Des lettres mésopotamiennes scellées depuis 4 000 ans dévoilent leur mystère

Résultats scientifiques Archéologie

Une équipe internationale et interdisciplinaire dirigée par Cécile Michel, directrice de recherche CNRS au laboratoire Archéologies et sciences de l’Antiquité (ArScAn, UMR7041, CNRS / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne / Université Paris Nanterre / Ministère de la culture), Christian Schroer (University of Hamburg et Deutsches Elektronen-Synchrotron) et Stephan Olbrich (University of Hamburg), met au point ENCI, un scanner à rayons X permettant d’examiner l’intérieur de tablettes cunéiformes scellées. Dans la revue npj Heritage Science, les chercheurs présentent pour la première fois les caractéristiques scientifiques de cet outil et les résultats obtenus après des interventions au Musée du Louvre et au Musée des civilisations anatoliennes d’Ankara.

Ennum-Aššur était un homme très occupé. Au cours de la première moitié du xixe siècle avant notre ère, ce marchand se rendait dans diverses villes d’Anatolie centrale pour y mener ses affaires. Chez lui, les choses n’étaient pas calmes pendant son absence. Un collègue à qui il avait prêté de l’argent n’avait toujours pas remboursé sa dette. Ennum-Aššur a donc chargé sa femme, Anna-anna, de récupérer l’argent pour lui. Sans succès, comme elle l’a rapporté à son mari dans une lettre : le débiteur a refusé de remettre l’argent et a déclaré qu’il ne le donnerait à son mari qu’en personne après son retour.

La lettre d’Anna-anna a été découverte lors de fouilles à Kültepe, au cœur de l’Anatolie centrale en Turquie. Elle est conservée depuis de nombreuses années au Musée des civilisations anatoliennes à Ankara. Pourtant, depuis le jour où elle a été écrite il y a environ 4 000 ans, personne ne l’avait lue — pas même Ennum-Aššur, son destinataire. À ce jour, la lettre se trouve toujours dans une enveloppe d’argile qui, mis à part les noms de l’expéditeur et du destinataire, ne contient aucune information sur son contenu. Dans la Mésopotamie antique, les lettres et les contrats étaient scellés de cette manière  afin de les protéger des regards indiscrets et des dommages subis lors des trajets de transport souvent longs. La lettre d’Anna-anna n’est probablement jamais parvenue à son mari, tout comme des centaines d’autres lettres sous enveloppes, découvertes sur les sites mésopotamiens d’Asie du Sud-Ouest et dont les destinataires n’ont pas eu vent.

Environ un million d’objets portant des inscriptions en cunéiforme ont été mis au jour sur les sites archéologiques de Mésopotamie. Parmi eux, ces « enveloppes » scellées en argile où se trouvent des tablettes – lettres ou contrats à valeur juridique – jamais ouvertes. © Cécile Michel

ENCI, un instrument unique au monde pour accéder aux textes scellés dans des enveloppes d’argile

Si nous connaissons aujourd’hui le contenu de cette lettre, c’est grâce à ENCI (Extracting Non-destructively Cuneiform Inscriptions), le premier scanner tomographique mobile haute définition destiné aux objets du patrimoine. Comme les tablettes et les enveloppes ne sont séparées que par un espace d’air infime, voire inexistant, la lecture des textes cachés nécessitait une technologie de pointe, non invasive. C’est dans ce contexte que Cécile Michel, assyriologue, Christian Schroer, physicien, et Stephan Olbrich, informaticien, se sont associés pour développer et construire ENCI.

L’équipe scientifique au musée des civilisations anatoliennes d’Ankara autour de l’instrument ENCI. © Projet ENCI, CSMC, Hambourg

Un instrument innovant né d’une recherche interdisciplinaire

Les assyriologues apportent les connaissances historiques et philologiques nécessaires pour identifier les objets et interpréter les textes dans leur contexte administratif, social et culturel. Les physiciens des rayons X conçoivent le principe d’imagerie qui permet d’observer l’intérieur de l’argile dense de manière non destructive, et ils veillent à ce que les données soient enregistrées dans le respect des normes de sécurité requises. Les informaticiens transforment ensuite les données tomographiques brutes en reconstructions exploitables : ils développent les algorithmes de calibrage, de traitement d’image, d’extraction de surface, de visualisation et de « dépliage » virtuel des tablettes et des enveloppes.

