Dans les entrelacs de la transition

La Lettre Histoire Sciences des territoires

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Jean-Baptiste Fressoz est historien des sciences, des techniques et de l'environnement au Centre de recherches historiques (CRH, UMR8558, CNRS / EHESS). Ses thématiques de recherche s'articulent autour de l'histoire environnementale, de l'histoire des sciences et des techniques. Au sein de Pacte, Laboratoire de sciences sociales (UMR5194, CNRS / Université Grenoble Alpes / Sciences Po Grenoble), Olivier Labussière, géographe, mène des recherches sur les processus contemporains de transition énergétique et la façon dont ceux-ci redéfinissent nos relations aux paysages et aux milieux de vie. Alain Nadaï est sociologue au Centre international de recherche sur l'environnement et le développement (Cired, UMR8568, CNRS / École des Ponts ParisTech / Cirad / AgroParisTech). Il s’intéresse aux dynamiques de la transition énergétique et à leur effets sur les milieux, les paysages et les territoires. Tous trois sont directeurs de recherche au CNRS.

Les deux contributions qui suivent partent d’un même constat, celui des entrelacs que tissent les énergies et les techniques, entre elles ou avec les milieux dans lesquels sont prélevées les énergies. La première, historique, suit ces entrelacs dans les flux de matières et d’énergie depuis deux siècles et en tire une critique de la notion même de transition énergétique. La seconde les observe dans les territoires et les milieux où s’implantent aujourd’hui les énergies renouvelables, et cherche à partir de là ce que pourrait signifier « faire transition ». 

 

La « transition énergétique » : un slogan sans consistance historique

Le volontarisme des 2°C repose sur la réussite de la « transition énergétique ». Le problème est que cette notion manque de rigueur : l’analyse de cycle de vie, l’économie écologique, les dynamiques récentes de la consommation matérielle et la prospective de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) contredisent l’idée d’une transition énergétique en cours1. Cette perspective est aussi contredite par la dynamique énergétique des deux derniers siècles.

Les énergies se concurrencent certes, mais elles vivent aussi en symbiose. On connaît bien l’effet rebond de Jevons : l’efficacité, en abaissant les coûts, multiplie les usages. Son cousin méconnu est l’effet symbiotique : la croissance d’un matériau tire celle des autres2. Si on reprend l’exemple de Jevons, la machine à vapeur, en gagnant en efficacité, a augmenté la consommation de charbon (effet rebond), mais aussi celle de bois — étais de mine, traverses des chemins de fer, emballages (effet symbiotique). Dans la première moitié du xxe siècle, les mines britanniques engloutissaient 3 à 4,5 millions de mètres cubes d’étais par an, plus que la consommation préindustrielle de bois de feu du pays. Le pays emblématique de la sortie de l’« économie organique »3 n’a jamais quitté le bois, et n’en a jamais brûlé autant qu’aujourd’hui.

Même logique pour le pétrole qui est pompé, transporté, raffiné et brûlé par des machines d’acier qui sont elles-mêmes fabriquées avec du charbon. Ce que le pétrole a pris au charbon en supplantant la machine à vapeur, il le lui a rendu par sa dépendance totale à l’acier. Le monde consommait un milliard de tonnes de charbon en 1900 ; un siècle plus tard, la seule industrie sidérurgique en consomme autant. Une automobile des années 1930 nécessitait pour sa fabrication sept tonnes de charbon, autant en poids que le pétrole qu’elle brûlerait durant son usage. Cette dépendance de l’automobile au charbon est toujours d’actualité : les analyses du cycle de vie de l’industrie automobile en Chine indiquent environ deux à trois tonnes de charbon par voiture. Qu’elle soit à essence ou électrique, une voiture est d’abord une masse d’acier — donc de minerai de fer et de charbon.

L’exemple le plus évident de symbiose, c’est nous-mêmes. On imagine les énergies fossiles remplaçant le muscle. En réalité, pétrole et tracteurs ont permis de capter bien plus d’énergie solaire, de nourrir bien plus d’animaux, de produire bien plus d’énergie musculaire. De manière surprenante, les voitures de 2025 « engloutissent » plus de biomasse, en agrocarburants, que les chevaux d’il y a un siècle4 ! De nos jours,  le système alimentaire absorbe un sixième de l’énergie fossile et pèse 34 % des émissions. Nourrir 8 milliards d’humains réchauffe plus le climat que remplir le réservoir de 1,5 milliard de voitures.

