Découverte des plus anciennes parures en argile au Proche-Orient

Résultats scientifiques Archéologie

Une équipe internationale dirigée par Laurent Davin, post-doctorant au laboratoire Technologie et ethnologie des mondes préhistoriques (TEMPS, UMR8068, CNRS / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / Nanterre Université) et à l'université hébraïque de Jérusalem, vient de mettre au jour les plus anciennes parures en argile du Proche-Orient, fabriquées par des communautés de chasseurs-cueilleurs sédentaires il y a 15 000 ans. Les 142 ornements découverts, modelés par des enfants et des adultes, précèdent de six millénaires l’apparition de la poterie en Asie du Sud-Ouest et témoignent d'une transformation majeure des pratiques techniques et symboliques dans les premiers villages de l’humanité. Les résultats de cette découverte viennent d’être publiés dans la revue Science Advances.

Un corpus inédit à l’échelle du Paléolithique

Les parures étudiées — perles et pendentifs modelés en argile — proviennent de quatre sites natoufiens en Israël (el-Wad, Nahal Oren, Hayonim et Eynan-Mallaha) couvrant l’ensemble de la séquence culturelle, entre 15 000 et 11 650 ans avant le présent. Jusqu’à présent, cette pratique ornementale était largement sous-estimée puisque seulement cinq perles en argile étaient connues pour cette période à travers le monde. La découverte de ce corpus substantiel modifie profondément la perception du rôle de l’argile dans les pratiques symboliques pré-néolithiques. Ces objets présentent une grande diversité morphologique et témoignent d’une véritable tradition technique et symbolique, inscrite dans un contexte de transformations sociales majeures liées à la sédentarisation. Ces nouvelles parures ont été colorées en rouge grâce à de l’ocre (hématite), selon une technique appelée engobe. Elle consiste à lisser au doigt une fine couche d'argile liquide colorée sur une surface. Il s’agit ici de la plus ancienne utilisation connue de cette technique.

Carte du Levant indiquant la localisation des quatre sites natoufiens (en rouge) analysés dans cette étude. Les sites de Hayonim Terrasse (1980-1989) et Eynan-Mallaha (1955 à aujourd'hui) ont été fouillés par des équipes du CNRS (UMR 8068 TEMPS). © Laurent Davin

Des symboles inspirés par la nature

La diversité typologique est exceptionnelle avec dix-neuf types de formes identifiées, dont des perles elliptiques, cylindriques et des disques. Ces formes suggèrent que les natoufiens ont puisé leur inspiration dans le monde végétal, imitant les formes de céréales sauvages (orge, engrain) ou de légumineuses (lentilles, pois) qu'ils récoltaient et consommaient de manière intensive. La conservation exceptionnelle d’empreintes et de résidus de ficelle en fibres végétales offre également un aperçu inédit de l’utilisation des plantes dans les systèmes de suspension des parures. Ces pratiques soulignent ainsi l'importance du monde végétal dans la vie quotidienne et symbolique des premiers villageois de l’humanité. 

Perles en argile elliptiques qui imitent la forme de graines de céréales au Natoufien ancien et final de Eynan-Mallaha dans la haute vallée du Jourdain (il y a 14 500 et 12 000 ans). Dans les premiers villages de l'humanité la subsistance est marquée par une collecte intensive de céréales sauvages. © Laurent Davin

Production intergénérationnelle et implication des enfants

L’un des résultats majeurs de l’étude réside dans l’identification des producteurs de ces parures. L’analyse des empreintes digitales conservées à la surface de certaines perles montre que leur fabrication impliquait des individus de différents âges, incluant des enfants et des adolescents. Il s’agit de la première identification directe de fabricants d’ornements au Paléolithique et du plus grand assemblage d’empreintes digitales connu, cinquante au total, pour cette période. Certains éléments, comme une petite bague de dix millimètres de diamètre, semblent avoir été spécifiquement adaptés à la taille des enfants. Ces données suggèrent que la production de parures en argile relevait d’une pratique largement partagée au sein des communautés, participant à des processus d’apprentissage, de transmission et de construction des identités sociales dès le plus jeune âge.

Une perle papillon en argile du Natoufien final de Eynan-Mallaha (haute vallée du Jourdain) colorée en rouge grâce à de l'ocre et marquée des empreintes digitales de l'enfant (≈10 ans) qui l'a modelée il y a 12 000 ans. Quatre autres perles découvertes dans d'autres villages ont également été modelées par des enfants. © Laurent Davin

Un tournant technologique et symbolique

Ces ornements en argile révèlent une société en pleine mutation, où les objets symboliques jouaient un rôle central dans la construction des identités et des relations sociales. Cette étude bouleverse le paradigme actuel qui associait, en Asie du Sud-Ouest, l'usage symbolique de l'argile au développement de l'agriculture. Elle démontre que cette « révolution des symboles » a débuté dès les premières étapes de la sédentarisation, faisant de l'argile un support de communication visuelle quotidien pour exprimer des identités sociales complexes. Ces résultats invitent à reconsidérer le rôle des sociétés natoufiennes dans l’émergence des innovations symboliques qui accompagnent la transition néolithique. L’apparition précoce et structurée de parures en argile indique que les transformations cognitives et sociales associées au Néolithique trouvent leurs racines dans les premières communautés sédentaires. En documentant l’une des plus anciennes traditions de parure en argile au monde, cette étude apporte une contribution majeure à l’histoire des techniques, des pratiques symboliques et des dynamiques sociales à l’origine des sociétés agricoles du Proche-Orient.

Les techniques de modelage des perles en argile natoufiennes reconstituées par expérimentation. La majorité des perles étaient directement modelées sur des fils en fibres végétales tandis que d'autres perles étaient modelées sur des brins de paille de céréales sauvages. © Laurent Davin

Référence

Davin L., Sindel M., Yeshurun R., Weinstein-Evron M., Kaufman D., Shklyar B., Grosman L., Belfer-Cohen A., Khalaily H., Valla F.R. 2026, Modelling identities among the first-sedentary communities: emergence of clay personal ornaments in Epipaleolithic Southwest AsiaScience Advances Vol 12.

Contact

Laurent Davin
Chercheur post-doctorant, Technologie et ethnologie des mondes préhistoriques, université hébraïque de Jérusalem