De la classe au labo et du labo à la classe : un aller-retour vertueux pour relever les défis posés à notre système éducatif

La Lettre

#SCIENCES PARTAGÉES

Depuis plus d’une vingtaine d’années, les rapports sur le système éducatif français se succèdent et aboutissent tous au même constat : l’école française ne va pas bien et n’arrive pas à relever certains des grands défis auxquels elle est confrontée. En 2001, le rapport Prost identifiait déjà quatre grands défis auxquels l’école n’avait pas sur répondre : la maîtrise des fondamentaux, les inégalités éducatives, l’évolution des gestes professionnels des enseignantes, et l’évaluation rigoureuse des politiques éducatives mises en place.

Vingt ans après, dans un contexte où l’école fait face à de nouvelles problématiques relatives à la place du numérique et de l’intelligence artificielle dans les pratiques pédagogiques, ou encore à l’éducation au développement durable, à la santé mentale et à la citoyenneté, force est de constater que l’école n’a pas su relever ces défis. Et ce bien que les réformes se soient succédées pour tenter d’y répondre et que la recherche ait fait des avancées majeures dans la compréhension des mécanismes d’apprentissage chez les élèves, ou encore sur les effets des inégalités sociales ou de genre sur ces apprentissages.

Si ces défis nécessitent des approches systémiques engageant l’ensemble des acteurs de la communauté éducative, sans oublier les parents et les élèves, un des enjeux pour le système éducatif en France est de s’inscrire dans une démarche de réflexion déjà engagée au niveau international sur les compétences que doivent maîtriser les élèves afin de les préparer à agir en ayant conscience de leurs responsabilités pour construire leur vie et contribuer à celle des autres1 . Le rapport Delors2 proposait déjà en 1996 d’enseigner aux élèves à apprendre à être, à faire, à connaître et à vivre ensemble pour permettre aux nouvelles générations de répondre aux grandes crises climatiques, sanitaires, démocratiques et sociales qui traversent nos sociétés. En 2022, le rapport international « Repenser l’éducation »3 , réunissant plus de 250 chercheurs et chercheuses de toutes les disciplines évaluant les systèmes éducatifs de manière scientifique — parmi lesquels ceux du Laboratoire de psychologie du développement et de l'éducation de l'enfant (LaPsyDÉ, UMR8240, CNRS / Université Paris Cité) — propose de remplacer ces quatre piliers de l’apprentissage par six trajectoires d’apprentissage : apprendre à connaître et penser, à faire et à évaluer, à apprendre, à vivre ensemble, à vivre avec la nature et à être.

Si ces rapports permettent de fixer des objectifs à long terme pour nos systèmes éducatifs, ils restent encore par trop abstraits et n’ont que peu d’impact sur les gestes professionnels des enseignantes et les apprentissages des élèves. Tout l’enjeu est de leur donner une réalité pédagogique en proposant des ressources qui permettent aux professeurs d’enseigner très explicitement comment apprendre à leurs élèves, afin de contribuer à la réussite de tous, quels que soient leur milieu social d’origine, leur maîtrise des fondamentaux à l’entrée au collège, ou leurs besoins éducatifs particuliers. L’idée est ici d’enseigner aux élèves quels sont les mécanismes cognitifs (mémoire, attention, concentration, contrôle cognitif, métacognition) et socio-émotionnels (curiosité, plaisir d’apprendre, persévérance…) engagés dans tous leurs apprentissages. Car c’est bien sur ces méta-connaissances liées aux apprentissages que se construisent en partie les inégalités éducatives. Ajoutons à cela le fait que les apprentissages s’opèrent dans une situation d’enseignement en double aveugle dans laquelle les enseignantes n’ont que peu de connaissance sur le cerveau de leurs élèves et les élèves peu ou pas de connaissances sur leur propre cerveau. Situation difficilement acceptable quand on sait que des connaissances sur le cerveau permettent aux enseignantes de faire évoluer leurs gestes professionnels au service de la réussite de leurs élèves. Elles aident aussi les élèves à modifier leur conception de l’intelligence et des apprentissages, en passant d’une conception fixiste voire innéiste — conception plus fortement ancrée chez les élèves issus de milieux sociaux défavorisés —  à une conception plus malléable où tout un chacun peut développer des compétences. 

  • 1OCDE, 2018, Le futur de l’éducation et des compétences - Projet Éducation 2030 de l’OCDE, Organisation pour la Coopération et le Développement Économique. https://www.oecd.org/education/OECD-Education-2030-Position-Paper_francais.pdf .
  • 2Delors J. 1996, L'éducation, un trésor est caché dedans, Odile Jacob.
  • 3Duraiappah A.K., van Atteveldt N.M., Borst G., Bugden S., Ergas O., Gilead T., Gupta L., Mercier J., Pugh K., Singh N.C., Vickers E. A. (eds.) 2022, Reimagining Education: The International Science and Evidence based Education Assessment, UNESCO MGIEP.

