De la Loire au Danube, une nouvelle recherche en navigation
#SCIENCES PARTAGÉES
Comment se porte un fleuve ? La question peut sembler étrange. Pourtant, elle est aujourd’hui au cœur de nombreuses recherches scientifiques et d’initiatives citoyennes. En France et en Europe, chercheurs, chercheuses, artistes et habitantes des fleuves et rivières expérimentent de nouvelles façons de comprendre et de protéger les écosystèmes fluviaux. Parmi ces initiatives, plusieurs projets se répondent et se prolongent le long de la Loire : Vers un parlement de Loire, La Grande Remontée de Loire, l’expédition scientifique et artistique BatoLabo et le projet Fluvioscope soutenu par le Réseau national des Maisons des Sciences sociales et des Humanités (RnMSH) et impliquant sept MSH.
Ensemble, ils invitent à repenser la manière dont les sociétés humaines observent, racontent et prennent soin des fleuves.
Remonter le fleuve pour partager les savoirs et rassembler le peuple ligérien
Tout commence sur la Loire, marquée par les luttes victorieuses menées par des collectifs citoyens comme « SOS Loire Vivante » dès les années 1980-1990 contre la construction de quatre barrages le long de son bassin versant. En 2019, la proposition fictionnelle d’un parlement de Loire1 est amorcée, elle-même alimentée par l’inclusion des savoirs nautiques ligériens à l'inventaire national du patrimoine culturel immatériel (juin 2025) avec les démarches de reconnaissance que cela a induit, ainsi que par les initiatives collectives comme la Grande Remontée de Loire.
En septembre 2025, lors de la troisième édition de cet événement qui a conduit une flottille d’une trentaine de bateaux de Saint-Nazaire dans l’estuaire à Orléans, trois structures du CNRS, la MSH Val de Loire, la MSH Ange-Guépin et la Zone Atelier Loire, en collaboration avec les organisateurs, ont porté l’initiative « Comment va Loire ? ».Au travers de seize tables rondes qui ont mobilisé une quarantaine de chercheurs et chercheuses et une trentaine d’acteurs et actrices ligériennes et d’artistes, il s’agissait de dresser un état des connaissances sur le fleuve et de les rendre accessibles à un large public.
Cette volonté de croiser les regards reflète une idée de plus en plus présente dans les sciences humaines et sociales : comprendre un fleuve ne se limite pas à analyser ses paramètres physiques ou biologiques. Il faut aussi tenir compte des relations culturelles, sociales, politiques et historiques qui le lient aux sociétés humaines.
BatoLabo, un laboratoire flottant
Dans le sillage de La Grande Remontée, un projet scientifique et artistique prolonge la dynamique à l’échelle européenne : BatoLabo.
Ainsi La Fillonnerie, un chaland traditionnel de Loire, a quitté la Loire à l’automne 2025 pour rejoindre le delta du Danube d’ici fin 2027. Pendant près de deux ans, ce bateau deviendra un laboratoire itinérant accueillant chercheurs, chercheuses, artistes, acteurs et actrices des territoires fluviaux.
Au fil des escales — notamment à Paris, Strasbourg ou Vienne — les participantes mèneront enquêtes, créations artistiques et rencontres publiques et scientifiques. L’objectif est de documenter les expériences des communautés fluviales et de créer des passerelles entre les différents fleuves européens.
À bord, la recherche se fait autrement : en naviguant, en rencontrant les riverains, en partageant les savoirs entre disciplines et avec le grand public, notamment autour d’événements de valorisation comme la journée d’études « L’appel des rivières », organisée le 17 octobre 2025 à Nanterre avec la Maison des sciences humaines et sociales Mondes (MSH Mondes, UAR3225, CNRS / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / Université Paris Nanterre), la Maison des Sciences Humaines et Sociales Paris-Nord (MSHPN, UAR3258, CNRS / Université Paris 8 / Université Sorbonne Paris Nord) et la MSH Val de Loire, ou encore l’atelier strasbourgeois du 2 avril 2026 intitulé « La santé fluviale, une nouvelle question pour les sciences humaines et sociales », porté par la Maison des Sciences sociales et des Humanités d’Alsace (MISHA, UAR3227, CNRS / Université de Strasbourg) en partenariat avec la MSH Val de Loire dans le cadre du projet Fluvioscope.
Le projet Fluvioscope : penser la « santé » des fleuves autrement
Ce projet financé par le RnMSH et le Réseau des Zones Ateliers, et coordonné par la MSH Val de Loire avec six autres MSH2 s’inscrit à la fois dans la dynamique initiée par la Grande Remontée et dans le volet scientifique de BatoLabo. Le programme propose d’explorer une notion encore peu discutée : celle de la « santé des fleuves ».
