Dans la « fabrique » du rock alternatif
#À PROPOS
Dans les années 1980-1990, pendant une bonne décennie, un mouvement culturel indépendant et auto-organisé de la jeunesse est apparu sur le devant de la scène médiatique. Ce mouvement dit « rock alternatif » est né sur les décombres de l’explosion punk en France (1976-1979). Il s’est manifesté partout en France à travers des groupes musicaux, des productions musicales et artistiques, des concerts, des lieux autogérés souvent en marge du système classique. Son expression artistique musicale était protéiforme alliant culture populaire française, performance avant-gardiste et punk rock anglo-saxon. Le groupe Bérurier Noir, né au sein de cette mouvance en février 1983, est devenu en quelques années, grâce à une popularité inattendue, le porte-drapeau d’une forme de rébellion artistique prônant une indépendance totale face aux majors de l'industrie musicale et affichant une volonté de contrôler entièrement son destin artistique sur l’exemple d’autres expériences européennes post-punk anarchisantes issues des squats et des marges, comme les groupes et collectifs Crass en Grande-Bretagne ou The Ex aux Pays-Bas. Pour faire connaître cette expérience, deux membres du groupe, FanXoa, chanteur et auteur-compositeur-interprète, et Masto, saxophoniste et photographe, ont versé leurs archives au département de la musique de la BnF à l’été 2021
Des réseaux et des musiques au pluriel
Dans toute la France, un réseau de groupes musicaux, disquaires, tourneurs, illustrateurs, activistes s’est mis en place pour accompagner et soutenir ce formidable mouvement créatif. Sur le plan musical, la grande diversité des styles, allant du bal musette expressionniste du duo Les Endimanchés au punk rock de Parabellum en passant par le reggae-dub de Babylon Fighters, toute une expression musicale s’est exprimée, ralliée par cette idée d’auto-organisation et de maîtrise de son destin musical. De nombreux labels sont apparus défendant chacun leurs groupes dans un esprit plus ou moins concurrentiel, mais ont souvent mué par cette même volonté d’indépendance face aux majors : on peut citer les labels V.IS.A. (Visuel Information Son archives), Rock Radical Records devenu Bondage Records, Boucherie Productions, Gougnaf Mouvement, Kronchtadt Tapes, Chaos Productions… Les studios d’enregistrement WW et Garage sont devenus mythiques, ainsi que des salle de concerts et des associations : l’Usine Pali-Kao à Paris, Rock à l’Usine à Montreuil, Emmetrop à Bourges… Le distributeur indépendant New Rose et un maillage de disquaires dans toute la France ont permis d’acheminer ces nouvelles productions à la portée d’un public jeune.
Une culture de l’écrit et du graphisme
Pour exprimer les idées et les combats politiques, culturels et sociaux de ce vaste mouvement culturel, un réseau important de fanzines et de presse alternative s’est constitué en parfaite autonomie de production sur le mode du Do It Yourself. Bien avant l’avènement d’Internet, avec de la colle, des ciseaux, des agrafes, des machines à écrire et des photocopieuses, une intense production de fanzines a vu le jour et a pu être diffusée lors des concerts ou chez les disquaires indépendants
Un sujet d’étude incontournable
En 2013, le projet de recherche PIND (Punk Is Not Dead, une histoire de la scène punk en France, 1976-2016) porté par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et le CNRS, et coordonné par Solveig Serre et Luc Robène
Donner pour la recherche et transmettre une expérience
Le 14 janvier 2021, Benoît Cailmail, adjoint au directeur du département de la Musique à la BnF, contacte François Guillemot pour lui demander s’il possédait quelques archives personnelles en tant qu’auteur-compositeur-interprète-producteur. Il s’agissait pour la BnF d’introduire dans ses prestigieuses collections de musique « savante » des archives représentatives de toute la création musicale en France. Lors du premier rendez-vous organisé à Lyon, l’historien n’imaginait pas encore la somme des documents en sa possession. Cette documentation personnelle balaie une période allant de 1977 à 2020 : elle retrace la genèse punk de Bérurier Noir, puis la participation de François Guillemot à d’autres formations musicales, jusqu’à la succincte, mais importante reformation de Bérurier Noir entre décembre 2003 et mai 2006 ; elle compile également des bribes d’activités musicales du musicien avec d’autres groupes, comme la récente collaboration avec le duo féminin Mansfield.TYA sur le titre « Les filles mortes ». Au-delà de Bérurier Noir, c’est toute une scène qui surgit de l’oubli.
Préserver ou détruire ?
Au sein même du groupe Bérurier Noir — composé du trio Fanfan, Loran et Masto — s’est posé la question de ce don à la BnF : les archives d’un groupe punk indépendant de tous pouvoirs et s’étant exprimé sur la question de l’État devaient-elles rejoindre une institution étatique ? Ne fallait-il pas faire comme le fils du couple mythique Malcom McLaren/Vivienne Westwood : tout jeter aux flammes dans un brasier festif, ultime bras d’honneur à l’establishment
L’avis de François Guillemot sur la question était plus nuancé. Son parcours personnel et sa vision du service public l’empêchaient d’aller dans ce sens d’autant plus qu’il avait constitué personnellement cette documentation et l’avait conservée chez lui pendant plusieurs décennies. Après l'autodissolution du groupe en 1989, son travail d’historien lui avait appris l’importance des archives pour analyser un phénomène. Il était convaincu que cette documentation méritait donc d’être préservée autant que possible et de nourrir la recherche en France. D’autres exemples de préservation aux États-Unis faisaient référence. Par exemple, la conservation des fanzines et textes du mouvement féministe musical des Riot Grrrls dans les années 1990 pouvait servir de modèle
Intérêt pour la recherche
Cette collection, toujours en cours de traitement, se compose d’un large spectre de matériaux aussi divers que des costumes de scène, des masques et accessoires, des dossiers de presse, des revues musicales, des fanzines, des partitions, des brouillons et carnets de notes, des contrats des concerts, des photographies, des affiches, des productions musicales sous toutes sortes de supports : disques, K7, CD, VHS. On y trouve aussi des agendas et des documents juridiques soumis à un embargo de trente ans et à des autorisations spécifiques. Que faire d’une telle somme de documents ? La constitution de ce fonds foisonnant est une invitation à ouvrir de nouveaux champs de recherche en musicologie, codicologie et, plus largement, en sciences humaines et sociales. Tant que les activistes de ce mouvement culturel d’envergure seront encore de ce monde, il ne faudra pas hésiter à les solliciter pour croiser les sources et compléter ces fonds d’archives d’un type nouveau.