Partant du constat que ces ressources étaient peu accessibles voire inexistantes pour les enseignantes, une équipe du LaPsyDÉ s’est engagée, depuis plus d’une quinzaine d’années, dans une démarche collaborative et participative avec certains enseignantes; l’enjeu est ainsi de créer un ensemble de ressources pédagogiques qui permettent aux élèves de mieux comprendre leur cerveau et les mécanismes cognitifs et socio-émotionnels impliqués dans leurs apprentissage à l’école mais aussi dans leur vie quotidienne. Les chercheurs et chercheuses impliqués ont commencé par interroger les enseignantes sur les difficultés rencontrées par leurs élèves dans leurs apprentissages scolaires. Ils se sont en particulier intéressés aux situations-problèmes, situations dans lesquelles les élèves doivent résister à une réponse produite par un automatisme de pensée pour mobiliser la stratégie pertinente dans ce contexte. Par exemple, quand les élèves de CM1 et de CM2 doivent résoudre pour la première fois le problème suivant « Mathieu a 30 billes, il en a 10 de moins que Joanne, combien de billes Joanne a-t-elle ? », ils répondent que « Joanne a 20 billes » alors qu’ils devraient répondre qu’elle en a 40. Ce type de problèmes est difficile à résoudre pour l’enfant, car il y a un piège linguistique : il faut effectuer une addition pour déterminer le nombre de billes de Joanne alors que le terme « moins », associé jusque-là à la soustraction, apparaît dans l’énoncé du problème. Dans une série d’expériences, l’équipe a montré que ces erreurs ne relèvent pas d’un défaut de raisonnement des élèves, mais bien d’une difficulté ponctuelle à résister à l’automatisme « plus = addition, moins = soustraction ». Les chercheurs et chercheuses ont ensuite généralisé ce premier résultat à un ensemble de situations scolaires en primaire, au collège et au lycée. Ils ont démontré expérimentalement qu’enseigner aux élèves à identifier ces situations-problèmes et les automatismes de pensée à la source de leurs erreurs avant de leur rappeler la règle à utiliser était une stratégie pédagogique plus efficace que le simple rappel de la règle. Dans une étude collaborative et participative menée par des enseignantes en utilisant la plateforme pédagogique Lea.fr, ils ont également montré que des élèves qui jouent pendant quinze minutes par jour à raison de quatre jours par semaine pendant six semaines à des jeux comme « ni oui, ni non », « 1, 2, 3 soleil », « Jacques a dit », en classe ou dans la cour de récréation, développent leurs capacités de contrôle sur certains de leurs automatismes de pensées1 , des compétences nécessaires pour surmonter des difficultés rencontrées par les élèves dans les situations-problèmes de toutes les disciplines.   

  • 1Letang M., Citron P., Garbarg-Chenon J., Houdé O., Borst G. 2021, Bridging the gap between the lab and the classroom: An online citizen scientific research project with teachers aiming at improving inhibitory control of school-age children, Mind, Brain and Education, 15 : 122-128.

Si ces résultats sont pertinents pour les enseignantes, restait à les décliner en des ressources pédagogiques utilisables en classe. L’équipe du LaPsyDÉ a donc travaillé dans le contexte d’une bourse CIFRE avec un éditeur scolaire et un conseiller pédagogique pour développer deux coffrets de ressources pédagogiques à destination des élèves de maternelle et d’élémentaire pour leur enseigner comment apprendre à leur cerveau à résister1 , ainsi que trois coffrets de jeux pédagogiques pour la maternelle pour entraîner, de manière ludique, cette capacité à résister2 . Avec deux enseignants de collège, les chercheurs ont créé cinquante-cinq séances clés en main pour enseigner aux élèves de collège l’ensemble des mécanismes cognitifs et socio-émotionnels impliqués dans leurs apprentissages3 . Ils ont également rédigé des livres pour expliquer aux élèves de maternelle4 , d’élémentaire5 et aux collégiens6 le fonctionnement de leur cerveau. Enfin, pour s’assurer que les parents puissent au mieux contribuer à la réussite éducative de leurs enfants, ils ont également participé, en tant qu’experts, à une bande dessinée illustrée par Soledad Bravi et dont les textes ont été écrit par Agathe de Lastic, qui expliquent de manière humoristique cette période de la vie que les parents ont parfois eu tôt fait d’oublier7 .

Ces allers-retours constants entre la classe et le laboratoire permettent aujourd’hui de proposer aux enseignantes et aux élèves un ensemble de ressources qui peuvent contribuer, en explicitant l’ensemble des mécanismes impliqués dans les apprentissages aux élèves, à réduire les inégalités éducatives. Mais c’est évidemment encore insuffisant. L’équipe du LaPsyDÉ mène actuellement des recherches sur des dispositifs pédagogiques permettant de développer les compétences d’autoréflexivité sur leurs apprentissages des élèves de maternelle ou encore les capacités de discernement de l’information médiatique chez les collégiens et les lycées qui, à terme, s’ils s’avèrent efficaces, seront déclinés en ressources pédagogiques pour les enseignantes. Un cercle vertueux qui bénéficie non seulement aux élèves et aux enseignantes, mais aussi aux chercheurs en leur permettant de développer une connaissance plus forte du terrain scolaire.  

  • 1Letang M., Garbarg Chenon J. 2019, Entrainer le cerveau à résister – Cycle 2 et 3, Nathan. Garbard Chenon J., Letang M. 2019, Entrainer le cerveau à résister – Cycle 1, Nathan.
  • 2Houdé O., Borst G. 2020, Flexigames : Formes & couleurs, Nathan. Houdé O., Borst G. 2020, Flexigames : Fruits, légumes, & couleurs, Nathan. Houdé O., Borst G. 2020, Flexigames : Animaux et tailles, Nathan.
  • 3Borst G., Huber J., Decrombecque E.2022, Enseigner aux élèves comment apprendre, Nathan.
  • 4Houdé O., Borst G. 2019, Explore ton Cerveau (Kididoc), Nathan.
  • 5Houdé O., Borst G. 2018, Mon Cerveau, Nathan.
  • 6Borst G., Cassotti M. 2022, C’est (pas) moi, c’est mon cerveau, Nathan.
  • 7Lastic, A, Bravi, S. 2022, Dans la tête de mon ado, Glénat.

Contact

Grégoire Borst
Professeur de psychologie du développement, Laboratoire de Psychologie du Développement et de l’Éducation de l’enfant