Du terrain au texte. Publier l'ethnologie et ses images
#ANTHROPOLOGIE EN PARTAGE
Une enquête ethnographique offre toujours l’occasion d'une rencontre permettant d’appréhender différentes manières d'être au monde. La tâche n'est pas facile. Elle suppose de se délester des nombreux « formatages » (conceptuels, émotionnels, sensoriels…) construits à notre insu par l'appartenance à une culture, un milieu social, un environnement physique, des croyances, une époque… Elle en appelle à la nécessité empirique de regarder et percevoir autrement, c'est-à-dire d'admettre que ce qu'on tient pour naturel ou universel ne va pas de soi, la plupart des choses n'apparaissant évidentes que parce qu’elles sont familières. Comprendre, en ce sens, c'est commencer par se déprendre de ses propres conditionnements et schèmes habituels d'intelligibilité : s’essayer à « penser ailleurs », dirait Montaigne. C’est chercher sans toujours savoir quoi au départ et garder intactes sa curiosité et sa disponibilité à l’étonnement en suspendant tout jugement de valeur.
Interroger et s'interroger
L'exposition « Du terrain au texte. Publier l'ethnologie et ses images », organisée au Collège de France sous l'égide du Laboratoire d'anthropologie sociale (LAS, UMR7130, CNRS / Collège de France / EHESS)1, entend rappeler qu'une enquête ethnographique vise à observer comment les membres d'un groupe particulier pensent, perçoivent, se comportent et interagissent. Sur le plan méthodologique, cela passe par une expérience immersive prolongée et quasiment intime dans le quotidien de ce groupe, impliquant divers modes de participation et par là d'apprentissages. C’est à cette condition qu’on peut interroger le concret des façons de vivre pour tenter de saisir les catégories à partir desquelles, dans un contexte précis et à une période donnée, un collectif ordonne son univers sans intention délibérée et sans en avoir nécessairement conscience.
Cette immersion impose toutefois le maintien d’une certaine distance pour que l'ethnographe n'assimile pas son engagement à de l'identification en cédant à l'illusion de devenir un autre. Car si l'empathie joue un rôle décisif, le sens de l'observation ne s'y réduit pas, des études conséquentes ayant été menées parmi des groupes peu accueillants, aux pratiques dérangeantes voire antipathiques2. Plus que le terrain en soi importe la qualité du regard, « l'ethnographiable » relevant moins d'une qualité intrinsèque aux choses que de l'art de les observer. De fait, suivant les mots de Georges Devereux, « aucun phénomène ne possède un sens inhérent. Il n’est donc ni une donnée ni une information ; il est simplement une source potentielle de données »3. L'approche ethnographique n'est donc pas affaire d'exotisme mais exercice d'un regard délivré de ses présupposés et applicable potentiellement à tout, qu’il s’agisse d’un rituel papou d'initiation aussi bien que de pratiques agroécologiques au Brésil ou d’une salle d'autopsie en Inde.
La démarche d'observation consiste à accueillir la complexité ou, au contraire, l'apparente simplicité du réel, sans chercher à trier au préalable entre ce qui mériterait ou non qu'on y porte attention. L’altérité, en effet, parce qu’elle n’est pas toujours étrange ou spectaculaire, peut susciter un défaut d’attention à ce qui semble anodin, en occultant ce que la banalité supposée des comportements recèle de significations singulières. Rien, pourtant, ne doit faire détail. C’est à cette condition que l’on parvient, chez ses interlocuteurs, à mesurer par exemple l'adéquation ou l’écart entre les paroles et les actes ; à s’intéresser aux conditions d’énonciation, aux ambivalences, contradictions, hésitations, dénégations, associations d’idées, mais aussi aux réticences, silences, mimiques ou expressions corporelles. Le regard ethnographique, s'il s'attache à faire feu de tout bois, engage également une attitude réflexive amenant à tirer parti des inévitables ratés, perplexités, malentendus ou découragements marquant le cours d'une enquête, afin d'interroger ce qui résiste à la compréhension.
Interpréter et communiquer
Les recherches conduites sur le terrain prennent forme dans une mise en écriture chargée de convertir les résultats d'investigations en savoir transmissible. L'enjeu est de traduire dans le lexique d'une langue les catégories d'une autre, tout en se méfiant de ces pièges à pensée classificatoire que sont, pour l'ethnologue, les mots de son propre langage. Il s'agit alors d'organiser les matériaux collectés, de les contextualiser, d'en proposer une interprétation veillant à les rendre accessibles sans trahir ni réduire le sens qui leur est prêté dans le milieu étudié, et en traitant les singularités observées non comme des données isolées mais comme des sujets d'analyses comparatives et multisituées.
L'exposition du Laboratoire d’anthropologie sociale a précisément l'ambition d'illustrer le passage crucial « du terrain au texte » à travers deux collections fondées et dirigées par Philippe Descola, chacune avec leur spécificité :les Cahiers d’anthropologie sociale (Éditions de l’Herne) et Ethnologiques (Éditions Mimésis). Créée en 2006, la première accueille les réflexions collectives issues de journées d'étude réunissant des membres du laboratoire et des chercheurs et chercheuses d'autres institutions ; la seconde, ouverte en 2018, publie des monographies tirées d'enquêtes de terrain. Ce faisant, l'exposition donne à voir les diverses médiations qui accompagnèrent leur élaboration : cahiers de terrain, objets, photographies et séquences filmées.
