque — seules la Suisse et la France étaient des républiques entre 1871 et 1917. Les paroles du « Chant de guerre pour l’armée du Rhin », renommé « La Marseillaise », ne font référence à aucune entité naturelle (fleuves, montagnes) ou régionale (ethnonyme, localité) sauf dans le titre, deux régions où, au demeurant, le français était très minoritaire. La « patrie » est mentionnée sans être localisée et les « citoyens » ne sont pas identifiés à leur pays.
Un troisième terme, la « nation », dissociait la qualité de Français de la maîtrise de la langue, en désignant une collectivité constituée en dehors de tout critère culturel ou religieux. En 1792, Goethe, qui accompagnait le duc de Saxe-Weimar à Valmy, s’était étonné d’entendre les soldats, des volontaires désormais et non des mercenaires, crier : « Vive la nation ! ». Le concept, hérité des Lumières, fondait sur le « contrat social » une réunion volontaire de citoyens consacrée par la Fête de la Fédération le 14 juillet 1790. Communauté d’histoire et de destin, pas de langue ni de croyance.
Vingt ans plus tard, en 1813, les troupes françaises étaient défaites à Leipzig lors de la « Bataille des Nations », Völkerschlacht bei Leipzig. Au cours de l’affrontement, les régiments des états allemands alliés de Napoléon s’étaient retournés contre lui en rejoignant les armées prussienne et autrichienne dont ils parlaient la langue. À partir de ce moment, la « nation », concept politique, devenait synonyme de communauté linguistique, voire génétique ; une des traductions de Volk, à côté de peuple et de nation, est race.


La francisation par l’école
Le concept révolutionnaire de nation a prouvé son efficacité puisqu’aucune province du territoire français redessiné par l’Acte final du Congrès de Vienne (1815) n’a manifesté de velléité séparatiste. Le monopole administratif de la langue officielle n’était pas disputé alors que les langues d’usage des différentes régions restaient d’emploi quotidien. Partout, le français restait perçu comme l’apanage des classes supérieures, une langue dont l’apprentissage ne s’imposait qu’en cas d’installation en ville ou de promotion sociale.
Vers 1800, il y a un partage entre la langue de l’État qui tendait à se substituer au latin dans l’éducation et les « patois », une appellation dévalorisante et purement négative. Le terme s’appliquait aussi bien aux dialectes d’oïl qu’au basque, à l’occitan ou au breton. Pourtant, à partir des années 1830, avec le Romantisme, une autre façon de les considérer se dessine. Un nombre croissant d’écrivains, d’historiens et de linguistes se réfèrent à des « parlers de France ». Les romans d’inspiration régionale, Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo pour le normand (1866) ou Les Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet pour le provençal (1869), rédiment ces témoins du passé, dans un élan de nostalgie inoffensive au moment où leur sort était scellé par la généralisation de l’alphabétisation.
Chaque citoyen se trouvait confronté au monopole scriptural du français. Bien que les langues régionales s’écrivent, certaines depuis mille ans, l’alphabétisation se faisait exclusivement dans la langue de l’État. La loi Guizot (1833), qui imposait l’ouverture d’une école primaire dans les communes de plus de cinq cents habitants et la création d’une école normale par département, accroissait mécaniquement la part des francophones dans les jeunes générations. Victor Duruy (1868) a prolongé cette initiative en obligeant les communes à ouvrir des écoles de filles et en augmentant le nombre d’élèves accueillis gratuitement. Parallèlement, d’autres éléments concouraient à l’élargissement des usages du français : les échanges commerciaux, l’exogamie, la conscription et le service militaire, le développement des chemins de fer et les migrations internes (maçons du Limousins, bougnats d’Auvergne). La progression, lente et régulière, est devenue proportionnellement plus importante après la cession de l’Alsace-Moselle à l’Empire allemand (Traité de Francfort, 1871).
L’annexion des provinces germanophones au nom du Volk, décidée contre leur volonté, a rappelé l’hétérogénéité du territoire national. En quête de repères, Ernest Renan, dans La Réforme intellectuelle et morale de la France (1871), prenait acte que l’unité ne trouverait de garantie ni dans la personne du souverain, ni dans la religion, ni dans des traditions culturelles très éloignées les unes des autres. En dehors de l’état-civil, qu’avaient en commun un tisserand de Hazebrouck et un berger de Saint-Jean-Pied-de-Port, un ouvrier des conserveries de Quimper et un marin de Bonifacio ? En tout cas, pas leur langue. La solution s’imposait : l’école se devait de franciser tous les Français, linguistiquement et culturellement.
L’école de Jules Ferry
Les lois Jules Ferry (1881-1882) ont institué l’école laïque, publique et obligatoire. Elles confiaient à l’État l’essentiel de la formation primaire avec pour programme : « lire, écrire, compter ». L’apprentissage scolaire était assimilé à la maîtrise de la notation graphique sans que rien ne signale que, pour nombre d’élèves, il leur reviendrait avant tout d’apprendre la langue. Tous les programmes étaient uniformisés, pas seulement l’orthographe et la grammaire. Les leçons d’histoire traitaient de « Nos ancêtres les Gaulois » jusque dans les colonies. Aucune latitude n’était laissée aux particularismes.