L’illusion de la transition tient à une confusion entre dynamique technologique et dynamique matérielle : les techniques meurent, parfois ; les matières, elles, ne font que s’accumuler. Depuis 1960, aucune matière première majeure n’a vu sa consommation décliner ; deux seulement ont suivi la trajectoire qu’on souhaitée pour les fossiles : l’amiante et le mercure. 

L’illusion tient à une confusion entre dynamique technologique et dynamique matérielle : les techniques meurent, parfois ; les matières, elles, ne font que s’accumuler. Depuis 1960, aucune matière première majeure n’a vu sa consommation décliner ; deux seulement ont suivi la trajectoire qu’on espère des fossiles : l’amiante et le mercure.

Si la perspective d’une « transition énergétique » paraît plausible, c’est qu’elle repose sur une erreur de catégorie inculquée à l’école. Les manuels raisonnent en parts relatives — la part du bois, du charbon, du pétrole dans un « mix » énergétique —, si bien qu’on associe le charbon au xixe siècle, alors même que 95 % du charbon que l’humanité a brûlé a été extrait après 1900, et la moitié après 2000 ! Les transition studies, qui se sont beaucoup développées à la faveur de la crise climatique, ont joué de cette ambiguité en appliquant à l’énergie des modèles de diffusion des techniques (des courbes de substitution en S) qui ne s’appliquaient pas ou très mal à l’énergie. On pourrait objecter que l’histoire est mauvaise conseillère : jamais les industriels n’ont cherché à sortir d’une énergie. Sauf qu’indifférents au climat, ils n’ont cessé de vouloir réduire leur facture en combustible. Après 1918, les moteurs électriques ont tant abaissé l’intensité carbone de l’industrie que la consommation mondiale de charbon a stagné dans les années 1920 malgré la croissance : un découplage absolu avant la lettre. Mais cette efficacité a servi à multiplier les moteurs : entre 1900 et 1950, la puissance mécanique disponible aux États-Unis est multipliée par 70, les émissions « seulement » par 4. Parfaitement propre, le moteur électrique a conquis le foyer : on en compte des dizaines de milliards, qui absorbent 45 % de l’électricité mondiale et engendrent 6 gigatonnes de CO₂, deux fois les émissions du monde un siècle plus tôt. L’électrification, présentée comme le plan de sauvetage de la planète, fut au xxe siècle le principal vecteur de l’effet rebond. Le progrès technologique est réel et ancien et il a permis des gains d’efficacité remarquables, sans parvenir à faire baisser les émissions : si l’intensité carbone mondiale a été divisée par deux depuis 1980, les émissions ont doublé5. La notion qui se rapproche de celle de « transition énergétique » et qui reste rigoureuse est celle de « diminution de l’intensité carbone de l’économie ». Elle présente le grand mérite de laisser sur la table la question de la taille de l’économie.

 

Reformuler la transition à partir de ses entrelacs

La notion de transition énergétique fait l’objet de critiques qui interrogent sa réalité historique. Y a-t-il déjà eu transition ? Peut-on un instant croire au récit évolutionniste qui nous ferait passer d’une énergie à une autre ? À raison, cette notion mérite d’être inquiétée. Les technologies ne se substituent pas les unes aux autres ; le déploiement des énergies renouvelables participe à la relance d’économies extractives aux effets délétères. Quant aux gains d’efficacité durement gagnés, ils se redéploient en capacités nouvelles de consommation d'énergie et de matière. 

Est-ce à dire qu’aucune transition énergétique n’est pensable ? Et que les entrelacs sociotechniques au sein desquels nos vies sont prises condamnent par avance toute redirection écologique ? On peut observer combien le débat sur les visions de la transition énergétique et les choix de société qu’elles impliquent a progressivement fait l’objet d’une double réduction, par un resserrement des solutions sur quelques grandes technologies de l’énergie (par exemple l’éolien en mer, l’hydrogène, le nucléaire…) et un centrage des enjeux sur le couple énergie-carbone au détriment de multiples dimensions sociales et environnementales. Ce cadrage des enjeux de transition empêche de penser les symbioses entre systèmes énergétiques qui se déploient sous nos yeux et qui ne sont pas désirées, tout autant que les symbioses qui seraient collectivement désirables. Ainsi, par exemple, au vu de notre manque de connaissance sur les effets de l’éolien sur le milieu marin6, ne pourrait-on imaginer que l’éolien en mer finance un fond national pour des suivis de long terme de la biodiversité et la protection des océans ? Ou encore, ne pourrait-on conditionner le soutien public aux grands projets d’énergies renouvelables à une allocation partielle de la valeur qu’ils génèrent vers des projets qui encouragent des devenirs territoriaux et des modes de vie plus soutenables ?

