Des transitions énergétiques au-delà du carbone ?
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Maîtresse de conférences à l’université Savoie Mont Blanc et membre du laboratoire Environnement, dynamique et territoires de la montagne (EDYTEM, UMR5204, CNRS / Université Savoie Mont Blanc), Marie Forget conduit des travaux sur l’exploitation et la préservation des ressources, notamment dans les domaines de l’eau, de l’énergie et des mines (exploitation, mise en valeur et impact sur le développement et les dynamiques territoriales). Ses recherches se concentrent aux échelles locale et globale sur les dynamiques territoriales de transition dans les espaces de montagne (notamment les Alpes et les Andes en Argentine, Bolivie et Pérou).
La transition énergétique est aujourd’hui au cœur des stratégies de lutte contre le changement climatique. Réduire les émissions de gaz à effet de serre suppose de sortir progressivement des combustibles fossiles, d’électrifier une partie des usages, de développer les énergies renouvelables et de transformer les systèmes de production et de consommation. Pourtant, considérer la transition énergétique comme synonyme de transition environnementale conduit à masquer le fait qu’une énergie faiblement carbonée n’est pas nécessairement sans effets sur l’environnement. C’est autour de cette tension qu’a été organisée la journée d’étude « Énergies & Environnements », le 5 juin 2025 au Bourget-du-Lac. Croisant droit, sciences sociales, géographie, biologie, économie et sciences de la Terre, les interventions ont interrogé la place effectivement accordée à l’environnement dans la transformation des systèmes énergétiques. Un constat commun se dégage : le changement climatique est devenu le principal prisme à travers lequel sont pensées les politiques énergétiques, parfois au risque de reléguer au second plan la biodiversité, les sols, l’eau, les paysages ou les usages du foncier. Il s’agit donc de documenter les mécanismes qui expliquent cela et de comprendre comment construire une politique énergétique qui ne déplace pas simplement les pressions écologiques d’un problème, d’une ressource ou d’un territoire vers un autre.
Du problème climatique à la question environnementale
Bien que le changement climatique constitue une menace majeure, il ne représente qu’une composante d’une crise environnementale plus large. Les discussions de la journée ont rappelé que les enjeux énergétiques ne peuvent être dissociés des autres dimensions de la crise environnementale, qu’il s’agisse de pollution atmosphérique, d’érosion de la biodiversité, de pressions sur les ressources naturelles ou, plus largement, des transformations des milieux associées aux infrastructures énergétiques1. Ainsi, intervenir sur une de ces dimensions produit nécessairement des effets sur les autres.
Cette évidence prend une importance particulière dans le domaine énergétique. Une infrastructure destinée à diminuer les émissions de carbone mobilise de l’espace, des matériaux et des ressources naturelles. Les installations éoliennes interagissent avec les populations d’oiseaux et de chauves-souris et transforment fortement les paysages et des écosystèmes imparfaitement connus comme c’est le cas pour les milieux marins. Les infrastructures photovoltaïques soulèvent quant à elles des questions d’artificialisation des sols et de concurrence entre production énergétique, usages agricoles et conservation des espaces naturels. Pareillement, l’utilisation de biomasse pour les réseaux de chaleur peut déplacer les pressions vers les forêts plus ou moins proches. L’une des caractéristiques de la transition actuelle tient précisément à cette multiplication des interactions entre infrastructures énergétiques et environnement. Pendant longtemps, la question énergétique a surtout été pensée en termes de disponibilité des ressources et de sécurité des approvisionnements ; désormais, chaque nouveau dispositif doit être examiné simultanément au regard de son bilan climatique, de ses impacts sur les écosystèmes et de ses effets territoriaux.
La transition ne supprime donc pas les impacts environnementaux. Elle en réduit certain tout en en transformant d’autres. Elle modifie leur nature et leur localisation.
Quand le carbone devient la mesure de l’environnement
Pourquoi, dans ces conditions, le climat tend-il à occuper une place aussi dominante ? Une partie de la réponse réside dans les instruments de mesure utilisés pour conduire les politiques énergétiques autour de la métrique « carbone ». Les émissions de carbone présentent un avantage considérable pour l’action publique puisqu’elles peuvent être mesurées dans une unité commune. La tonne équivalent carbone permet de comparer des sources d’énergie et de fixer des objectifs quantifiés. Il n’existe pas d’équivalent aussi évident pour la biodiversité. Comment comparer la disparition d’une zone humide avec la fragmentation d’une forêt, la mortalité d’oiseaux ou la perturbation d’un écosystème marin2 ? Cette asymétrie contribue à orienter les politiques car ce qui peut être facilement quantifié est plus facilement gouvernable.
La question de la quantification est centrale dans les modèles prospectifs de transition énergétique qui prennent en compte de manière inégalitaire les différentes dimensions de l’environnement qui ne peuvent être modélisées avec la même précision. Lorsque la variable principale est le carbone, une trajectoire peut apparaître optimale du point de vue climatique tout en générant des pressions importantes sur le foncier, les ressources minérales ou certains écosystèmes. Cette difficulté ne conduit pas à rejeter les modèles. Elle invite plutôt à rendre explicites leurs limites et leurs choix. Les instruments de prospective peuvent devenir des espaces de discussion sur les objectifs environnementaux poursuivis, et non uniquement des outils permettant d’identifier le système énergétique le moins carboné.