L'enveloppe d’argile dans laquelle est enfermée la lettre d’Anna-anna (photo © Cécile Michel) et leur visualisation respective. Dimensions de l’enveloppe : 5,3 cm × 4,8 cm × 2,9 cm.

Un instrument mobile et autonome pour éviter le transport des œuvres fragiles

ENCI a été conçu pour être utilisé directement dans les musées, les archives et sur le terrain, où sont conservées d'importantes collections patrimoniales et où bon nombre des objets les plus fragiles ne peuvent pas être facilement déplacés. Cette mobilité est essentielle : au lieu de risquer le transport d’exemplaires uniques au monde vers un laboratoire, ENCI peut être installé sur place et utilisé à proximité immédiate de la collection. Ce fut le cas lors des analyses réalisées au musée d’Ankara où il n’était pas possible de transporter les tablettes à plus de quelques mètres de leur lieu de conservation. Autre caractéristique, ENCI dispose d’un serveur intégré lui permettant de fonctionner en toute autonomie.  De fait, il n’a pas besoin d’un accès à internet pour analyser et stocker les données recueillies. Très utile lorsque des collections se trouvent dans des lieux où internet n’est pas accessible, comme ce fut le cas lors de l’intervention dans les réserves du musée du Louvre situées en sous-sol.  C’est tout l’objet de l’article publié dans npj Heritage Science. Il démontre les performances du scanner sur une cinquantaine de tablettes et d'enveloppes cunéiformes conservées au musée d’Ankara, parmi lesquelles la lettre écrite par Anna-anna à son mari.

Dans les coulisses du savoir-faire des scribes

L’article démontre également que la valeur scientifique d’ENCI va bien au-delà du déchiffrement de lettres cachées, comme l'ont clairement montré les premières campagnes de terrain menées avec cet instrument. Les scans tomographiques révèlent non seulement l'écriture, mais aussi la structure interne de l'argile, des inclusions telles que des graines, voire minérales et animales, ainsi que des traces des techniques de fabrication. Cela signifie que l'appareil livre aussi des informations sur la manière dont les tablettes et les enveloppes ont été fabriquées, sur les matières premières utilisées et sur les méthodes de travail des scribes de l'Antiquité.

Visualisation des inclusions à l’intérieur de l’enveloppe contenant la lettre d’Anna-anna, dont une possible graine (en jaune).

Ces premiers résultats ont poussé les scientifiques à tester l’instrument sur d’autres objets, façonnés dans divers matériaux. Ainsi, au musée archéologique de Kayseri en Turquie, ils ont pu visualiser avec précision les scènes miniatures gravées sur des sceaux-cylindres en pierre et observer leur trou de perçage. Ou encore découvrir des billes d’argile dans un hochet en argile, débusquer un fil d’or caché dans une tête miniature en verre, et identifier des pièces de monnaie rendues difficilement lisibles à cause de la corrosion.

Un instrument qui promet donc de belles découvertes à l’avenir. Prochaine étape à Leyde en octobre 2026 où l’équipe scientifique s’intéressera à une petite collection contenant des tablettes produites sur près de 3 000 ans. Avec à la clé des comparaisons fascinantes sur la qualité de l’argile utilisée selon les lieux, les périodes et les genres de textes.

Référence

Michel C., Schroer C. G., Olbrich S., Beckert A., Ehteram S., Schropp A., Paetzold P., Döhrmann R., Wiljes P., Botta S., Bohn M., Zerbe K., Aksoy A. 2026, Deciphering 4000-year-old cuneiform letters hidden in clay envelopes using a mobile X-ray computed tomography scanner, npj Heritage Science.

Contact

Cécile Michel
Cécile Michel, directrice de recherche CNRS, Archéologies et sciences de l’Antiquité (ArScAn)