En ce sens, la notion de transition énergétique nécessite d’être interrogée et reformulée, à commencer par l’abord des technologies qui la sous-tend. Les travaux de sciences humaines et sociales invitent à lire la technologie non comme un artefact, clos sur lui-même, disposant d’un potentiel intrinsèque de contribution à un mix énergétique, mais comme un entrelacs indissociablement économique, social, technique et écologique. Partant, il ne s’agit plus de comprendre ce qu’est la transition énergétique mais ce que veut dire « faire transition » (to transition). Cette approche invite à préciser la portée transformatrice ou perturbatrice des processus de transition, sans présager de leurs contributions en termes de soutenabilité et de justice socioécologique.

Ceci déplace l’attention habituellement portée aux « trajectoires » de transition vers les « processus » qui les sous-tendent et en conditionnent le déploiement. Les « trajectoires » s’énonceraient par avance, au travers d’acteurs et de catégories d’action formées et stabilisées. Les « processus » renvoient à une multiplicité d’entités qui participent de la construction de ces trajectoires sans forcément avoir prise sur elles. Prenons l’exemple d’un parc éolien. Son développement interfère avec de nombreuses entités (le vent, les oiseaux, le foncier, les agriculteurs, le réseau électrique…) qu’il mobilise pour structurer une nouvelle réalité sociotechnique (un parc éolien porteur de nouvelles dimensions sociales et paysagères). Il occasionne des discontinuités d’expériences (des migrations animales entravées, des communs agricoles morcelés, des covisibilités paysagères…) qui, si elles ne sont pas prises en charge, suscitent de nouvelles externalités ou de nouvelles inégalités. 

Les enjeux au cœur de ces processus sont considérables. Ils sont à la fois : cognitifs (comment suivre et décrire ces nouveaux entrelacs si les connaissances héritées s’avèrent inadéquates ?), éthiques (comment aborder ces cohabitations nouvelles et recomposées ?) et politiques (comment juger collectivement de l’opportunité de déploiement de ces projets dans l’espace et dans le temps, en limitant les asymétries de savoir et de pouvoir ?). Au-delà des symbioses entre systèmes techniques, la complexité des processus de transition se joue dans ces multiples entrelacs. S’ils émergent dans les territoires, ils ne se réduisent pour autant aux infrastructures et aux enjeux humains. Les notions de processus et de milieu (plutôt que de trajectoire et de territoire) répondent à un souci d’éthique environnementale : elles permettent d’ouvrir l’analyse aux liens que tissent les vivants autres qu’humains avec nos infrastructures énergétiques. 

Cette complexité, si elle est prise en compte, peut soutenir l’émergence de réponses singulières, informées de l’historicité des lieux et des désirs de refondation écologique qui naissent à l’occasion de ces processus. Ceci invite à penser ce que seraient des « énergies écologiques », et à préciser ce que veut dire « écologiser » les énergies renouvelables. Diversifier le mix énergétique ne peut se résumer à un soutien inconditionnel aux énergies dites renouvelables au motif qu’elles ne disperseraient pas dans l’atmosphère le carbone enfoui sous nos pieds. Il nous reste à politiser ce qui fait la différence entre des entrelacs qui redisposent les richesses, les impacts et les risques sur l’environnement, et ceux qui dégradent l’habitabilité terrestre au nom de la transition. Écologiser les énergies appelle donc à revisiter les entrelacs que tissent les énergies dites renouvelables pour reformuler ce que peut signifier « faire transition ». 

 

Écologiser la transition, suivre ses entrelacs ? 

Les technologies tressent des entrelacs et recomposent le monde pour émerger : elles composent un milieu associé. Ce point, souligné de mille manières dans les écrits des sciences humaines et sociales, ne saurait surprendre : pensons au téléphone portable, ou à l’intelligence artificielle. 

La notion de « transition énergétique » est trompeuse car elle nous laisse penser que le changement pourrait se résumer un simple jeu de chaises musicales entre technologies. 

Dès lors que l’on prend en compte les entrelacs que tressent ces technologies, une double exigence s’impose vis-à-vis de la notion « transition ». Il s‘agit, d’une part, de s’assurer qu’elle contribue bien à réduire nos émissions de carbone une fois les énergies repensées et décrites comme symbiotiques, et leurs entrelacs décrits et décomptés. D’autre part, il s’agit de repenser les énergies comme entrelacs avec les milieux de vie (par exemple, les vivants des sols, des océans ou des airs), afin de les « écologiser », c’est-à-dire de s’assurer que nos manières de prélever l’énergie (et/ou les matières impliquées dans la constitution de boucles énergétiques) dans ces milieux en préservent l’habitabilité pour les humains et les autres vivants.

