Comprendre le bégaiement : des mécanismes cérébraux aux dynamiques articulatoires
#LANGAGE EN COMMUN
La parole n’est jamais totalement fluide
« Euh », « hmm », « je – je reviens dans deux minutes », « alooors »… Comme ces exemples le révèlent, la production du discours oral se réalise rarement sans interruption. Ces ruptures du rythme, appelées disfluences, ne participent pas directement à la construction du sens mais constituent néanmoins un élément nécessaire de la parole dans la mesure où elles offrent au locuteur le temps indispensable pour planifier et organiser son discours.
Cela étant, les disfluences peuvent être l’expression d’un trouble cognitif ou d’un trouble de la fluence, comme le bégaiement.
Le bégaiement, un trouble de la fluence qui touche près de 700 000 personnes en France
Le bégaiement est une atteinte de la parole qui touche 1 % de la population mondiale. Sa forme la plus courante apparaît durant l’enfance, généralement entre 2 et 6 ans, au moment de l’apprentissage des compétences linguistiques et motrices, ce qui en fait alors un trouble développemental. Il existe également des formes de bégaiement acquis, pouvant survenir à la suite d’un accident vasculaire cérébral, d’une tumeur cérébrale ou d’autres atteintes neurologiques. Dans le cas du bégaiement développemental, environ 80 % des enfants concernés voient leurs difficultés disparaître au cours du développement, soit spontanément, soit avec l’aide d’une prise en charge thérapeutique.
Le bégaiement se définit comme une altération de la fluence qui apparaît principalement en situation d’interaction. La personne concernée sait ce qu’elle souhaite exprimer, mais se trouve momentanément en incapacité de le dire. Cette difficulté a des répercussions importantes sur la vie quotidienne, en générant de la frustration liée à l’impossibilité de s’exprimer aisément, ainsi que de la gêne et de l’appréhension face à la prise de parole en public. Ces expériences négatives peuvent s’installer durablement et accompagner les individus tout au long de leur vie. Par ailleurs, le bégaiement se caractérise par une grande variabilité : son expression et sa sévérité diffèrent sensiblement d’une personne à l’autre.
Un trouble d’origine génétique et neurologique
Les recherches menées au cours des dernières décennies montrent de manière convergente que le bégaiement possède une origine multifactorielle, incluant des composantes génétiques et neurologiques clairement établies. Sur le plan génétique, une étude internationale de très grande ampleur publiée en 2025, portant sur près de 100 000 personnes qui bégaient et plus d’un million de témoins, a identifié a identifié 57 régions génétiques associées au trouble. Du point de vue neurologique, de nombreuses études montrent que les personnes qui bégaient présentent des différences dans l’organisation et la coordination de plusieurs réseaux cérébraux impliqués dans la production de la parole. Ces réseaux comprennent des régions qui préparent les mouvements de la parole, comme le cortex prémoteur et l’aire motrice supplémentaire (SMA), d’autres qui participent à leur exécution, notamment le cortex moteur primaire, ainsi que des circuits qui assurent le contrôle temporel et l’ajustement de la parole grâce aux retours auditifs, impliquant des régions comme le cortex auditif du lobe temporal et des structures profondes telles que les ganglions de la base.
Dans ce paysage, une étude récente menée par une équipe du laboratoire Praxiling (UMR5267, CNRS / Université Paul-Valéry Montpellier 3) apporte un éclairage nouveau sur les bases neuroanatomiques du bégaiement. Cette recherche avait pour objectif de déterminer si la sévérité du bégaiement était associée à une altération globale des réseaux cérébraux de la parole ou, au contraire, à une perturbation ciblée de connexions spécifiques impliquées dans le contrôle et la planification de l’action parlée. Elle repose sur l’étude de trente personnes qui bégaient comparées à vingt-deux locuteurs témoins, appariés en âge, sexe et niveau socioculturel, à partir de données d’IRM de diffusion permettant d’analyser l’intégrité des faisceaux de substance blanche impliqués dans la production de la parole. La sévérité du bégaiement a été évaluée à l’aide d’un protocole de mesure (le Stuttering Severity Instrument – Fourth Edition - SSI-4), en distinguant notamment la parole spontanée et la lecture.
Les analyses de tractographie — une méthode utilisée pour mettre en évidence les voies neuronales — montrent que la sévérité du bégaiement n’est pas associée à un dysfonctionnement global des connexions cérébrales impliquées dans la parole, mais à une altération focale d’un segment précis du Frontal Aslant Tract (FAT), un faisceau de substance blanche localisé dans l’hémisphère gauche (Figure 1). Ce segment relie une région du cortex préfrontal dorsal impliquée dans le contrôle volontaire et la planification de l’action à une région du cortex prémoteur ventral participant directement à la préparation des gestes articulatoires. Plus précisément, l'intégrité des axones (parties des neurones qui forment la substance blanche du cerveau et permettent la communication entre différentes aires cérébrales) de cette connexion est associée à la sévérité du bégaiement en parole spontanée, mais pas en lecture.