La question se posait alors : à qui devait être confié l’enseignement du français dans les régions allophones ? Missionner des instituteurs issus des régions d’oïl exposait à de graves déconvenues, autant de la part des habitants qui n’apprécieraient pas de voir leurs enfants confiés à des « étrangers » que pour des maîtres isolés dans des communautés dont ils ne maîtrisaient pas la langue. La solution a nécessité une profonde refonte du système de recrutement des maîtres et des maîtresses. Les meilleurs élèves, en particulier ceux issus des écoles de campagne, étaient recrutés sur concours après l’obtention du Certificat d’études primaires. Leurs études étaient gratuites jusqu’à l’obtention du brevet supérieur. Dans leur premier poste, le plus souvent un village, ils initiaient à la langue française des enfants qui étaient comme eux quinze ans auparavant.
Ferdinand Brunot (auteur d’une magistrale Histoire de la langue française) et Nicolas Bony ouvrent en première année d’école primaire la première leçon de leur Méthode de langue française1 :
Jean et Louise.
Louise est déjà une fillette : elle a huit ans. Sa famille parle patois. Mais la langue de notre pays est le français. Louise est française : elle veut parler français. Son frère Jean a six ans. Il a été élevé en ville par son oncle, il parle déjà français ; mais il veut savoir parler et écrire aussi bien que son oncle, il va à l’école. Les deux enfants étudieront bien leur leçon chaque jour ; ils feront avec soin les exercices de leur livre de langue française. Un jour, ils sauront parler et écrire sans faire de fautes.
Les « hussards noirs de la République », ainsi dénommés par Péguy à cause de l’uniforme porté pendant leur formation, étaient disposés à se dévouer tout entier à l’institution scolaire. En rupture sociale avec leur milieu d’origine, ils se sont faits les propagandistes du français, de la morale laïque, de la littérature scolaire (les fables de La Fontaine, Victor Hugo) et d’un roman national indifférent au contexte régional. Même si les « patois » étaient ignorés dans les textes de lois, les décrets et les circulaires officielles, le rectorat des Basses-Pyrénées (Pyrénées-Atlantiques) s’assurait qu’il n’envoyait pas des Béarnais chez les Basques et réciproquement.

De l’écrit à l’oral
La suite du processus s’est accomplie avec la mobilisation générale et l’hécatombe de la Première Guerre mondiale qui s’est révélée particulièrement meurtrière pour les paysans et les instituteurs. Dans l’entre-deux-guerres, il ne serait plus resté que des personnes âgées en zone rurale dans les régions périphériques pour ne pas maîtriser le français si l’immigration n’avait pas accru le nombre de langues présentes dans le pays. Aux langues juives (judéo-provençal et yiddish) et au romani présents de longue date, les flux migratoires ajoutaient les parlers des travailleurs venus de toute l’Europe, surtout de l’Italie avant 1920 et de la Pologne ensuite.
L’expansion du français s’était réalisée à l’écrit, que ce soit à l’école ou dans les livres et les journaux. Les tournures grammaticales et le vocabulaire régionaux, peu présents dans l’imprimé, sont finalement assez rares en sorte que la principale variation concernait l’accent. À compter des années 1930, la radio et le cinéma parlant, accessibles partout, le téléphone également, ont confronté l’ensemble de la population à une norme orale de prestige. Dans les années 1950, un exode rural massif et l’urbanisation ont parachevé la francisation avec l’entrée de la télévision dans les foyers. À présent, l’enjeu n’est plus régional mais international avec l’accueil des migrants.
Conclusion
La francisation correspond au processus de changement de langue imposé en France à des citoyens allophones par l’État. Cette conversion s’est imposée au nom de la nation avec le consentement des populations concernées, conscientes de l’inégalité des conditions économique et culturelle. Il n’y a pas eu de véritable résistance, un cas unique en Europe. Les parents acceptaient une rupture de la transmission linguistique afin d’assurer un meilleur avenir à leurs enfants.
L’unité du pays a été fondée sur une construction symbolique inculquée par l’école. La rétraction des langues régionales était compensée par l’accès à une culture qui, dans la lignée des Lumières, se voulait universelle. Aujourd’hui, la question se pose de la transférabilité d’un tel modèle dans les pays francophones de l’Afrique subsaharienne.
Gabriel Bergounioux, linguiste, professeur émérite à l’université d’Orléans
Aller plus loin
- Gusdorf G.1987, Le cri de Valmy, Communications, 45 : 117-155.
Furet F., Ozouf J. 1977, Lire et écrire, Minuit.
- Kremnitz G., Broudic F. 2013, Histoire sociale des langues de France, PUR.
- Lodge A. 1999, Le français : histoire d’un dialecte devenu langue, Fayard.
Thiesse A-M. 1999, La Création des identités nationales. Europe, xviiie-xxe siècle, Le Seuil.
Contact
Notes
- Brunot F., Bony N. 1905, Méthode de langue française, Paris, Armand Colin.