Les cahiers de terrain présentés pour la première fois au public n'avaient pas vocation à l'être puisque destinés initialement à la seule lecture de leur auteur. Ceux rapportés par Lucien Sebag de sa mission de 1963-1964 chez les Aché-Guayaki du Paraguay furent conservés jusqu'ici dans les archives du Laboratoire d'anthropologie sociale, tout comme ceux de Philippe Descola qui portaient sur les modes d'interactions des Achuar de l'Équateur avec le vivant, cahiers dont il choisit de faire don à ce laboratoire qu'il dirigea pendant plus d'une décennie (2001-2013). Rassemblant au fil des jours notations et croquis, ces traces manuscrites représentent en quelque sorte autant de « brouillons » ayant préparé l'émergence des écrits scientifiques diffusés ultérieurement.
Exposés aux côtés des publications, les objets évoquent non seulement le lien aux artisans qui les conçurent et les utilisèrent, mais aussi le lien entre ces derniers et l'ethnographe qui les obtint sur place par échanges, achats ou cadeaux. Sandales en bois, sonnailles, sacs tressés, couronne de plumes, carquois, poupées katsinam, bol à bière, calebasses, récipient en vannerie, jouets, statuette, monnaie de sel, couteaux-faucilles, poteries rituelles, sabres… : ces objets, parfois dotés d'un double usage utilitaire et religieux, constituent des fragments de cultures matérielles relevant tout à la fois de considérations fonctionnelles, esthétiques et symboliques.
Au nombre des objets exposés, une maquette en trois dimensions bricolée par Claude Lévi-Strauss modalise les logiques de transformations qu'il mit au jour dans la circulation des mythes de peuples amérindiens voisins (Mundurucu, Tukuna et Cashinawa). Longtemps conservée dans des bureaux du Laboratoire d'anthropologie sociale, que Lévi-Strauss fonda puis dirigea, cette structure fragile aux allures de sculpture contemporaine s'apparente depuis sa restauration à un élément patrimonialisé. Mais on retient surtout qu'elle constitua un essai pédagogique inédit de traduction en volume d'une théorie des relations entre motifs narratifs — que son auteur convertit plus tard en diagramme.
Tirées des deux collections éditoriales, les photographies présentées dans l'exposition fixent des moments vécus, des attitudes captées auprès des groupes visités et dont l'écrit peinerait souvent à restituer les détails ou l'ambiance : scène de tranquillité villageoise ou scène de liesse, portraits d'ethnologues et portraits de leurs hôtes, images de paysages, d'objets rituels, de guerriers, de tissus, d'esthétique animale, de cadavre humain, de danses costumées, de sacrifices cérémoniels, d'affrontement sportif... Les séquences filmées montrant des chants, récits et performances rituelles élargissent ces instants fugaces de la photographie en scènes vivantes et sonores.
La diversité géographique et thématique des objets comme des photographies est à l'égal des sujets publiés et rend compte de la place occupée par la dimension visuelle dans la démarche ethnologique.
Ouvrir au monde
Sauf circonstances rendant impossible ou dangereuse la pratique de l'observation (situations d'extrême violence, notamment), il n'est pas de sujet fermé par principe aux investigations ethnographiques. L'exposition en témoigne à travers la multiplicité des thèmes abordés et des points de vue critiques réunis dans les deux collections éditoriales et qui convoquent des disciplines complémentaires à l'anthropologie comme l'histoire, l'archéologie, la linguistique, la sociologie, la philosophie ou le droit. Tout est bon à penser : savoir-faire, guerre, paroles en actes, liens entre sang et pilosité, désastres, zoonoses, appropriations en art, crime, rapport aux primates, inceste, images visionnaires, nomadisme, remèdes et poisons… ; autant d'aspects parmi bien d'autres traités dans les Cahiers d'anthropologie sociale qui consacrent également des études à des auteurs tels que Walter Benjamin, Claude Lévi-Strauss et Pierre Clastres. La pluralité, y compris géographique, caractérise pareillement la collection Ethnologiques dont les volumes couvrent des cas documentés dans les cinq continents.
Collection Laboratoire d’anthropologie sociale,
BIB.LAS.00021
Par les éclairages qu'elles apportent sur les sociétés contemporaines mais aussi par les questions qu'elles relancent, les recherches ethnologiques sont une incitation constante à réactiver le désir de connaissance et à dépayser la pensée pour se donner les moyens de comprendre ce qui est différent. Pour les visiteurs, l'exposition qui en présente maints exemples se veut une invite à interroger leurs propres évidences et s'ouvrir à la conscience des multiples façons existantes d'habiter le monde.
Aller plus loin
Contact
Notes
Le commissariat de cette exposition, ouverte du 14 novembre 2025 au 27 mars 2026, a été assuré par les anthropologues Salvatore D'Onofrio et Monique Jeudy-Ballini.
Avanza M. 2008, Comment faire de l'ethnographie quand on n'aime pas ses ''indigènes'' ? Une enquête au sein d'un mouvement xénophobe, in Alban Bensa et Didier Fassin, Les politiques de l'enquête, La Découverte : 41-58.
Devereux G. 1980, De l'angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, Flammarion : 403.