Ces résultats suggèrent que ce trouble ne résulte pas d’une atteinte diffuse du réseau de la parole, mais d’une perturbation ciblée affectant la coordination entre les mécanismes de contrôle volontaire de l’action et les systèmes de planification motrice de la parole spontanée, qui requiert plus de contrôle volontaire que la lecture.
Le bégaiement dans le discours : caractéristiques linguistiques et phonétiques
Sur le plan de ses manifestations, le bégaiement se distingue principalement par des disfluences typiques, telles que des blocages silencieux, des répétitions de sons, de syllabes ou de mots ou encore des prolongations de sons. Ces disfluences ne sont pas distribuées de manière aléatoire dans le discours : elles tendent à survenir préférentiellement sur les mots lexicaux (noms, verbes, adjectifs, adverbes) plutôt que sur les mots grammaticaux (déterminants, pronoms, prépositions, conjonctions). Elles apparaissent également plus fréquemment en début de mot ou de tour de parole, ainsi que sur les syllabes accentuées, c’est-à-dire sur des positions prosodiquement saillantes.
S’agissant de la production de la parole, les études rapportent peu de particularités systématiques au niveau respiratoire, celui-ci ne semblant pas constituer un facteur central pour le bégaiement. En revanche, des anomalies sont régulièrement observées au niveau laryngé. Celles-ci se traduisent par une instabilité du fonctionnement du larynx, avec des ouvertures et fermetures inappropriées, des mouvements excessifs de montée et de descente en piston, ainsi que de fortes contractions musculaires, susceptibles d’entraver la mise en vibration des plis vocaux et de contribuer à la présence d’interruptions dans le discours.
Les recherches menées par le laboratoire Praxiling et le Laboratoire lorrain de recherche en informatique et ses applications (Loria, UMR7503, CNRS / Université de Lorraine), appuyées notamment sur l’acquisition de données d’IRM dynamique de la parole et issues d’un articulographe électromagnétique (EMA), ont permis d’accéder de manière fine et directe à la cinématique des articulateurs en situation de production disfluente auprès de douze personnes qui bégaient et de sept locuteurs de contrôle. L’objectif de ces études était de caractériser finement les mécanismes articulatoires sous-jacents aux disfluences du bégaiement, au-delà de leur seule manifestation acoustique. Ces travaux ont montré que les phénomènes en jeu au niveau articulatoire sont nettement plus complexes que ne le suggère la typologie classique des disfluences du bégaiement, laquelle repose essentiellement sur des critères acoustico-perceptifs. Les blocages silencieux, par exemple, ne correspondent pas à une simple absence de mouvement, mais sont souvent associés à des gestes articulatoires désorganisés ou mal coordonnés de la langue, des lèvres et de la mandibule. De manière générale, la vitesse de déplacement des articulateurs est significativement réduite pendant les disfluences typiques du bégaiement. En outre, les contacts articulatoires observés sont plus étendus et prolongés, ce qui suggère une diminution de la coarticulation et, plus largement, une altération de la fluidité dans l’enchaînement des gestes articulatoires.
Ces résultats invitent à repenser les modèles descriptifs du bégaiement en montrant que des disfluences acoustiquement similaires peuvent correspondre à des dynamiques articulatoires très différentes. En mettant en évidence les limites d’une typologie fondée uniquement sur des critères auditifs et perceptifs, ils ouvrent la voie à des classifications plus fines, intégrant les mécanismes articulatoires sous-jacents et permettant de mieux rendre compte de l’hétérogénéité des profils de bégaiement. À terme, ces avancées pourraient contribuer à une évaluation plus objective et plus sensible de la parole des personnes qui bégaient, utile tant pour la recherche que pour le suivi clinique. Par ailleurs, les données articulatoires et acoustiques multimodales ainsi obtenues constituent une ressource précieuse pour le développement d’outils d’analyse et de reconnaissance automatique des disfluences, notamment pour des phénomènes difficiles à caractériser à partir du seul signal sonore, comme les blocages silencieux.
Perspectives de recherche
Ces travaux ouvrent des perspectives importantes pour une compréhension renouvelée du bégaiement, en soulignant l’intérêt d’approches intégrées combinant données cérébrales, linguistiques, phonétiques et articulatoires. Les méthodologies multimodales permettent d’explorer finement la variabilité des profils de bégaiement et d’affiner les modèles de la production de la parole. À terme, elles offrent un cadre prometteur pour le développement d’outils d’analyse et d’évaluation fondés sur des marqueurs objectifs, tout en contribuant plus largement à une meilleure compréhension du caractère dynamique de la parole humaine. Un projet s’inscrivant dans cette perspective, et intitulé B-MAP, est appelé à démarrer prochainement, grâce au soutien de la Mission pour les initiatives transverses et interdisciplinaires (MITI) du CNRS, afin de poser les bases d’un tel outil.
Ivana Didirková, Guillaume Herbet, Fabrice Hirsch, Maëva Michon, laboratoire Praxiling ; Slim Ouni et Yves Laprie, Laboratoire lorrain de recherche en informatique et ses applications