Une transition qui concevrait le carbone comme une simple « brique » de changement risquerait d’instaurer des rapports aux milieux de vie qui s’avèreraient insoutenables, et c’est une partition que nous n’aurons peut-être pas le loisir de jouer plusieurs fois. 

 

Choisir les formes et conditions des collaborations fructueuses dans lesquelles engager les sciences sociales

Chacun est familier aujourd’hui des débats sur « l’acceptabilité » et sur les limites de cette approche oublieuse de la contribution du social à l’émergence même des technologies. La critique des biais de cette approche est importante mais la critique des sciences sociales ne doit pas se réduire à ce pas de côté. 

Si la technologie recompose le monde en émergeant, si elle tresse des entrelacs qu’il nous faut suivre et décrire pour choisir notre chemin de transition, la marge de dialogue et de collaboration autour des dimensions sociétales et de milieu en jeu dans les processus de transition est un champ immense de collaborations.

Les sciences sociales ont pour rôle de contribuer à l’exploration des entrelacs et des potentiels en sommeil dans nos modes de vie ou en jeu dans l’émergence des technologies : comment faire émerger un éolien respectueux des milieux dans lesquels il s’implante ? Comment faire émerger le « petit » véhicule de demain ? Comment mobiliser les modes de vie présents dans des dynamiques de transition plus sobres en énergie ? Comment penser et faire entrer en politique la dimension matérielle des inégalités face à l’enjeu climatique ?

 

Maintenir les options ouvertes

Dans cet article, les auteurs ont proposé de distinguer les trajectoires de transition et les processus. Les « trajectoires » s’énoncent par avance, au travers d’acteurs et de catégories d’action formées et stabilisées, le plus souvent centrées sur les infrastructures et les enjeux humains. Les « processus » renvoient à une multiplicité d’entités, au-delà des seuls humains, qui participent de la construction des dynamiques de transition, sans forcément avoir de prise sur elles. Partant de ce constat, l’enjeu de la transition n’est plus celui d’opérationnaliser des trajectoires prédéfinies, il importe aussi de ne pas resserrer les options sur les seules trajectoires ou solutions dominantes (par exemple, l’électrification des usages, l’éolien en mer, le nucléaire, l’hydrogène…), afin de préserver une flexibilité de réponse aux aléas. Les sciences sociales ont pour rôle d’explorer de manière symétrique — c’est-à-dire avec le même intérêt et les mêmes méthodes — les options dominantes ou non-dominantes (par exemple, les géothermies, les énergies citoyennes, les énergies marines…) dans ces processus, leurs potentiels, et les jeux de forces qui les constituent comme telles. Elles contribuent ce faisant à nous mettre en garde et à maintenir actifs nos potentiels de réponse aux aléas et aux enjeux de transition, dans un souci d’éthique environnementale. 

  • 1

    Hornborg A. 2025, Challenging the green machine: Rejoinder to Schwartzman, Capitalism Nature Socialism, 36(1) ; International Energy Agency, 2026, Global energy review 2026. https://www.iea.org/reports/global-energy-review-2026 ; Infante-Amate J., Travieso E., Aguilera E. 2025, Green growth in the mirror of history, Nature Communications, 16, 3766. https://doi.org/10.1038/s41467-025-58777-4 ; Slameršak A., Kallis G., O’Neill D. W. 2022, Energy requirements and carbon emissions for a low-carbon energy transition, Nature Communications, 13, 6932 ; Vogel J., Hickel J. 2023, Is green growth happening? An empirical analysis of achieved versus Paris-compliant CO₂–GDP decoupling in high-income countries, The Lancet Planetary Health, 7(9), e759–e769.

  • 2

    Fressoz J-B. 2024, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Le Seuil.

  • 3

    Wrigley E. A. 2010, Energy and the English industrial revolution, Cambridge University Press.

  • 4

    Fressoz J-B. 2026, Why everything grows. The Symbiotic Effect ant the History of Energies and Materials During the Anthropocene, Anthropocene and History, vol. 1, n°1.

  • 5

    Oman W., Espagne E., Fressoz J-B. 2026, The Generalized Jevons Paradox and the Future of Energy, IMF Working Paper.

  • 6

    Voir à ce sujet l’Expertise scientifique collective (ESCo) coordonnée par l’Ifremer et le CNRS. https://esco-eoliennesenmer.fr/

Contact

Jean-Baptiste Fressoz
Centre de recherches historiques (CRRH)
Olivier Labussière
Pacte, Laboratoire de sciences sociales
Alain Nadaï
Centre international de recherche sur l'environnement et le développement (CIRED)