Culture sous pression : repenser les limitations de la liberté de création et de programmation

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Maîtresse de conférences en langue et littérature françaises à Sorbonne Université et membre du Centre d'étude de la langue et des littératures françaises (CELLF, UMR8599, CNRS / Sorbonne Université), Anna Arzoumanov coordonne, avec son homologue québécoise Mathilde Barraband, l’axe « Censure et création », au sein de la Chaire de recherche France-Québec sur les enjeux contemporains de la liberté d'expression (COLIBEX). Ses travaux s’inscrivent à la croisée de la littérature, de l’analyse du discours et du droit et portent sur la liberté d’expression à l’époque classique et à l’époque contemporaine, et plus particulièrement sur les procès de l’art et de la littérature. 

Les controverses, pressions, limitations dans le monde de la culture se multiplient. Relayé par de nombreuses personnalités du champ culturel, ce constat apparaît dans plusieurs rapports institutionnels1 et suscite un nombre inédit d’événements consacrés aux libertés de création et de programmation culturelle. Débats publics, campagnes numériques, appels au boycott, déprogrammations ou dégradations de lieux culturels alimentent l’idée d’une pression croissante pesant sur la création. Ces phénomènes sont souvent désignés sous le terme englobant de « censure ». Pourtant, ce mot ne constitue pas un outil d’analyse très opératoire. Il rassemble des situations différentes et tend à masquer la diversité des mécanismes en jeu. Or, toutes ces situations ne relèvent ni des mêmes acteurs, ni des mêmes logiques, ni des mêmes effets. Les analyser suppose donc de distinguer les formes d’action qui s’exercent aujourd’hui sur les œuvres et leur diffusion.

La typologie proposée ici s’inscrit dans un programme de recherche mené dans le cadre de la chaire France-Québec sur les enjeux contemporains de la liberté d’expression (COLIBEX). L’enquête combine l’analyse de décisions de justice, une veille médiatique sur plusieurs années et des entretiens avec des artistes, programmateurs et responsables d’institutions culturelles.

 

Atteintes matérielles : de l’action symbolique à la dégradation

Les atteintes constituent les formes les plus visibles d’action. Elles impliquent une intervention matérielle sur l’œuvre ou son lieu de diffusion.

Certaines actions, spectaculaires, demeurent symboliques. N’entraînant pas la dégradation effective des œuvres, elles donnent lieu à des relaxes judiciaires. C’est le cas des jets de soupe contre des toiles protégées par une vitre, comme au Louvre contre La Joconde, ou encore du recouvrement temporaire, par le collectif identitaire Les Natifs, de portraits de femmes voilées accrochés dans la basilique de Saint-Denis. 

À l’inverse, d’autres atteintes relèvent d’une infraction de dégradation ou même de destruction : autodafé de livres LGBT appartenant au fond d’une bibliothèque municipale en Bretagne, saccage d’une exposition féministe à Nîmes, destruction de vitrines de librairies à Paris ou à Marseille. 

Ces distinctions ne renvoient pas seulement à des degrés variables de gravité, mais suggèrent des logiques d’action différentes : instrumentalisation médiatique de l’œuvre d’un côté, volonté d’indisponibilité ou d’altération durable de l’autre.

 

Entraves

À côté des atteintes matérielles, on repère des actions qui relèvent de l’entrave. En droit, l’entrave est un délit consistant à empêcher ou à gêner volontairement l’exercice d’un droit reconnu par la loi — ici la liberté de création et de programmation consacrée par la loi LCAP de 2016. On peut distinguer les entraves internes, émanant d’institutions publiques disposant d’un pouvoir de décision, et les entraves externes, issues d’acteurs non institutionnels.

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Statues aux yeux bandés avec un tissu noir © Nicole Broetto

 

  • Entraves internes 

Les entraves internes à la liberté de création mobilisent une pluralité d’acteurs : responsables de programmation, directions d’établissements culturels, collectivités territoriales, autorités administratives ou judiciaires, mais aussi parlementaires. Elles prennent généralement des formes moins spectaculaires que les atteintes matérielles : déprogrammations, retraits ou menaces de retrait de subventions, refus d’autorisation ou conditions imposées à la diffusion des œuvres. À ces instruments formalisés s’ajoutent des pressions plus informelles — réserves exprimées en amont, mises en garde ou prises de position publiques — susceptibles d’infléchir des choix artistiques.

