Derniers enseignements sur la crise Covid : une synthèse européenne

Résultats scientifiques Science politique

La pandémie de Covid-19 a bouleversé nos vies de manière soudaine et radicale. Elle a été aussi pour les chercheurs et chercheuses en sciences sociales une opportunité de déployer des dispositifs d’enquêtes originaux et multidisciplinaires dans plusieurs pays. C’est par exemple le cas d’Ettore Recchi, membre du Centre de recherche sur les inégalités sociales (CRIS, UMR7049, CNRS / Sciences Po), coordinateur français du projet CoCo-Faire face au Covid-19. Distanciation sociale, cohésion et inégalité dans la France de 20201 En collaboration avec plusieurs équipes nationales composées de sociologues, politistes et experts en santé public, le scientifique vient de publier l’ouvrage Social Life during COVID-19 in France, Germany, Italy and the UK qui propose une analyse de la manière dont la pandémie a affecté la vie sociale dans quatre grands pays européens : la France, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni.

  • 1Coco - Faire face au Covid-19. Distanciation sociale, cohésion et inégalité dans la France de 2020 (avec le soutien de l’ANR). Ce projet était porté par l’Observatoire sociologique du changement, devenu le CRIS. Il a associé une douzaine de chercheurs et d’ingénieurs de l’OSC et du Centre de données socio-politiques de Sciences Po (CDSP, UAR828, CNRS / Sciences Po).

Ce travail de synthèse revient de manière comparative sur divers aspects de la vie sociale impactée par la pandémie de Covid-19 : ce qui s’est passé, comme ce qui a depuis lors changé pour nous tous. Les auteurs se livrent à un examen des comportements et des attitudes des populations en France, en Allemagne, en Italie et au Royaume-Uni, en mesurant l’impact de la pandémie sur la santé, la vie familiale, le travail ou les attitudes politiques. Les auteurs ont aussi inclus des données suédoises afin de contextualiser leurs principales conclusions, la Suède ayant eu une approche politique unique dans la gestion de la pandémie.

Les analyses empiriques s'appuient sur des données de panel, représentatives de la population, et couvrent une période de deux ans entre 2020 et 2022, avec des comparaisons sur la période pré-Covid. Au-delà d’une vision globale, les données permettent d’évaluer différents aspects des inégalités sociales touchant différents groupes de population. Ces données prennent en compte le genre, l'âge, la position socioéconomique ou la situation familiale des individus, permettant d’avoir une vision assez fine des impacts de la crise sur la vie quotidienne.

Quels constats majeurs pour les pays étudiés ?

On constate peu de différences nationales, mais des tendances communes peuvent être notées. 

La pandémie a profondément modifié nos modes de travail, avec la possibilité de télétravailler et de bénéficier de dispositifs d’aide et de chômage partiel. Le télétravail a surtout profité aux travailleurs les plus qualifiés, tandis que les dispositifs de chômage partiel ont permis d’éviter des pertes d’emplois massives. 

Malgré l’opportunité d’une redéfinition des rôles au sein des ménages, sous la contrainte des confinements, les inégalités entre les sexes en matière de soins et de travail domestique non rémunérés ont largement persisté, ne tendant pas vers un partage plus équitable des tâches ménagères. Il en a résulté un impact très différencié du télétravail selon le genre : ce sont les mères qui ont subi les répercussions les plus négatives sur leur bien-être, comparé aux pères, car il est devenu plus difficile de concilier les rôles traditionnels de « soignantes » et « ménagère » avec le télétravail.

Les santés mentales et physiques se sont progressivement dégradées et la solitude a augmenté pendant la pandémie, mais avec une certaine latence, un effet retard après le choc initial. Durant les périodes de confinement, les familles ont été « contraintes » de vivre ensemble et de s’entraider, alors que la situation n’était pas si différente pour les personnes vivant seules. Cette latence est un paradoxe que les chercheurs et chercheuses français ont appelé « l’œil du cyclone ». Lors du premier confinement, la plupart des individus n’étaient pas encore infectés et pouvaient, par conséquent, avoir une vision plus positive de leur propre vie par rapport à ceux qui étaient atteints, mais cela n’a pas duré, la pandémie gagnant inexorablement du terrain. 

Bien que mondiale, la pandémie n'a pas été vécue de la même manière par tous. Les difficultés économiques, les tâches ménagères et les soins apportés aux proches, ainsi que le risque de décès dû à la Covid-19, ont été bien plus marquants pour certains groupes de population. Les inégalités existantes se sont globalement aggravées pendant la pandémie. Les groupes vulnérables — tels que les personnes en situation de précarité financière, les jeunes adultes, les femmes, les minorités ethniques et les parents de jeunes enfants — ont rencontré plus de difficultés en matière de bien-être, de santé physique et de santé mentale, à quelques exceptions près. 

À mesure que la pandémie progressait, les gouvernements ont mis en œuvre diverses politiques pour en atténuer les conséquences. Dans un premier temps, un soutien de l’opinion publique est observé vis-à-vis des décideurs politiques et des institutions — un phénomène qualifié de « ralliement autour du drapeau » — alimenté par un fort sentiment d’incertitude. Toutefois, ce consensus s'est rapidement dissipé pour laisser la place aux clivages politiques préexistants. Les orientations collectivistes et antilibérales ont également connu une brève montée en intérêt, avant de décliner, devant la mise en place progressive de politiques de protection sociale robustes. Les attitudes et opinions politiques des personnes bénéficiant de ces dispositifs, notamment de maintien de l'emploi, ont été similaires à celles des personnes ayant conservé leur emploi. Les changements d'opinion qui ont été observés étaient davantage motivés par la perception du risque de perte d'emploi que par les conditions matérielles immédiates, les dispositifs d’aide ayant compensé les pertes de salaire.

On peut aussi relever des divergences entre pays. Le Royaume-Uni a été pionnier dans l'adoption et le maintien du télétravail, tandis que les dispositifs de maintien de l'emploi en Allemagne se sont avérés particulièrement efficaces. La France et le Royaume-Uni ont initialement connu une baisse de l'emploi, mais celui-ci s'est rapidement redressé.

Les disparités entre les sexes autour des tâches ménagères étaient moins marquées en France, reflétant des inégalités qui étaient aussi plus faibles avant la pandémie. Cela se traduit même en France par une quasi-absence de différence entre les sexes en matière de symptômes dépressifs et anxieux.

Alors qu'en Italie et au Royaume-Uni, l'anxiété, la dépression et la solitude ont diminué à la fin de la pandémie, cela n’a pas été le cas en France et en Allemagne. On mesure en particulier, une forte et régulière augmentation du sentiment de solitude en France sur les deux années d’observation.

Objectifs de développement durable

 

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Cette recherche contribue particulièrement à la réflexion menée autour de l’objectif 10 « Réduire les inégalités entre les pays et en leur sein ».

Référence :

Naumann E., Biolcati Rinaldi F., Nandi A., Recchi E. (eds.) 2025, Social Life during COVID-19 in France, Germany, Italy and the UKPalgrave Macmillan. 

Avec la participation d’Emanuele Ferragina, Marta Dominguez-Folgueras, Bartholomew Konechni, Andrew Zola, tous quatre membres du CRIS.

Contact

Ettore Recchi
Professeur des universités, Centre de recherche sur les inégalités sociales