Le droit de l’énergie face au droit de l’environnement
Cette hiérarchisation se retrouve également dans le droit. L’histoire du droit de l’énergie est fortement liée à la souveraineté nationale, à la sécurité d’approvisionnement et au développement des réseaux, lui conférant une force particulière parfois au détriment du droit de l’environnement. L’accélération du déploiement des énergies renouvelables conduit notamment à simplifier certaines procédures environnementales et à aménager les mécanismes de protection des espèces et des habitats, au point que certains auteurs évoquent un possible changement de paradigme du droit européen de l’environnement3. Cette évolution illustre ce qui a été désigné pendant la journée comme une « climatisation du droit » : la lutte contre le changement climatique devient progressivement un principe structurant capable de modifier l’équilibre entre production énergétique et protection de l’environnement. Ce mouvement révèle un paradoxe. Les politiques énergétiques sont accélérées au nom de l’environnement, mais cette accélération peut conduire à alléger certains instruments précisément construits pour protéger celui-ci. Une simplification excessive peut limiter la possibilité d’identifier les impacts cumulés ou de discuter des solutions alternatives. Or les effets environnementaux d’une transition ne se résument pas à ceux de chaque infrastructure considérée isolément. Une ligne à haute tension, un parc photovoltaïque ou une implantation industrielle peuvent avoir des effets limités pris séparément, mais produire des transformations importantes lorsqu’ils se concentrent dans un même territoire.
Une transition énergétique de plus en plus matérielle
L’un des principaux déplacements du débat énergétique concerne précisément la matérialité des technologies bas carbone. Éoliennes, panneaux photovoltaïques, batteries, véhicules électriques et réseaux nécessitent des quantités importantes de métaux : cuivre, lithium, nickel, cobalt, graphite ou terres rares selon les technologies4. L’énergie renouvelable repose donc sur des infrastructures physiques importantes. Elle n’est renouvelable que par son flux énergétique car les matériaux nécessaires pour le capter, le transformer, le stocker et le transporter ne le sont pas nécessairement. Cette évolution entraîne un déplacement des dépendances5. Le système fossile dépendait largement de l’accès au pétrole, au gaz et au charbon, le système énergétique en construction dépend davantage d’un ensemble diversifié de matières premières et de chaînes industrielles complexes. La transition conduit ainsi à réintroduire la mine au cœur des politiques énergétiques.
Sécuriser les métaux sans affaiblir les exigences environnementales
Cette matérialité nouvelle explique la place prise par les matières premières critiques dans les politiques européennes. Le règlement européen sur les matières premières critiques adopté en 2024 cherche à sécuriser les approvisionnements nécessaires aux technologies énergétiques et industrielles6. L’environnement se trouve ici confronté à une nouvelle justification stratégique : certains projets miniers ou industriels deviennent nécessaires à la croissance économique et à la réalisation de la transition énergétique. Cette situation renouvelle une vieille tension entre exploitation des ressources et protection des milieux. Extraire davantage en Europe peut réduire certaines dépendances géopolitiques ou rapprocher les lieux de production des lieux de consommation. Cela ne fait cependant pas disparaître les impacts environnementaux de l’extraction. Un projet minier ne devient pas durable uniquement parce que les métaux qu’il produit seront utilisés dans une batterie ou une éolienne.
Inversement, refuser toute extraction sur le territoire européen tout en augmentant la consommation de métaux reviendrait à reporter les impacts vers d’autres régions du monde. La transition pose donc une question de responsabilité environnementale : quelles quantités de matières sommes-nous prêts à consommer, où souhaitons-nous qu’elles soient produites et selon quelles normes ? Les chaînes de valeur deviennent à cet égard un espace essentiel de régulation. Les normes européennes sur la traçabilité, la vigilance, la réparabilité ou le recyclage peuvent se diffuser auprès des entreprises étrangères qui souhaitent accéder au marché européen, avec la capacité de l’Union à étendre indirectement ses standards au-delà de ses frontières7.
Le recyclage : indispensable, mais en demi-teinte
Face à l’augmentation des besoins en matériaux, le recyclage occupe logiquement une place centrale. Il permet de transformer les équipements arrivés en fin de vie en un gisement secondaire permettant de réduire l’extraction de nouvelles ressources primaires. Les modèles discutés montrent l’importance de la temporalité puisqu’un métal incorporé aujourd’hui dans une batterie, un réseau ou une éolienne ne sera disponible pour le recyclage qu’après plusieurs décennies. Il existe donc un décalage entre la hausse rapide de la demande liée au déploiement des nouvelles infrastructures et l’arrivée des volumes significatifs de matériaux recyclables. Si le recyclage modifie les trajectoires futures, il ne peut éviter l’ensemble des extractions nécessaires à la phase initiale de transformation du système énergétique. Il comporte également des limites physiques et techniques. Les matériaux ne sont jamais récupérés intégralement et certains produits restent difficiles à démonter ou à séparer. L’efficacité du recyclage dépend donc étroitement de la conception initiale des équipements, de leur durée de vie, de leur réparabilité et des systèmes de collecte. Ainsi, la circularité ne peut pas être pensée indépendamment des volumes consommés. Si le nombre de véhicules, de batteries, de panneaux, de réseaux et d'équipements continue d’augmenter rapidement, le recyclage peut ralentir la croissance de l’extraction sans nécessairement l’inverser mais la question environnementale conduit plus directement à celle de la sobriété matérielle.