Du point de vue juridique, ces mécanismes relèvent principalement du droit administratif. La jurisprudence pénale apparaît en effet relativement protectrice de la liberté de création : les poursuites visant des œuvres demeurent rares et les condamnations limitées, le plus souvent à des amendes, la principale frontière étant constituée par les atteintes aux droits de la personnalité2. Dans les faits, les restrictions les plus opérantes interviennent donc en amont, à travers des décisions administratives ou politiques qui conditionnent la production et la diffusion des œuvres, par exemple l’annulation d’un spectacle au nom du trouble à l’ordre public.

Certaines interventions prennent également la forme d’arbitrages budgétaires ou de mises en cause des politiques culturelles. On peut citer l’amendement déposé par un député du Rassemblement national visant la suppression du Centre national du cinéma (CNC). Rejetée par l’Assemblée nationale, cette proposition dénonçait « l’argent gaspillé dans une vaste entreprise de propagande3 » et proposait de réaffecter une partie des ressources fiscales du secteur au budget général de l’État. Si la justification avancée était budgétaire, la critique portait explicitement sur le contenu des œuvres soutenues, jugées trop orientées idéologiquement. L’argument financier devient ainsi un vecteur de contestation des orientations culturelles.

Ces dynamiques peuvent également se manifester dans des décisions de déprogrammation. Certaines thématiques apparaissent plus exposées à ces formes d’intervention : conflit israélo-palestinien, approches décoloniales de l’histoire, minorités de genre ou questions migratoires. L’abandon du projet de spectacle historique conçu par Patrick Boucheron et Mohamed El Khatib au château de Chambord à l’été 2025 en offre une illustration : leur approche de l’histoire, jugée trop militante par le directeur du monument, a été au cœur des critiques ayant conduit à l’abandon du projet.

Enfin, une partie importante de ces interventions demeure informelle. Parce qu’elles passent par des remarques, des attentes implicites ou des arbitrages anticipés plutôt que par des décisions formalisées, elles laissent peu de traces. Leur analyse repose dès lors largement sur un travail d’enquête au long cours, fondé notamment sur l’étude des controverses publiques et sur des entretiens avec les acteurs du champ culturel.

 

  • Entraves externes : un continuum entre contestation, mobilisation et infraction

Les actions externes visant des productions culturelles recouvrent des situations hétérogènes qu’il convient de distinguer. Au sens juridique strict, l’entrave suppose une action empêchant concrètement la tenue d’un événement ou la circulation d’une œuvre. Par exemple, le blocage du concert de Kali Malone à Carnac en mai 2023 par des militants de Civitas relève d’une entrave caractérisée à la tenue d’un événement culturel et a donné lieu à une condamnation judiciaire. Ces cas existent mais restent relativement rares. D’autres pratiques ne relèvent pas directement de l’entrave au sens juridique tout en constituant des infractions pénales susceptibles de produire des effets d’intimidation sur les artistes ou les institutions. Le cyberharcèlement dont ont été victimes Rebecca Chaillon, Thomas Jolly, Eddy de Pretto ou Barbara Butch en constitue un exemple : pénalement répréhensible, il peut contribuer à créer un climat de pression autour de certaines productions culturelles. 

À l’autre extrémité du spectre, de nombreuses actions relèvent de la contestation : critiques publiques, mobilisations collectives, appels au boycott ou prises de position individuelles. Ces formes d’expression, parfois spectaculaires, sont en principe protégées par la liberté d’expression, comme l’ont rappelé plusieurs décisions de relaxe concernant des appels au boycott. La controverse est inhérente au champ de la création et participe du débat démocratique autour des œuvres : une critique isolée, même virulente, ne constitue pas en soi une limitation de la liberté de création. Il demeure toutefois difficile d’en mesurer les effets indirects, notamment lorsqu’elles contribuent à installer un climat de pression susceptible d’infléchir certains choix de programmation.

