De l’économie de la culture à l’économie de la création
Zoom sur…
Chargé de recherche CNRS et professeur associé à HEC School of management, Thomas Paris est membre du Groupement de recherche et d'études en gestion à HEC (GREGHEC, UMR2959, CNRS / HEC Paris). Il a développé une expertise dans le champ des industries créatives (cinéma et audiovisuel, musique, mode, édition, architecture, publicité, grande cuisine, design…), où il mène des recherches tant d'un point de vue du management de la création que de celui de l'économie et de la régulation.
Quoi de commun entre un jeu vidéo mettant en scène des riders dévalant des pentes enneigées, un plat de morilles fraîches juste saisies accompagnées d’un foie gras de canard poêlé et d’une couronne de cannelloni farcis dans un jus au savagnin et la création d’une pièce au Théâtre du Soleil ? Le champ d’économie de la culture, ouvert par les travaux de Baumol et de Bowen en 1966
S’intéresser à l’économie de la création permet d’éclairer ces secteurs sous un jour fertile. Le point commun entre les trois exemples cités en introduction — et aussi avec un parfum, une construction architecturale, un film, un disque, un livre, une collection de vêtements de haute-couture, une publicité ou une pièce de design —, est qu’ils relèvent tous de l’activité de création, laquelle consiste, dans un domaine donné, à proposer de nouvelles formes, dans un effort de distinction. La quête de la nouveauté et de la différenciation est en effet une exigence, car il n’est que Pierre Ménard, écrivain imaginaire créé par José Luis Borgès, pour croire que réécrire Don Quichotte à l’identique peut avoir un intérêt. Cette caractéristique commune à l’ensemble des activités de création se révèle structurante à différentes échelles, celle des individus engagés dans l’activité, celle des organisations qui la portent, celle des secteurs dans lesquels elles s’inscrivent, et celle des pouvoirs publics qui peuvent voir un intérêt ou une importance au dynamisme de ces secteurs.
À l’échelle individuelle, créer est angoissant. Pour le dire avec les mots de Pierre-Michel Menger, c’est évoluer dans l’incertain
Cette question des repères ouvre sur l’échelle organisationnelle. Car, si la création implique renouvellement, remise en cause et dépassement, l’organisation est plus aisément portée vers la reproduction, la formalisation, la routinisation. Les organisations qui portent la création, nécessaires dans des projets qui peuvent mobiliser des compétences nombreuses et variées — comme dans l’animation, la mode, le jeu vidéo ou l’architecture — sont donc un élément constitutif de la capacité de création
Au niveau sectoriel, des régularités s’observent aussi. L’économiste Richard Caves
Examiner l’échelle des politiques publiques revient à prendre en considération l’ensemble des éléments énoncés jusque-là. Cela implique de comprendre que la création dépend des différents éléments de contexte dans lesquels elle s’inscrit, aux niveaux organisationnel mais aussi sectoriel. La structuration du marché des acteurs de la production comptera ainsi sur la nature de l’offre proposée, une trop grande concentration pouvant conduire à une minimisation des risques et, partant, de la créativité. Les modalités d’accès aux œuvres auront aussi une influence importante sur le type d’œuvres proposées : on ne fait pas le même film selon qu’il a vocation à être présenté dans une offre globale par abonnement (SVOD) ou qu’il doit susciter le désir de spectateurs d’acheter un billet de cinéma. De même, la manière dont fonctionne la distribution et le poids des différents acteurs de la prescription, choix d’individus, algorithmes ou publicité, seront plus ou moins favorables à la créativité dans un secteur. Le secteur du parfum, par exemple, a évolué vers un système où les lancements mondiaux, le poids de la publicité, l’absence de conseil éclairé au sein des réseaux de boutiques et le rythme des sorties anéantissent la capacité à proposer des parfums de création, à moins de s’inscrire dans un modèle différent