Traditionnellement, la santé d’un cours d’eau est évaluée à partir d’indicateurs normalisés, notamment dans le cadre de la directive-cadre européenne sur l’eau. Ce type d’approche reste ainsi souvent centré sur des critères biophysiques et ne suffit pas à saisir la complexité des relations entre sociétés humaines et milieux fluviaux. Fluvioscope propose d’aller plus loin en mobilisant des disciplines variées non seulement des sciences humaines et sociales mais aussi des sciences de l’environnement pour comprendre ce que pourrait signifier la « santé » d’une entité complexe comme un fleuve, façonnée par des interactions multiples entre humains et non-humains.
Le projet s’organise autour de trois grandes questions : comment repenser les relations entre sociétés et milieux fluviaux ? Comment partager et croiser les différents savoirs sur les rivières ? Enfin, quelles nouvelles formes juridiques pourraient permettre de mieux protéger ces écosystèmes ? Ces questions ont vocation à être travaillées lors d’ateliers et de résidences scientifiques organisés tout au long du projet Fluvioscope en lien avec l’expédition BatoLabo.
Croiser les savoirs scientifiques, vernaculaires et sensibles du fleuve
L’une des ambitions majeures de ces projets est de faire circuler les savoirs. Les connaissances scientifiques sur les rivières sont nombreuses, mais elles restent souvent éloignées du grand public ou des communautés riveraines. À l’inverse, les habitantes et usagers des fleuves disposent aussi de connaissances précieuses : pratiques de navigation, observations de terrain, mémoire des crues ou des transformations du paysage. Les chercheurs et chercheuses parlent de pluralité des savoirs pour désigner cette diversité de connaissances scientifiques, techniques, locales ou sensibles.
La Grande Remontée de Loire, programme « Comment va Loire ? », 2025 © Mathieu Bonnefond
Les ateliers, résidences et rencontres organisés dans le cadre de Fluvioscope et de BatoLabo ont pour objectif de créer des espaces de dialogue entre ces différentes formes de savoir.
Cette démarche s’inscrit dans le champ des humanités environnementales, un courant de recherche qui associe sciences naturelles et sciences humaines pour mieux comprendre les transformations du vivant.
Vers de nouvelles relations avec les fleuves
Au-delà de la production de connaissances, ces initiatives invitent à une réflexion plus large portée par le collectif Vers un parlement de Loire : comment les sociétés humaines peuvent-elles vivre avec les fleuves plutôt que simplement les exploiter ?
Depuis plusieurs décennies, les politiques environnementales se sont principalement concentrées sur la qualité de l’eau ou la restauration écologique. Ces actions restent essentielles, mais elles ne suffisent pas à transformer les relations entre les sociétés et leurs milieux naturels. La démarche de Fluvioscope invite alors à « prendre soin des fleuves » et élargit cette perspective. Elle implique de considérer les rivières non seulement comme des ressources, mais aussi comme des entités vivantes avec lesquelles les humains entretiennent des relations multiples.
Interroger les droits de la nature
Cette réflexion s’inscrit plus largement dans un mouvement international qui interroge les droits de la nature. Dans plusieurs pays, certains fleuves ont déjà obtenu une personnalité juridique afin de garantir leur protection. Ces expériences nourrissent aujourd’hui les débats en Europe. S’intéresser aux droits de la nature permet d’explorer de nouvelles manières de penser les relations entre sociétés humaines et milieux fluviaux, en ouvrant des perspectives scientifique, juridiques, politiques et culturelles pour mieux comprendre et accompagner les transformations contemporaines des fleuves.
En reliant la Loire, la Seine, le Rhin et le Danube, les chercheurs et chercheuses impliqués dans ces projets esquissent peut-être une nouvelle manière de faire de la science : une recherche qui se déploie au fil de l’eau, au contact des territoires et de celles et ceux qui vivent avec des fleuves et rivières vivantes.
Mathieu Bonnefond ; Cités, Territoires, Environnement et Sociétés (CITERES), Adeline Joffres et Xavier Rodier, Maison des Sciences sociales et des Humanités Val de Loire
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Notes
- Le collectif « Vers un parlement de Loire » réunit le POLAU-pôle Arts & urbanisme, la Maison des Sciences Sociales et des Humanités Val de Loire (MSH VdL, UAR3501, CNRS / Université d’Orléans / Université de Tours), La Rabouilleuse-école de Loire, la Mission Val de Loire, Ligere, l’Université Populaire pour la Terre de Tours, TerrAnima, Le Petit Monde, Natexplorers, La Ralingue, BatoLabo et la Maison des Sciences sociales et des Humanités Ange-Guépin (MSH Ange-Guépin, UAR3491, CNRS / Nantes Université / Université d’Angers / Le Mans Université).
- MISHA, MSH Ange-Guépin, Maison des sciences humaines et environnementales Claude-Nicolas Ledoux (UAR3124, MSHE, CNRS / Université Marie et Louis Pasteur), Maison des Sciences Humaines de Clermont-Ferrand (MSH Clermont-Ferrand, UAR3550, CNRS / Université Clermont Auvergne), MSH Paris-Nord et MSH Mondes.