La difficulté analytique apparaît lorsque ces prises de position s’inscrivent dans des dynamiques plus structurées : campagnes coordonnées, circulation d’éléments de langage, ou encore mobilisation de relais médiatiques ou politiques. Les décisions d’annulation, de retrait de subvention ou de modification de programmation sont fréquemment précédées d’une séquence de désignation publique : une production culturelle est identifiée comme problématique par des acteurs extérieurs au champ culturel (associations, collectifs militants, responsables politiques ou médias d’opinion) avant que l’institution culturelle ne soit amenée à arbitrer. Ce continuum entre mobilisation externe et décision interne constitue l’un des traits saillants des formes contemporaines d’entrave à la liberté de création et de programmation. Ces séquences ne produisent pas mécaniquement une restriction formelle, mais elles déplacent les seuils de sensibilité institutionnelle et rendent certaines productions plus coûteuses ou plus risquées à programmer. Elles peuvent également générer des formes d’autocensure, en incitant artistes et programmateurs à anticiper les controverses potentielles. La limitation ne passe alors plus nécessairement par l’interdiction explicite, mais par l’inflexion progressive des arbitrages et par le déplacement des frontières de ce qu’il devient possible de créer ou de programmer. La frontière entre critique légitime et campagnes coordonnées d’attaques contre la culture ne devient véritablement perceptible qu’à l’échelle sérielle : répétition de cadrages interprétatifs similaires, ciblage récurrent de certaines thématiques, stratégies de réaction rapide à la mise en circulation d’une production. L’un des enjeux de la recherche consiste précisément à documenter ces dynamiques dans la durée, afin d’en mesurer les effets sur les conditions concrètes de la création et de la programmation et sur la redéfinition contemporaine des normes culturelles.

 

Conclusion

Sans typologie précise, les tensions autour de la liberté de création restent difficiles à saisir. Employer indistinctement le terme de « censure » conduit à confondre des phénomènes hétérogènes et à brouiller l’analyse des mécanismes qui limitent concrètement la circulation des œuvres. Les décrire avec précision constitue un enjeu non seulement scientifique, mais aussi politique, dans la mesure où elles conditionnent la manière dont ces phénomènes sont discutés et traités dans le débat public.

L’enquête en cours met en évidence deux dynamiques particulièrement saillantes. D’une part, une ingérence croissante des collectivités territoriales dans les libertés de programmation et de diffusion, qui se manifeste par des arbitrages budgétaires, des déprogrammations ou des pressions plus informelles sur les institutions culturelles. D’autre part, le développement de mobilisations externes structurées qui contribuent à créer des séquences de controverse susceptibles d’infléchir les décisions de programmation. Ces transformations n’impliquent pas nécessairement une interdiction juridique explicite, mais elles participent à déplacer progressivement les conditions dans lesquelles les œuvres peuvent être créées, diffusées et discutées. Des dynamiques comparables sont aujourd’hui observées dans d’autres espaces de production intellectuelle, notamment dans le champ de l’enseignement supérieur et de la recherche, où les débats autour de la liberté académique témoignent de tensions analogues entre autonomie institutionnelle, pressions politiques et mobilisations publiques.

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Notes

 

  1. « Loi LCAP, huit ans après : la création artistique confortée, mais toujours tourmentée », Rapport d'information n° 117 (2024-2025), déposé le 6 novembre 2024 et La liberté de création. Guide juridique et pratique, édité par le ministère de la Culture, juillet 2025, 128 pages.
  2. Sur ce point, voir : Arzoumanov A. 2022, La Création artistique et littéraire en procès (1999-2019), Garnier ; Arzoumanov A. 2025, Juger les mots. Justice, langue et liberté d’expression, Actes Sud.
  3. Projet de loi de finances pour 2026 n°1906, amendement n°I-973 présenté par M. Renault et les membres du groupe Rassemblement National.