L’environnement se joue dans les territoires
Les tensions entre énergie et environnement deviennent particulièrement visibles lorsque les infrastructures rencontrent les territoires. Les installations énergétiques transforment les usages du sol et les paysages et deviennent souvent objets de controverse qui portent tour à tour sur la localisation d’un projet, sur la justification de sa technologie, sur sa dimension, sur le cumul des infrastructures ou encore sur le partage de ses bénéfices. L’impact environnemental d’une technologie dépend étroitement de son inscription spatiale et oblige ainsi à passer d’une logique essentiellement technologique à une logique territoriale : il ne suffit pas de décider quelle quantité d’énergie renouvelable doit être installée ; il est également nécessaire de déterminer où, selon quelles configurations et en articulation avec quels usages existants.
Réconcilier énergie et environnement par la justice
La justice environnementale et la justice énergétique offrent ici un point de rencontre particulièrement fécond. Les premières recherches sur la justice environnementale ont mis en évidence la concentration des pollutions et des infrastructures nuisibles sur des populations déjà socialement vulnérables. La justice énergétique élargit ce questionnement à la production, à l’accès et aux usages de l’énergie8 et conduit à demander qui supporte les impacts, qui bénéficie de l’énergie produite et qui participe aux différentes décisions. Ainsi la question de la justice permet de s’assurer que les habitants puissent intervenir suffisamment tôt dans l’adoption ou non d’un projet en disposant d’informations leur permettant de comprendre les conséquences de celui-ci. Elle invite aussi à être vigilant à la répartition des avantages et des inconvénients au sein d’un même territoire, en mettant en regard les recettes fiscales, les emplois avec l’occupation du foncier et les impacts environnementaux en respectant la diversité des usages, des savoirs et des attachements aux territoires. Les communautés énergétiques ou certaines formes d’autoconsommation collective offrent à cet égard des pistes intéressantes. En rapprochant production et consommation et en associant davantage les acteurs locaux, elles peuvent contribuer à construire un lien différent entre énergie, environnement et territoire.
Passer d’une transition bas carbone à une transition environnementale
Les différentes interventions de la journée convergent finalement vers une distinction essentielle : décarboner le système énergétique est une condition nécessaire de la transition environnementale, mais ce n’est pas une condition suffisante. Une politique exclusivement pilotée par le carbone peut favoriser des technologies peu émettrices tout en augmentant les consommations de matières premières, l’artificialisation des sols ou les pressions sur certains écosystèmes. À l’inverse, vouloir protéger chaque composante locale de l’environnement sans tenir compte de l’urgence climatique empêcherait une transformation pourtant nécessaire du système énergétique.
Le problème ne peut donc être résolu par la hiérarchisation définitive d’un enjeu au-dessus des autres. Il impose de construire des arbitrages explicites ce qui suppose de diversifier les métriques de la transition. Au bilan carbone doivent être associés les effets sur la biodiversité, les sols, l’eau, les matériaux et l’espace. Cela suppose également de raisonner sur l’ensemble du cycle de vie des infrastructures et des chaînes de valeur, afin de ne pas invisibiliser les impacts déplacés vers les territoires extractifs ou industriels. Cela exige enfin de compléter la substitution technologique par une réflexion sur les besoins. Plus la demande énergétique et matérielle reste élevée, plus la quantité d’infrastructures nécessaire augmente et plus les arbitrages environnementaux deviennent difficiles. La question fondamentale n’est donc plus seulement : « Quelle énergie devons-nous produire ? » Elle devient : « Quel système énergétique pouvons-nous construire à l’intérieur des limites environnementales ? ». C’est probablement à cette condition que la transition énergétique pourra véritablement devenir une transition environnementale en réarticulant climat, biodiversité, ressources, territoires et justice dans la politique de l’énergie.
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- 2
Cazzolla Gatti R. & al. 2020, Estimating and comparing biodiversity with a single universal metric, Ecological Modelling 424 : 109020. https://doi.org/10.1016/j.ecolmodel.2020.109020.
- 3
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- 4
Vidal O & al. 2013, Metals for a Low-Carbon Society, Nature Geoscience 6, n°11: 894‑96. https://doi.org/10.1038/ngeo1993.
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Forget F., Bos V. 2022, Harvesting lithium and sun in the Andes: Exploring energy justice and the new materialities of energy transitions, EnergyResearch& Social Science 87: 102477. https://doi.org/10.1016/j.erss.2021.102477.
- 6
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- 7
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- 8
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